En ce moment, je me borne à faire remarquer la singularité de ce grand fait historique et géographique, qui, dans un espace circonscrit par une ligne continue de mers et de montagnes, nous montre un système de langage identique ou analogue en toutes ses branches, tandis qu’autour de lui, de tous côtés du continent, par les frontières de Perse, d’Arménie et d’Asie Mineure, règne un système totalement différent, non-seulement en ses mots et prononciation, mais en sa construction grammaticale et syntaxe, c’est-à-dire dans l’ordre d’exposition des idées et dans la marche des phrases. Ce système connu depuis quarante ans seulement, sous le nom de Sanskrit (indiqué par les Hébreux mêmes sous le nom de race de Japhet), porte avec lui divers caractères d’une telle antiquité, qu’il pourrait bien arriver que nous nous fussions trop pressés de limiter avant ce jour les temps de l’Histoire.

Revenant à l’hébreu, je dis qu’il a été l’idiome d’un petit peuple qui, semblable aux Druzes de nos jours, vécut cantonné dans un pays montueux, isolé de ses voisins par son culte et ses préjugés, occupant environ 1,180 lieues carrées de terrain, dont plus de 180 incultivables, comme les rochers de la Mer-Morte et les plaines du désert voisin; par conséquent à environ 1,000 lieues carrées de surface, et cela, au temps de sa plus grande puissance, sous une même royauté. Or, comme la science statistique nous a fait connaître qu’une lieue carrée, dans les meilleurs terrains, ne nourrit pas habituellement plus de douze à quatorze cents ames, il s’ensuit que la population totale des Hébreux n’a jamais dû s’élever à plus d’un million d’ames, même au temps de David et de Salomon.

Maintenant si l’on considère que, par la nature des choses humaines, il n’y a identité de langage que là où il y a communauté habituelle d’idées, unité sociale; si l’on considère que, de nos jours, dans les pays d’idiome arabe, dans la Syrie, par exemple, chaque territoire de ville, chaque contrée de montagnes, a des particularités de mots et de prononciation qui les différencient de leurs voisins, l’on a droit de dire que, dans la Syrie ancienne, dans la Phénicie et la Judée, il y eut de semblables particularités, d’abord de royaume à royaume, puis dans un même état de tribu: qu’ainsi il dut exister des nuances non-seulement du phénicien à l’hébreu; mais dans l’hébreu, des nuances entre les habitans de Jérusalem et de Samarie, entre les enfans de Juda et les enfans d’Israël, surtout ceux vivant au-delà du Jourdain: nous en avons la preuve dans l’anecdote du mot schiboulet, dont l’altération en siboulet coûta la vie à un nombre de paysans du canton d’Ephraïm, interrogés par ceux de Galaad[144].

[144] Juges, chap. 12, v. 6.

Il ne faut donc pas croire que nous possédions la langue du peuple hébreu en général; mais parce que le schisme, arrivé sous le fils de Salomon, isola les dix tribus, qui ensuite furent presque totalement enlevées et déportées par les Assyriens de Ninive; parce que les seules tribus de Juda et de Benjamin se trouvèrent représenter la nation, nous ne possédons effectivement que le dialecte de Jérusalem; et si l’on remarque que de ce dialecte nous ne possédons que les mots entrés dans la composition des livres aujourd’hui en nos mains, mots dont le nombre total ne s’élève guère qu’à deux mille de ceux que l’on appelle radicaux (une foule de mots techniques d’arts, de métiers, d’ustensiles, de meubles, etc., restant inconnus), l’on conviendra que notre science n’a pas trop de quoi s’enorgueillir.

D’autre part, puisqu’il est certain que, chez aucune nation à nous connue, jamais aucune langue usuelle, tant écrite que parlée, ne s’est maintenue dans une identité parfaite à la distance de plusieurs siècles, l’on a droit de penser que l’hébreu de nos livres, rédigés pour la plupart dans les derniers temps de la nation, n’est pas exactement le même qui fut parlé dans les temps de son origine: nous avons la preuve de ceci dans le mot nabia (prophète), que le rédacteur final du livre de Samuël (présumé Ezdras) nous dit n’avoir point été connu au temps de David, où l’on employait le mot (voyant)[145].

[145] L’idiome arabe dit nabi. La finale a dans nabia est tout-à-fait chaldéo-syrienne.

Quoi qu’il en soit, puisque l’hébreu, tel que nous l’avons, est un des monumens les plus complets, les plus curieux de l’antiquité, le développement de sa structure, rendu plus clair qu’il ne l’a jamais été, devient un travail intéressant sous plusieurs rapports: et parce que les causes et les moyens de sa formation originelle ne laissent pas de jeter quelques lumières sur cette question, je vais d’abord soumettre au lecteur des réflexions qui me semblent appuyées, non-seulement sur des probabilités naturelles, mais sur les témoignages mêmes des livres que nous possédons, et dont on se sert pour établir d’autres hypothèses moins raisonnables.


[F1]Note pour la page 328, ligne 22.