Il me dira encore: Que faites vous des quatre brévissimes? Pour résoudre cette question, il faut remarquer que, dans la prononciation arabe comme dans la nôtre européenne, la consonne prend souvent un état muet qui sert à qualifier un sens: par exemple le mot KTB: si vous le prononcez KATAB, vous me faites entendre il a écrit: si au contraire vous le prononcez KATB, alors que vous avez rendu muet le T, en le privant de voyelle, vous me faites entendre l’action d’écrire.

Or pour peindre cet état muet de la consonne, l’arabe a imaginé un petit signe qu’il appelle DJazm ou frein, lequel arrête la consonne comme un cheval dont on empêche le mouvement (motion): eh bien, cet état, qui est inhérent à l’hébreu comme à l’arabe, ne se trouve point marqué dans le système masorétique: jamais, selon les rabbins, la consonne ne serait muette: toujours l’on prononcerait à la manière gasconne, ou à la manière des Chinois qui, selon nos missionnaires, ne peuvent prononcer les mots spiritus sanctus et Christus, qu’en les lardant de voyelles, et en disant sopilitou sanacotou, kilisotou. Cet état bizarre n’existe point dans le système arabico-phénicien: pourquoi les rabbins l’ont-il supposé? J’en aperçois la raison dans leur esprit scrupuleux jusqu’à la minutie.

J’ai dit ailleurs qu’il est presque impossible de prononcer une consonne sans faire un peu sentir un son voyelle tout léger qu’il soit: ces docteurs firent la même remarque; et, pour en remplir l’effet, ils imaginèrent les quatre brévissimes, que l’on a vues ci-devant notées à part selon l’usage de leurs grammairiens. La preuve en est qu’il écrivent ăbed ce que l’arabe écrit ăbd (un esclave), zeker, ce que l’arabe écrit zekr, etc. Or, parce que l’imperceptible son qui s’échappe involontairement après b et k, s’est trouvé prendre quelquefois le caractère des voyelles a, o, attachées à la consonne suivante, ils ont introduit ces a, o, brévissimes, qui ne sont effectivement que zéro de son. Les détails de la grammaire fourniront de nombreux exemples de cette assertion.

Désormais il est temps de clore ces préliminaires, arides peut-être, vu la nature du sujet; mais indispensables, vu les erreurs et les ténèbres dont il a été jusqu’ici enveloppé. Je pense avoir prouvé clairement et raisonnablement:

1o Que l’hébreu ou idiome hébraïque n’est point une langue mère, une langue originale primitive, comme on l’a imaginé en des temps d’ignorance et de passion; mais qu’il est tout simplement un dialecte phénicien, tel que le parlèrent les Sidoniens, les Tyriens et leurs colons, les Carthaginois, dont les descendans le parlaient encore en Afrique et à Malte au quatrième siècle[177];

[177] Tout le monde connaît à ce sujet le témoignage de l’évêque d’Hippone, saint Augustin: d’ailleurs, consultez le savant ouvrage de Samuel Bochart, ayant pour titre: Phale et Chanaan.

2o Que le langage des divers peuples désignés par les Hébreux sous le nom de Kananéens, n’a été qu’une branche du vaste système commun à tous les peuples Arabes, Syriens, Assyriens, Cappadociens et partie des Arméniens; et cela de temps immémorial, dans une antiquité inconnue à l’histoire;

3o Que l’hébreu analysé dans toute sa structure n’est réellement qu’un ancien arabe plus simple et moins élaboré que l’arabe moderne;

4o Que le système d’écriture alfabétique de l’un et de l’autre est établi absolument sur les mêmes principes;

5o Que ces principes sont entachés d’un vice radical auquel il a fallu remédier par des inventions et des procédés de seconde main;