Mais quoique ce fût doctement,

Ce fut pourtant si nettement,

Et par des raisons si faciles,

Que les esprits les moins dociles

Comprenaient aisément le sens

De ses arguments ravissants[ [564].

D'après ces détails sur l'esprit de la société de cette époque, il est facile de s'apercevoir que le temps de la jeunesse de madame de Sévigné ne ressemblait nullement à celui où nous reporte le commencement de sa correspondance avec sa fille, alors que Louis XIV interdisait à ses courtisans et aux dames de sa cour tout entretien sur les matières politiques et religieuses; lorsqu'on ne parlait que du roi, de ses fêtes, de ses ballets, de ses maîtresses, de sa gloire, de ses conquêtes, des vers faits à sa louange, des prodiges et des magnificences de Versailles, du nouveau spectacle de l'Opéra; des tragédies où Racine réduisait Melpomène à ne retracer que les enchantements de l'amour; des comédies où Molière frappait d'un ridicule ineffaçable toute femme qui affichait quelque prétention à une supériorité quelconque sur les personnes de son sexe, et où ce grand comique se complaisait à montrer les dames de haut parage inférieures à leurs servantes en esprit et en bon sens. On comprend pourquoi madame de Sévigné, dans ses entretiens épistolaires avec sa fille, manie des sujets que de nos jours une femme du monde n'oserait ou ne pourrait aborder; on devine aussi par quels motifs madame de Grignan fut soumise, dans le plan de son éducation, à des genres d'études plus fortes encore que celles de sa mère, et comment madame de La Sablière et elle s'étaient instruites dans les hautes sciences et comprenaient la philosophie de Descartes. Cela s'explique par la différence des âges, par l'époque de la jeunesse et des premiers développements de l'intelligence. Pour madame de Sévigné, cette époque appartenait aux réunions de l'hôtel de Rambouillet; pour madame de Grignan et madame de La Sablière, c'était celle dont les assemblées du petit Luxembourg avaient fourni le modèle.

C'est pendant cette dernière époque que madame de Sévigné, répandue dans tous les grands cercles de la capitale, dont elle était un des principaux ornements, se vit le plus exposée aux séductions de la jeune et brillante noblesse qui s'empressait autour d'elle; sa société particulière était aussi nombreuse que remarquable par les personnages qui la composaient. Elle avait retrouvé à Paris le grand prieur Hugues de Rabutin, qui n'avait point quitté le Temple. Mais les événements avaient éloigné d'elle le comte de Bussy-Rabutin[ [565]. Stationné dans le Nivernais avec les troupes du roi, Bussy ne pouvait même, par correspondance, communiquer avec elle. Les partis ne se faisaient pas scrupule d'arrêter les courriers, de leur enlever leurs paquets et de violer le secret des lettres[ [566]. Bussy laissait donc le champ libre à ses rivaux, et n'avait aucun moyen de prévenir ou de contrecarrer les progrès qu'ils pourraient faire dans le cœur de sa belle cousine. De tous ceux qu'il avait à craindre, le plus éminent par sa naissance et ses dignités était le duc de Rohan. La famille des Sévignés avait l'honneur d'être alliée à celle des Rohans; et en Bretagne, où madame de Sévigné faisait de longues résidences, le duc de Rohan tenait un des premiers rangs. Il avait même voulu disputer la présidence des états de cette province au duc de Vendôme[ [567], et l'opposition qu'avait mise à cette prétention le maréchal de La Meilleraye fut un des motifs qui le porta à se jeter dans le parti de Condé. Après la prise d'Angers par les troupes du roi, Rohan s'était rendu à Paris. Il y revit madame de Sévigné; et quoiqu'il rencontrât chez elle les amis et les alliés du coadjuteur, et un grand nombre de personnages d'un parti contraire au sien, il ne put s'abstenir de la voir fréquemment. De son côté, elle le traitait avec les égards dus à son rang, et aussi avec cette bienveillance que la femme la moins coquette ne refuse jamais à celui qui se déclare un de ses admirateurs. Cependant, comme le duc de Rohan était marié, il était impossible que madame de Sévigné se méprît sur la nature des hommages qu'il lui adressait. Par cette raison, il ne pouvait être dangereux pour elle. Il n'en était pas de même du jeune comte du Lude, qui par sa constance s'était fait considérer comme son chevalier; mais un gentil-homme breton, le marquis de Tonquedec, cavalier accompli, par ses assiduités et ses attentions, balançait auprès d'elle le comte du Lude. Marigny et Ménage, les anciens amis de son jeune âge, et tous ceux qui formaient l'escorte du cardinal de Retz, Montmorency, Brissac, le président de Bellièvre, Montrésor, le comte de Châteaubriand, Caumartin, l'honnête et obligeant d'Hacqueville, de Château-Renauld, de Bussy-Lameth, d'Argenteuil, d'Humières, le marquis de Sablonière[ [568], l'Écossais Montrose, et les officiers qu'il avait amenés avec lui après la mort de Charles Ier; enfin, Renaud de Sévigné, auquel l'unissaient des liens de parenté, tels étaient ceux qui composaient, en hommes, à madame de Sévigné une société aussi variée que choisie, aussi nombreuse qu'agréable[ [569].

Son deuil venait de se terminer au commencement de cette année 1652, et elle se répandit dans le monde sans qu'aucun motif de bienséance pût y mettre obstacle.

Elle était recherchée par toutes les femmes qui aimaient à tenir chez elles des cercles brillants; mais celles chez lesquelles on la voyait le plus souvent étaient la duchesse de Lesdiguières et la princesse Palatine; cette dernière, quoique du parti de la cour, resta toujours attachée à Gondi, et le servit avec zèle et loyauté. Les amies les plus intimes de madame de Sévigné étaient sa tante maternelle, née Henriette de Coulanges, et sœur de François, marquis de La Trousse, conseiller au parlement de Rennes, et de la maison de La Savonnière en Anjou; madame de Lavardin, qu'elle loue comme une femme d'un bon et solide esprit[ [570]; madame Renaud de Sévigné, et sa fille mademoiselle de La Vergne, qui toutes deux habitaient pendant l'été leur terre près d'Angers, et se trouvaient liées avec le duc de Rohan, gouverneur d'Anjou, et avec la duchesse sa femme; avec de Fourilles, gouverneur de la ville d'Angers, avec l'évêque d'Angers, et surtout avec Lavardin, évêque du Mans, qui, semblable à Costar, son archidiacre, était plus renommé par la délicatesse et la joie de ses banquets, que pour la sainteté de sa vie[ [571]. Ainsi, tous les membres de cette société particulière de madame de Sévigné se trouvaient unis par des rapports de voisinage, de parenté, d'affection, communs à tous, et aussi par cette confiance mutuelle et ce charme constant que fait éprouver l'habitude de se voir, de se fréquenter et de correspondre continuellement les uns avec les autres.