Par opposition à ceci, voyez combien est impropre l’expression latine verbum, c’est-à-dire le mot; est-ce que toutes les parties de la phrase, le nom, la particule, le pronom, l’adjectif, ne méritent pas aussi le nom de mot?

J’avoue, pour mon compte, que, plus je scrute cette grammaire latine dont on a pris soin, dès le berceau, d’emmailloter mon esprit comme de tant d’autres maillots, plus je m’étonne de l’ignorance de ses inventeurs. Que sont ces prétendues définitions, de pronom, ou mot au lieu de nom? d’adjectif, ou mot ajouté au nom? de préposition, ou mot mis devant un autre? de subjonctif, ou mot joint dessous, etc.? n’a-t-on pas droit de penser que la fortuite coalition des bannis[188] qui fondèrent la langue et la puissance de Rome, n’eut d’abord aucune idée de la science grammaticale; et que, lorsqu’elle vint à s’en occuper tardivement, ses sauvages guerriers, novices dans l’art, tirèrent de leur fonds unique ces dénominations vagues et presque ridicules?

[188] En italien Banditi.

Quoi qu’il en soit, il y a entre les deux doctrines cette première différence, que l’une nomme acte et action ce que l’autre nomme mot ou verbe.

Ensuite vient une seconde différence, savoir, que l’Asiatique-hébreu-arabe, etc., en énonçant l’acte ou verbe, spécifie le temps et la personne, tandis que l’Européen latin, grec, etc., laisse tout dans le vague de ce qu’il appelle infinitif; car, lorsqu’on dit aimer, regarder, frapper, visiter, on ne sait ni qui est l’agent, ni quand se fait l’action; au contraire l’hébreu et l’arabe, quand ils énoncent un verbe, disent le verbe il a aimé, le verbe il a regardé, le verbe il a visité; de manière que, chez eux, le type fondamental du verbe est à la troisième personne masculine du prétérit ou temps passé.

Cette méthode me semble plus dans la nature de l’entendement humain à son premier degré de culture, où tout est image physique; tandis que l’autre est une abstraction qui n’a dû être imaginée que postérieurement dans un état social déjà avancé.

Le mot qui exprime cette troisième personne est ce qu’en hébreu on nomme racine ou mot radical, duquel dérivent tous les mots qui ensuite apparaissent dans la conjugaison.

Rien de plus simple que cette conjugaison, puisque les verbes hébreux n’ont d’autres temps que le passé ou prétérit, le futur, l’impératif, avec un participe déclinable et un substantif, qu’il a plu d’appeler infinitif, sans aucun de ces modes subjonctifs, conditionnels, imparfaits, plus que parfaits du latin et du grec.

Quand l’hébreu, l’arabe, etc., veulent appeler le verbe en général, ils disent le -FăL-, comme si nous disions l’acte, ou plus littéralement le il a fait, il a agi, car c’est ce que signifie -FăL-: cela choque nos habitudes, mais chacun s’entend dans les siennes et prétend y avoir raison.

Or comme ce mot -FăL- est devenu le modèle radical de toutes les conjugaisons, soit actives et passives, soit factitives, c’est-à-dire transmissives d’action, ses diverses combinaisons sont devenues chez les grammairiens orientaux le terme apellatif de chacune.