CHAPITRE VI.
Du Verbe en général.
Jusqu’ici cette première partie de la grammaire ne nous a offert que des mots isolés, mis l’un à côté de l’autre pour exprimer des objets peu ou point liés entre eux: on peut dire qu’il n’y a eu dans l’entendement que des images, successives comme dans une lanterne magique; maintenant le verbe va tout changer. Comme cet élément du discours exprime l’action compliquée des personnes et des choses avec des circonstances de temps, de lieu, de nombre, de genre, les idées vont devenir des scènes dramatiques; la phrase va être un tableau complet dont l’esprit doit saisir toutes les parties à la fois.
Dans la nomenclature première que je viens d’exposer, les auteurs du langage hébreu ou phénicien n’ont pas développé un grand talent d’invention: beaucoup de langues sauvages offrent plus de fécondité en combinaisons grammaticales. Cette simplicité, vantée par quelques écrivains, ressemble beaucoup à la grossièreté du jargon nègre dans nos colonies, du petit franc, usité sur la côte de Barbarie, et surtout de l’idiome Berbère que parlent de temps immémorial les tribus Libyennes répandues depuis Maroc jusqu’à l’Abissinie[187]. Il y a lieu de croire que les inventeurs du langage phénicien-hébreu ont eux-mêmes été des sauvages placés dans les marais de la Chaldée, où la fécondité du pays les multiplia, tandis que les difficultés d’un sol aquatique les protégèrent contre l’étranger. Quoi qu’il en soit des hypothèses historiques, voyons comment ils ont organisé le verbe, cet élément si difficile et si compliqué de l’art de parler.
[187] Voyez la note[F7] à ce sujet parmi les autres.
On ne saurait douter qu’en des temps postérieurs les peuples civilisés et savans qui nous sont connus sous le nom d’Égyptiens, de Chaldéens, d’Assyriens et Syriens, de Tyriens, de Sidoniens, etc., n’aient cultivé l’art de la grammaire, n’aient eu des livres traitant de cette science. Les auteurs grecs et latins nous en fourniraient au besoin des témoignages positifs: quelque isolés que les Hébreux fussent dans leurs montagnes, leurs prêtres, leurs poètes, sous le nom de Prophètes, n’ont pu manquer d’avoir quelque participation à cette branche de connaissances, et de posséder quelque grammaire composée dans les grandes cités des empires voisins, de la même manière que les Druzes de nos jours possèdent des grammaires arabes composées hors de leur pauvre et ignorante société; mais, lors même que l’on voudrait supposer qu’il n’y eût eu dans Jérusalem aucune grammaire avant la captivité de Babylone, l’on ne pourrait nier qu’au retour de cet exil, les riches et les prêtres, élevés dans les sciences chaldéennes, n’aient connu et apporté les grammaires d’une langue si cultivée par un peuple puissant.
Lorsque ensuite les Grecs et les Romains, maîtres de la Syrie et de l’Égypte, firent dominer leur langage, les docteurs juifs ne purent manquer de connaître les grammaires de ces conquérans; mais, en examinant la différence notable que nous allons voir entre les uns et les autres dans la manière d’envisager le verbe, on finit par être convaincu que les Orientaux ont tiré de leur propre fonds, sur ce sujet subtil, une doctrine qui leur est propre et qui leur est venue de leurs ancêtres.
D’abord, il est remarquable que ce qui porte le nom de verbe chez tous les Occidentaux, est nommé acte et action par les Orientaux, qui, en cela, se montrent meilleurs analystes que nous et nos maîtres, car tout verbe quelconque bien analysé est une action; ainsi aimer, penser, parler, voir, frapper, grossir, etc., présentent toujours l’idée d’un acte quelconque: il n’y a pas jusqu’au verbe être, quoi qu’on en ait dit, qui ne soit un acte, une action; car être, avoir existence porte l’idée d’apparaître où d’avoir apparu hors du néant.