Les inventeurs ne se sont pas bornés à qualifier ainsi les noms et les adjectifs: ils ont appliqué aux verbes ces mêmes petites voyelles finales: là elles prennent également un emploi caractéristique des personnes, des genres, des temps; elles y sont affectées l’une au temps passé, l’autre au temps présent, et leur apparition sert à éviter des équivoques qui autrement existeraient; cette méthode est plus scientifique que celle de l’arabe vulgaire, ainsi que de l’hébreu et du syriaque. Laquelle faut-il croire la plus ancienne, la primitive et originelle? Si cette méthode du naɦou est la plus ancienne, l’hébreu est un dialecte populaire dégénéré; si elle est de seconde main et d’invention scientifique, l’hébreu est donc resté dans son état sauvage originel. Mais revenons à notre sujet, à l’examen du mot Radical, composé de trois syllabes dans l’arabe naɦou (DaBaRa, FaQaDa), et de deux seulement dans l’hébreu et le syrien, DaBaR, FaQaD, encore que les grammairiens y déclarent trois lettres[189]. Quand ces trois lettres sont des consonnes ou aspirations, il n’y a pas de difficulté à les construire en a, mais, si elles se trouvent être des voyelles alfabétiques telles que A, i, ω, et ăïn, il y survient nécessairement de l’embarras: or, voilà le cas du mot FăL pris pour modèle des conjugaisons; je répète qu’en ce choix, il y a eu maladresse, malhabileté des grammairiens.
[189] N’est-il pas singulier que cette seconde syllabe QaD et BaR, au lieu d’être ouverte, de se terminer en voyelle, comme il semblerait naturel, soit au contraire fermée par une consonne qui ne sert qu’à étouffer le son, et cela, non pas dans quelques exemples rares, mais dans la grande majorité des verbes hébreux? Un tel mécanisme a-t-il pu être le primitif et originel dont se soient avisés les inventeurs? Cela est d’autant plus difficile à croire, qu’aujourd’hui, par la connaissance acquise d’un très-grand nombre de langues, il paraît que le monosyllabisme a été le plus ancien système; qu’il doit être considéré comme le plus naturel, et comme celui sur lequel se seraient entés les systèmes polysyllabiques par des opérations graduelles provenues du mélange de divers peuples et de leurs langues. Il résulterait de cette idée que tout le système arabico-phénicien serait de formation secondaire, et supposerait une souche de langue et de nation antérieure.
En effet, lorsqu’à ces trois lettres radicales il faut ajouter les petites voyelles, il en résulte cet hiatus choquant, FaăaL: les rabbins disent que, pour l’éviter, ils ont une règle qui à l’ăïn incorpore le petit a et le fait être FaăL; mais d’abord, voilà une règle inutile, puisque, sans cet a (fatɦa), ăïn seul serait ă. Ensuite cet expédient ne purge pas un autre embarras, qui renaît quand le mot passe du prétérit au futur, car alors FaQaD, replié sur lui-même, devient ïaFQoD (il visitera); c’est-à-dire que, plaçant devant lui la lettre ï, l’on attache à cet ï le a de la première consonne F, qui devient muette, et le Q prend un o à la place de a[190]: or comment construire sur ce modèle le mot ïaFăoL? Ici les rabbins disent encore qu’ils ont une règle par laquelle ăïn, affecté de o, devient une voyelle unique prononcée eù guttural, que je peins ŏ (ïaFŏL); mais c’est une nouvelle complication qui ne sert qu’à masquer la règle générale, et qui laisse le grand inconvénient d’attribuer le rôle de consonne à une voyelle; il est donc constant que ce vieux type du verbe hébreu et arabe est vicieux, et l’on doit savoir gré à ceux de nos modernes qui l’ont écarté et lui ont substitué des types réguliers, tels que FaQaD, dont je vais aussi me servir.
[190] Le Nahou dit iaFQᴏDᴏ ou iaFQŭDŭ.
Note pour les Infinitifs latins.
Quelques grammairiens, en décomposant les infinitifs latins, ont prouvé qu’ils n’étaient pas des mots aussi simples qu’on le croit, mais qu’au contraire ils étaient très-généralement un composé de deux expressions réunies, fondues l’une dans l’autre. Prenant pour exemple les infinitifs, amare, dormire, transire, perire, ridere, agere, etc., ils ont trouvé que la finale re, armée d’une voyelle antérieure qui varie en a, i, e, était primitivement le verbe ire, exprimant l’action d’aller et de marcher, de manière que cette syllabe étant liée à un radical tel que am, dorm, trans, per, rid, ag, il en résultait le sens de aller ou être aimant, aller ou être riant, aller ou être passant, etc.
Dans cet état, il se trouve que le mot de chaque action est un monosyllabe, et qu’il ne devient dissyllabe que par son union à l’instrument commun ire.
Le monosyllabe am offre ici une remarque singulière: comment am signifie-t-il aimer? d’où cette action, cette idée abstraite a-t-elle pu tirer son nom, quand il est de fait que toute idée a pour origine un objet physique qui a reçu son nom, la plupart du temps, par onomatopée? Voici ma conjecture.—Dans tous les idiomes arabiques, le mot écrit am, quoique prononcé om, signifie une mère; cette syllabe est généralement celle qu’énonce l’enfant tendant les bras vers sa mère qu’il désire; cette mère étant devenue l’objet physique désigné par am, ses actions, ses sentimens sont devenus aussi ceux du personnage am; or, comme le plus saillant de ces sentimens est l’affection et la tendresse, il s’ensuit que l’ensemble des actes qui en sont l’effet a dû prendre le nom de agir en mère, avoir les sentimens d’une mère: am-ire ou amare.
Dans le mot rid-ere, rid est le radical, et à certains égards on peut le considérer comme le bruit imitant l’acte de rire.
Per-ire est une idée plus abstraite; aller par, ou aller dans, pris dans le sens de notre mot périr, ne laisse pas d’être vague; ici les idiomes arabiques m’offrent un moyen de solution très-spécieux.