«Le sieur de Launay-Liais vous dira la vie que nous faisons; c'est un garçon qui a du mérite, et que par cette considération je servirai volontiers; mais la plus forte sera parce que vous l'aimez, et que je croirai vous faire plaisir. Adieu, ma belle cousine.»

Launay-Liais avait accompagné Bussy lorsqu'il partit de Paris en poste avec Tavannes, Chastelux et Chavagnac, et quelques autres officiers de Condé, pour se rendre à Montrond. Bussy et ses compagnons avaient tous pris, pour leur sûreté, des noms supposés. Launay-Liais voulut les imiter, et semblait éprouver de la difficulté à choisir un nom pour lui; Tavannes, qui trouva sa vanité ridicule, lui dit: «Prenez le nom que j'ai adopté, et je m'appellerai Launay-Liais; plus certain de me cacher avec ce nom mieux que qui que ce soit dans la compagnie.» Bussy, qui rapporte dans ses Mémoires[ [285] ce trait humiliant pour ce pauvre gentil-homme, eut beaucoup à se louer de ses services et de sa fidélité. Quand Bussy fut obligé de se rendre à Paris, et d'y demeurer déguisé, afin de conférer avec le duc de Nemours sur les moyens de servir la cause des princes, il avoue que Launay-Liais était le seul en qui il pût avoir une confiance entière. Deux mois plus tard, Bussy fut forcé de se déguiser encore pour se rendre en Bourgogne; la mort de sa mère l'obligeait à participer de sa personne à l'arrangement de ses affaires. Ce fut encore Launay-Liais qu'il employa pour achever heureusement ce voyage difficile, et dangereux pour lui dans les circonstances où il se trouvait. Bussy fit jouer à Launay-Liais le rôle du maître, et le faisait marcher en avant; tandis que lui, affublé d'une perruque noire, avec un emplâtre sur l'œil, et de tout point méconnaissable, suivait à cheval comme domestique, et portait la valise[ [286]. Jamais l'on ne vit un plus grand nombre de déguisements et de travestissements, même de la part des plus hauts personnages, que pendant les quatre années que dura la Fronde. Les aventures qui les rendaient nécessaires, ou auxquelles ils donnaient lieu, surpassaient tout ce que les auteurs des comédies espagnoles, alors à la mode, avaient imaginé de plus étrange, de plus inattendu et de plus romanesque.

CHAPITRE XV.
1650.

L'arrestation des princes augmente le nombre des partis.—On en compte cinq.—Celui de Mazarin.—Celui de Condé, ou la nouvelle Fronde.—Celui de l'ancienne Fronde, ou de Gondi.—Celui du parlement.—Celui de Gaston.—Noms des chefs et des principaux personnages de chaque parti.—Leurs caractères, leurs intrigues.—Nature de l'attachement d'Anne d'Autriche pour son ministre.—Motifs qui faisaient agir Mazarin, Gaston, La Rochefoucauld, Turenne, Châteaubriand, Nemours, Gondi, et la duchesse de Chevreuse.—Madame de Sévigné, liée avec la duchesse de Chevreuse, lui donne un souper splendide.—Citation de la Gazette de Loret à ce sujet.—Loret appartenait au parti de la cour.—Sa Gazette était dédiée à mademoiselle de Longueville; caractère de cette princesse.

L'arrestation des princes avait singulièrement compliqué les événements de la scène politique; elle avait déplacé tous les intérêts, et au lieu de réunir les partis et de les comprimer, elle en avait augmenté le nombre. On en comptait cinq, représentés par autant de chefs principaux, autour desquels se groupaient toutes les affections et toutes les ambitions particulières.

D'abord le parti de Mazarin, seul contre tous, dont Servien, la marquise de Sablé, et quelques autres personnages de la cour, étaient plutôt les complices intéressés que les partisans[ [287]. Ce parti avait pour appui l'habileté de son chef, la prédilection invincible, l'inébranlable fermeté d'Anne d'Autriche, et le nom du roi. C'était là toute sa force, mais cette force était immense; c'était elle qui lui assurait l'obéissance d'hommes éclairés et consciencieux, tels que les Palluau, les Duplessis-Praslin, les Saint-Simon, ayant une grande influence dans l'armée; les Brienne, dans la diplomatie; les Talon, les de Mesmes[ [288], dans la magistrature. Ces hommes obéissaient au premier ministre par honneur, et par suite de leurs habitudes monarchiques. Au milieu des déchirements des partis, ils ne voyaient d'autorité légitime que dans la reine régente: mais ils souhaitaient, aussi vivement peut-être que ceux des partis contraires, que Mazarin fût éloigné. Cet étranger les exposait tous à l'animosité publique qui le poursuivait. Anne d'Autriche employa souvent les artifices familiers à son sexe pour détourner leur opposition dans le conseil, et calmer leurs mécontentements.

Le parti des princes, que les succès des ennemis de la France durant leur captivité rendaient de jour en jour plus populaires et plus intéressants, était composé de toute la jeune noblesse. De ces chefs apparents, le seul capable de le diriger était le duc de Bouillon. Mais pour conduire un parti il faut s'identifier avec lui, se dévouer à lui tout entier; et le duc de Bouillon avait des vues particulières, étrangères, ou même contraires, à l'intérêt de son parti; et avant cet intérêt il plaçait celui du maintien ou de l'élévation de sa maison. La duchesse de Longueville, la princesse de Condé, La Rochefoucauld et Turenne n'avaient ni assez de finesse, ni assez d'habileté en intrigues, pour pouvoir diriger ce parti et lutter contre Mazarin; mais ils étaient secondés par trois hommes qui, quoique obscurs, déployèrent dans ces circonstances difficiles des talents extraordinaires. C'était Lenet, qui ne quittait pas la princesse de Condé, et la servait de sa plume et de ses conseils; c'était Montreuil, frère de l'ami de madame de Sévigné, dont nous avons parlé. Montreuil, quoiqu'il n'ait jamais rien publié, fut de l'Académie Française, et il était secrétaire du prince de Condé. Il sut, par une adresse infinie, et en imaginant sans cesse de nouveaux moyens, correspondre avec les princes, et mettre toujours en défaut la vigilance de leurs gardiens[ [289]. C'était surtout Gourville, qui, après avoir porté la livrée comme valet de chambre du duc de La Rochefoucauld, était devenu son homme d'affaires, son confident, son ami; Gourville, qui sous un air épais cachait l'esprit le plus fin, le plus délié, le plus fécond en ressources; persuasif, insinuant, énergique, prompt, réfléchi; sachant arriver au but par la route directe; ou, sous les regards des opposants, l'atteindre inaperçu, par voies souterraines et tortueuses: homme qui jamais ne connut de situation, quelque désespérée qu'elle fût, sans avoir la confiance qu'il pourrait en sortir. Les plus habiles considéraient-ils une affaire comme perdue, Gourville survenait, donnait de l'espoir, promettait de s'en mêler: aussitôt le succès était certain et l'échec impossible.

Cependant Gourville n'était pas même encore, sous le rapport de l'habileté, le premier de son parti. Le personnage qui méritait ce titre était une femme: c'était Anne de Gonzague, princesse Palatine. Par son penchant à la galanterie, elle n'échappait point aux faiblesses de son sexe; mais par son calme imperturbable au milieu des plus violentes agitations, par la hauteur de ses vues, la profondeur de ses desseins, la justesse et la rapidité de ses résolutions, l'art de tout faire concourir à son but, elle montra dans toute sa vigueur le caractère de l'homme d'État et l'âme du conspirateur[ [290]. Sa générosité l'avait portée à tout faire pour tirer les princes de prison; elle y travaillait constamment. Et tel est l'ascendant des talents et d'une volonté énergique, que c'est à ses conseils que se soumettaient tous les partisans des princes, c'est à elle qu'aboutissaient les fils de toutes les intrigues[ [291].

Le parti des princes avait été surnommé la nouvelle Fronde. L'ancienne, quoique ayant perdu de son énergie par son union avec la cour, conservait cependant sa haine contre le premier ministre. Il n'était pas au pouvoir de Gondi de faire cesser entièrement ces dispositions hostiles; mais il pouvait empêcher qu'elles ne fussent mises en action d'une manière dangereuse. Gondi agit d'abord dans ce sens avec bonne foi, et fut fidèle dans les premiers moments à l'accord qu'il avait fait avec la reine. Peut-être qu'on eût pu le rattacher alors pour toujours au parti de la cour; mais Mazarin ne put croire que le coadjuteur, si fertile en ruses, doué de tant de finesse, fût capable de générosité et de franchise. Dans la pratique de la vie, la défiance a ses dangers comme l'aveugle confiance; et on échoue aussi bien pour n'avoir pas voulu croire à la vertu, que pour n'avoir pas su deviner le vice. Mazarin jugeait d'après lui-même un homme qui lui ressemblait sous beaucoup de rapports, mais non pas sur tous. D'ailleurs, il craignait qu'il ne cherchât à lui enlever l'affection de la reine; et cette crainte n'était pas sans motifs. Gondi se vit en butte aux soupçons et ensuite aux machinations du pouvoir, qui travaillait à le perdre, tandis que lui compromettait pour le pouvoir son influence et sa popularité. Il se hâta, pour la reconquérir, de se jeter avec tout son parti du côté des princes, et ne vit de salut que dans leur délivrance. Cette alliance de deux camps depuis si longtemps ennemis fut conclue entre le coadjuteur et la princesse Palatine, et rendue tellement ferme et secrète par la confiance que ces deux chefs de parti s'inspiraient mutuellement, que Mazarin, qui redoutait sans cesse cette union, qui la soupçonnait toujours, ne la connut d'une manière certaine que quand elle éclata par ses effets[ [292].