La troisième colonne porte la signification de ces noms juifs en latin et en français: elle a le mérite de nous montrer quelles idées les grammairiens juifs se sont faites de ces voyelles de nature brève. Plusieurs de leurs définitions prouvent, par leur bizarrerie, l’embarras des inventeurs; car dire que e et i sont le bruit d’un gond; que a est un état de la bouche semblable au poing (de la main) qui rassemble les doigts, cela est à la fois vague et inexact: ajoutez l’équivoque de a avec o, à raison du même signe (kamets-kateph pour les deux)[174], tout indique des hommes qui tâtonnent en une chose neuve. Mais venons au fond.

[174] Cette analogie de a avec o est remarquable en ce qu’elle existe dans l’anglais, comme je l’ai noté [pag. 31] et [32] de l’Alfabet européen: elle tend à expliquer pourquoi l’alef des Chaldéens est devenu olaf chez les Syriens, et par inverse l’o de l’ancien russe, souvent un a dans le moderne.

Nous avons ici seize signes ou figures de points, dont quatorze seulement sont voyelles: deux ne le sont pas, savoir, daghès et mappik.

Daghès signifie appuyer sur une lettre, comme il arrive quand on la redouble. Par exemple, dans nos mots frappé, battu: c’est ce que les Arabes nomment TAšDÎD ou fortifiement de la lettre. Par exemple, dans leurs mots radd (il a rendu), madd (il a étendu). Ce signe convient a l’écriture orientale, qui n’admet pas le redoublement d’une même lettre; il tombe inutile dans la nôtre qui le permet.

Mappik indique qu’il faut faire sentir l’h et non le laisser mort; comme cela ne fait rien au sens, c’est un signe nul à supprimer[175].

[175] Remarquez que mappik est une orthographe barbare, le P n’existant ni en hébreu, ni en arabe. On doit écrire mafiq, composé d’afaq, affermir: daghès, ou plutôt dagas est un mot syriaque qui signifie appesantissement.

Il ne nous reste donc que quatorze vrais points, signes de voyelles, mais le plus léger coup-d’œil va faire sentir que ce ne sont point quatorze individus différens, ce sont seulement cinq mêmes voyelles répétées sous trois mesures de temps; l’une longue, l’autre brève, et la troisième brévissime: au total, nous n’avons ici réellement que les cinq voyelles latines et grecques a, e, i, o, u, et cela dans l’ordre même ou les grammairiens de ces peuples nous les montrent rangées de tout temps. Certainement ceci est une imitation de la part des rabbins; et cette imitation n’a pu avoir lieu que depuis leur contact intime avec les Grecs, d’abord dans la ville d’Alexandrie, puis au temps du Bas-Empire dans toute la Syrie: ceci nous ramène toujours à notre hypothèse sur la formation de ce système d’orthographe dans le cinquième siècle de N. E.

Ici se place une observation relative à l’alfabet syrien; lui aussi a un système de points-voyelles fondé sur les mêmes principes: est-il plus ou moins ancien? cela ne m’est pas clair: dans le syriaque, quelques points-voyelles sont réellement des points comme dans l’hébreu; mais il en est d’autres qui ont la figure de quatre voyelles grecques réduites à l’état de miniature, précisément comme les Arabes ont réduit leurs trois voyelles A, I, ω en fatha, kesré, domma (Voyez le [tableau no IV]). Je suis porté à croire que les Syriens ont imité les Juifs pour les points, et qu’ils n’ont inventé leurs signes grecs que plus tard.

Quoi qu’il en soit de ce côté, les Juifs me semblent décidément avoir le mérite de la priorité sur les Arabes, puisque ceux-ci n’ont commencé de s’occuper de ces matières qu’à la fin du septième siècle; et que leur système plus simple et plus parfait devient une preuve de plus à mon opinion; revenons à notre sujet.

Les quatorze signes des Juifs, je le répète, ne peignent réellement que les cinq voyelles a, e, i, o, u; j’ajoute qu’ils les peignent dans le double état de brèves et de longues dont j’ai parlé: j’en vois une preuve dans les procédés des Arabes, qui, à la date du septième et du huitième siècle, n’ont dû être à certains égards que les imitateurs des Juifs. Nous savons que les grammairiens musulmans, ayant reconnu aux trois grandes voyelles une manière d’être prononcées brèves, ils imaginèrent de peindre cet état par trois signes qui furent la miniature de ces grandes voyelles. L’un de ces signes fut la petite barre appelée Fatha pour Alef; le second dit Kesré pour Iod; le troisième dit Domma pour ωau.