Mademoiselle de La Vergne, qui avait été, par le veuvage et l'éloignement de madame de Sévigné, privée pendant quelque temps de sa meilleure amie, contracta une nouvelle liaison avec une jeune personne, qui par son enjouement, ses allures vives et dégagées, inspirait la joie dans toutes les sociétés où elle paraissait. Elle avait pour son âge un peu trop d'embonpoint; sa taille, un peu courte, manquait d'élégance; mais ses bras, ses mains et toute sa personne étaient admirablement modelés; ses cheveux étaient châtains, ses yeux brillants et vifs, son visage arrondi, ses traits délicats et mignards, sa bouche petite et gracieuse. Cette beauté était Catherine-Henriette d'Angennes, fille du baron de La Loupe, de la même famille que le marquis de Rambouillet. Elle était demandée par Louis de La Trémouille, comte d'Olonne; et ce mariage était même annoncé comme prochain dans la Gazette de Loret, du 3 mars 1652:
D'Olonne aspire à l'hyménée
De la belle Loupe l'aînée,
Et l'on croit que dans peu de jours
Ils jouiront de leurs amours.
Le gazetier ne se trompait pas, et c'est sous le nom de comtesse d'Olonne que l'amie de mademoiselle de La Vergne s'acquit depuis une si malheureuse célébrité par ses galanteries avec le marquis de Beuvron, le duc de Candale, Saint-Évremond, l'abbé de Villarceaux, le comte de Guiche, et tant d'autres[ [572]. Le cardinal de Retz en était devenu amoureux. Il avait quitté mademoiselle de Chevreuse, qui, selon le jugement qu'il en porte, avait plus de beauté que d'agrément, et était sotte jusqu'au ridicule[ [573]. Gondi, rompu aux intrigues galantes, devina le naturel et les penchants secrets de la jeune de La Loupe; mais il en présuma trop, ou plutôt il présuma trop de lui-même. Lorsqu'on songe aux périls qui le menaçaient alors, aux interminables devoirs auxquels il était assujetti par sa nouvelle dignité, aux événements importants qu'il cherchait à diriger ou à tourner à son profit, on est surpris de le voir si fortement préoccupé de cette nouvelle passion. Le duc de Brissac l'y encourageait; ce jeune duc était lui-même amoureux de mademoiselle de La Vergne, dont la maison était limitrophe de celle où demeuraient les demoiselles de La Loupe; et une communication avait été pratiquée entre les deux maisons, pour que les deux amies pussent se voir aussi souvent qu'il leur plairait. Le duc de Brissac, en se faisant le complaisant empressé des plaisirs du cardinal, avait acquis sur lui un assez grand ascendant, même pour les affaires sérieuses. Il se rendait donc tous les soirs avec Gondi chez mademoiselle de La Vergne, où ils étaient presque toujours certains d'y trouver mademoiselle de La Loupe. Là, chacun d'eux pouvait ainsi entretenir à loisir celle dont il était charmé. Gondi s'était fait faire pour ces visites nocturnes un habit élégant[ [574]. Sa position comme son humeur ne lui permettaient pas de longs préliminaires. Le mariage projeté était aussi pour lui un motif de se hâter. Ayant affaire à une jeune personne vive et coquette, sa vanité lui fit croire la chose assez avancée pour pouvoir brusquer une conclusion; mais il ne pouvait rien sans un tête-à-tête, et obtenir un rendez-vous d'une demoiselle presque fiancée, et par conséquent toujours entourée, paraissait impossible. Il y parvint cependant: pour connaître par quels moyens, laissons parler cet homme excessif dans le mal comme dans le bien, qui étonne par la franchise de ses aveux, et dont Bossuet a dit avec raison qu'on ne pouvait ni l'estimer, ni le craindre, ni le haïr à demi[ [575]. Ce récit, d'ailleurs, nous semble propre à jeter un jour vif sur la situation de Paris à cette époque, et sur les dangers où se trouvait exposée, au milieu d'un tel monde, une jeune veuve, riche, indépendante, et avec le caractère et les attraits de madame de Sévigné.
«Un jour que j'étais avec Monsieur dans son cabinet de livres, Bruneau y entra tout effaré, pour m'avertir qu'il y avait dans la cour une assemblée de deux ou trois cents de ces criailleurs qui disaient que je trahissais Monsieur, et qu'ils me tueraient. Monsieur me parut consterné à cette nouvelle, je le remarquai; et l'exemple du maréchal de Clermont, assommé entre les bras du dauphin[ [576], qui tout au plus ne pouvait pas avoir eu plus de peur que j'en voyais à Monsieur, me revenant dans l'esprit, je pris le parti que je crus le plus sûr, quoiqu'il parût le plus hasardeux. Je descendis avec Château-Renauld et d'Hacqueville, qui étaient seuls avec moi, et j'allai droit à ces séditieux, en leur demandant qui était leur chef[ [577]. Un gueux d'entre eux, qui avait une vieille plume jaune à son chapeau, me répondit insolemment: «C'est moi.» Je me tournai du côté de la rue de Tournon, en disant: «Gardes de la porte, que l'on me pende ce coquin à ces grilles.» Il me fit une profonde révérence; il me dit qu'il n'avait pas cru manquer au respect qu'il me devait; qu'il était venu seulement avec ses camarades pour me dire que le bruit courait que je voulais mener Monsieur à la cour et le raccommoder avec le Mazarin; qu'ils ne le croyaient pas, qu'ils étaient mes serviteurs, et prêts à mourir pour mon service, pourvu que je leur promisse d'être toujours bon frondeur[ [578].
«Ils m'offraient de m'accompagner; mais je n'avais pas besoin de cette escorte pour le voyage que j'avais résolu, comme vous l'allez voir. Il n'était pas au moins fort long; car madame de La Vergne, mère de madame de La Fayette, et qui avait épousé en secondes noces le chevalier de Sévigné, logeait où loge présentement madame sa fille. Cette madame de La Vergne était honnête femme dans le fond mais intéressée au dernier point, et plus susceptible de vanité pour toutes sortes d'intrigues sans exception, que femme que j'aie jamais connue. Celle dans laquelle je lui proposais ce jour-là de me rendre de bons offices était de nature à effaroucher d'abord une prude. J'assaisonnai mon discours de tant de protestations de bonnes intentions et d'honnêtetés, qu'il ne fut pas rebuté; mais aussi ne fut-il reçu que sous les promesses solennelles que je fis, de ne prétendre jamais qu'elle étendît les services que je lui demandais au delà de ceux que l'on peut rendre en conscience pour procurer une bonne, chaste, pure et sainte amitié. Je m'engageai à tout ce qu'on voulut. On prit mes paroles pour bonnes, et l'on se sut très-bon gré d'avoir trouvé une occasion toute propre à rompre dans la suite le commerce que j'avais avec madame de Pommereul, que l'on ne croyait pas si innocent.
«Celui dans lequel je demandai que l'on me servît ne devait être que tout spirituel et tout angélique, car c'était celui de mademoiselle de La Loupe, que vous avez vue depuis sous le nom de madame d'Olonne. Elle m'avait fort plu quelques jours auparavant, dans une petite assemblée qui s'était faite dans le cabinet de Madame; elle était jolie, elle était belle, précieuse par son air et par sa modestie. Elle logeait tout proche de madame de La Vergne, elle était amie intime de mademoiselle sa fille; elle avait même percé une porte par laquelle elles se voyaient sans sortir du logis. L'attachement que M. le chevalier de Sévigné avait pour moi, l'habitude que j'avais dans sa maison, et ce que je savais de l'adresse de sa femme, contribuèrent beaucoup à mes espérances. Elles se trouvèrent vaines par l'événement; car, bien qu'on ne m'arrachât pas les yeux, bien que je m'aperçusse à certains airs que l'on n'était pas fâchée de voir la pourpre soumise, tout armée et tout éclatante qu'elle était, on se tint toujours sur un pied de sévérité, ou plutôt de modestie, qui me lia la langue, quoiqu'elle fût assez libertine: ce qui doit étonner ceux qui n'ont point connu mademoiselle de La Loupe et qui n'ont ouï parler que de madame d'Olonne. Cette historiette n'est pas trop, comme vous voyez, à l'honneur de ma galanterie[ [579].»