10o Qu’au contraire il est possible qu’elles l’aient été par les traducteurs du texte grec, composé environ 180 ans plus tard (vers l’an 277 avant notre ère), en sorte que l’autorité de ce texte ne saurait être mise légèrement au dessus de l’hébreu lui-même;
11o Que le texte dit samaritain a pu émaner directement des copies de Helqîah, par la voie des Saducéens, et cependant avoir reçu quelques corrections posthumes de la part de ses conservateurs, qui l’auraient confronté au grec ou à l’hébreu d’Ezdras;
12o Qu’en considérant la traduction libre et quelquefois inexacte du grec que nous possédons, on est obligé de croire que ses auteurs n’ont pas parfaitement compris la langue hébraïque, ou qu’ils ont été peu scrupuleux envers un livre que le temps et l’engouement n’avaient pas encore consacré;
13o Que, malgré ses défauts, le texte grec, dans les premiers temps du christianisme, fut généralement préféré à l’hébreu;
14o Que les copies de l’un et de l’autre, multipliées successivement, reçurent les altérations inévitables en ce genre de travail, et que, par ses altérations, il est devenu impossible de dire laquelle, ou si aucune, est conforme au manuscrit d’Ezdras;
15o Qu’Ezdras, dans sa transcription, ayant été le maître absolu de faire tels changemens et corrections qu’il lui a plu, même aux copies de Helqîah, nous n’avons aucune certitude de posséder l’ouvrage autographe de celui-ci;
16o Que les énormes différences de la chronologie anté-diluvienne qui se trouvent maintenant entre les trois textes hébreu, grec, et samaritain, ne peuvent être attribuées à des fautes de copiste, mais à une intention préméditée de reculer la fin du monde, qui, selon une croyance populaire en cette partie de l’Asie, devait clore la période de 6000 ans, alors très-avancée; et, parce que le grec et le samaritain ont conservé le nombre des années le plus considérable, il y aurait lieu d’attribuer la suppression des quinze cents ans de l’hébreu au sanhédrin des princes Asmonéens, environ un siècle et demi avant notre ère, et il y aurait une analogie frappante entre cette opération et celle qui fut faite chez les Perses au temps d’Ardschir Ier, vers les années 226 à 230 de notre ère, où les mages, de concert avec ce roi, supprimèrent trois cents ans de la série des rois Parthes;
17o Que les livres juifs, dans leurs moyens de transmission, de transcription et traduction, n’ont différé en rien de tous les autres livres dits profanes qui nous sont venus de l’antiquité, en sorte que l’on ne voit ni sur quoi se fonde, ni à quoi sert le moyen d’invention surnaturelle qu’une aveugle passion a imaginé de leur attribuer;
18o Enfin, l’imprimerie employée en Europe depuis trois siècles n’a pas empêché que de nouvelles altérations s’introduisissent dans les livres juifs, puisque leurs traducteurs, surtout français et anglais, se sont permis de changer le sens de plusieurs mots et passages, contre l’autorité de toutes les anciennes versions, et contre le génie de la langue originale elle-même; je n’en citerai qu’un exemple capable de donner une idée des autres.
On lit au Deutéronome, chap. 1, vers. 1 et 5, et chap. 4, vers. 46: Ce sont ici les paroles que Moïse dit à tout Israël au-delà du Jourdain: cette expression au-delà est répétée trois fois. Les versions grecque, latine, syriaque, arabe, et la paraphrase de Jonathan sont toutes d’accord sur ce mot au-delà du Jourdain. Le mot hébreu Be-ăBeR comporte si positivement ce sens, que c’est par cette raison que les Israélites reçurent ou prirent le nom d’Hébreux ăberim, c’est-à-dire, d’hommes venus d’au-delà de l’Euphrate (d’où vint réellement leur auteur, Abraham). Eh bien! malgré toutes ces autorités, la Bible française de Lemaitre de Sacy, approuvée, en 1701, par les autorités ecclésiastiques, a commencé de traduire au-deçà, n’osant dire en-deçà, et les Bibles françaises, l’une des pasteurs de Genève, imprimée à Paris en 1805, l’autre des protestans, imprimée à Bâle en 1818, ont franchi le pas, et traduit en-deçà. Pourquoi ce faux matériel? parce que nos modernes théologiens se sont aperçus que le mot au-delà plaçait le narrateur sur la rive ouest du Jourdain (à Jérusalem); or, comme Moïse n’est jamais venu de ce côté, et qu’ils veulent absolument le constituer narrateur immédiat, ils aiment mieux faire des faux matériels que de renoncer à leurs décrets; maintenant, si des hommes, d’ailleurs éclairés, se permettent de telles violations en face du public, sur des imprimés, qu’on juge de ce qu’a osé l’ignorance fanatique sur des manuscrits qui n’avaient que peu de témoins. Que de livres, que de passages assassinés pour exterminer les témoins de vérités contrariantes!