La famine pousse vers l’Égypte ce petit camp volant: n’est-il pas naturel qu’elle ait privé Abraham de plusieurs serviteurs syriens, soit par mort, soit par désertion? Quelle langue trouva-t-il en Égypte? On ne fait pas mention d’interprète: néanmoins il a pu en louer. Aurait-il trouvé là ces rois pasteurs que l’on croit de race arabe? alors il eût pu se faire entendre.—Pour sauver sa vie, il délaisse sa femme: par un cas bizarre, cet abandon lui tourne à bonne fortune; le roi lui donne en indemnités une quantité de gros et menu bétail, des serviteurs et servantes, ou esclaves de l’un et de l’autre sexe, même de l’argent qui améliore sa situation au point d’en faire une petite puissance, comme l’observe le texte.—Mais ces nouveaux serviteurs donnés par Pharaon n’ont pas dû parler syrien: Abraham, pour la conduite de ses troupeaux, devenus plus nombreux, et pour sa sûreté personnelle, a dû recruter d’autres serviteurs chez les Kananéens: on lui compte trois cents hommes armés quand il combat pour Loth; il ne les avait sûrement pas quand il vint de Syrie; il est vrai qu’au nombre de ces trois cents, l’on compte les gens de ses alliés kananéens: supposons-lui deux cents hommes; ils ont dû en grande majorité être Phéniciens: leur idiome a donc dominé dans cette tribu naissante, surtout quand Abraham ne cesse de vivre et de converser avec les Phéniciens.
Cet état continue sous son fils: on amène à celui-ci une femme syrienne; mais elle vient seule: elle a dû prendre l’idiome de la tribu, lequel déjà n’est plus le syrien; la preuve en est que, sous son fils Jacob, lorsque celui-ci dresse un monument de paix avec son oncle le syrien Laban, chacun d’eux donne au monceau de pierres qui en est le témoin, un nom différent, quoique le sens soit le même. L’un le nomme gil-ăd, l’autre ïegar ou iadjer šahdouta; ces deux noms signifient également, monceau-témoin[147].
[147] Iedjar ne diffère que peu de ïetchar; et si dans le mot latin acervus, vous prononcez le ç en tch, vous avez atchervus, qui, privé de sa finale us, n’est pas loin de ïetchar. Le mot aġger est encore plus analogue.
Jacob et ses enfans, n’ayant cessé de vivre parmi les Kananéens et jusque dans leurs villes, ont dû de plus en plus parler kananéen: cette peuplade passe en Égypte au nombre de soixante et dix personnes, nous dit-on; mais ici l’on ne compte, selon la méthode arabe, que la portion noble de la tribu, que le sang des maîtres, et nullement les serviteurs ou esclaves mâles et femelles nécessaires à la conduite des troupeaux. Pendant trois ou quatre siècles de séjour en Égypte, peut-on supposer qu’il ne se soit pas introduit quelque altération dans ce langage? Au sortir de l’Égypte, les Hébreux s’établissent chez les Phéniciens, dont ils détruisent la majeure partie; mais le texte remarque que, malgré l’ordre de Moïse de tout tuer, ils en conservèrent les restes comme tributaires, avec qui ils vécurent mêlés jusqu’au temps de David et de son fils. Par cet exposé, l’on voit que les Hébreux n’ont cessé d’avoir des motifs de parler phénicien, et que, par conséquent, leur langage ne peut en être qu’un dialecte: plusieurs savans respectables l’ont déjà soupçonné[148]. Si maintenant, dans l’analyse de ce dialecte, nous trouvons une simplicité et presque une grossièreté du genre populaire, nous aurons acquis une nouvelle preuve de cette opinion et de l’irréflexion avec laquelle, sous prétexte de piété, tant de personnages ignorans, quoique respectés, sont parvenus à consacrer des préjugés contraires: nous verrons encore par la suite une nouvelle preuve de ce caractère ou génie phénicien dans l’application faite à cette langue du propre alfabet des peuples essentiellement phéniciens.
[148] Voyez, à la fin de ce volume, une note[F2] relative à ce sujet; elle commence par ces mots: «Eusèbe nous cite un ancien poète,» etc.
§ III.
Structure de l’Hébreu dans sa Prononciation et son Écriture.
Dans l’hébreu, comme dans l’arabe et autres langues de ce système, ce n’est pas la prononciation qui constitue la différence principale avec nos langues d’Europe: actuellement que nous avons acquis une notion suffisante de toutes les langues parlées sur notre petit globe[149], nous savons que partout la parole se réduit à trois élémens distincts, savoir: la voyelle, la consonne et l’aspiration, qui elle-même n’est qu’une sorte de consonne.
[149] L’on peut, à ce sujet, consulter mon discours sur l’étude philosophique des langues, lu à l’Académie française.—Chez Bossange frères, libraires, rue de Seine, no 12.
Sous ce rapport, l’idiome hébraïque et ses analogues ne diffèrent de nos langues que comme l’allemand, l’espagnol, le français diffèrent entre eux, c’est-à-dire qu’en ce que certaines voyelles et consonnes usitées dans une langue ne le sont pas dans une autre. Par exemple, la consonne gutturale peinte en allemand par ch, en espagnol par jo, xe, gi, n’existe ni dans le français ni dans l’anglais; de même le sifflement peint en anglais par th, par z en espagnol, par θ en grec, n’existe point dans le français ni l’allemand, etc., et notre lle dans fille n’existe point dans l’allemand.
L’arabe, dans ses vingt-huit lettres, compte jusqu’à dix et onze prononciations qui nous manquent, et c’est une des raisons qui nous le rendent si pénible. L’hébreu, qui n’a que vingt-deux lettres, n’offre réellement que quatre prononciations étrangères aux nôtres. En quoi donc gît sa grande difficulté?—En sa manière de peindre la parole, en son système d’écriture et d’alfabet qui diffère totalement du nôtre.