30o Une suffisante quantité des caractères orientaux qui appartiennent au gouvernement serait mise à la disposition tant de ce collége que de celui de Marseille; chacun d’eux aurait son imprimeur particulier, avec la seule obligation d’user paternellement desdits caractères, et de payer un droit modique pour leur entretien[209].
[209] L’un des moyens de tuer la littérature orientale a été de la mettre dans la dépendance exclusive de l’Imprimerie Royale. Ce gigantesque établissement, accablé de travaux politiques, est dans l’impossibilité de donner des soins suffisans à d’autres branches: aussi, le moindre ouvrage y reste des années; et, de plus, l’esprit dominateur de quelques individus n’accorde pas même aux auteurs la permission de suivre leur propre orthographe.
31o A l’époque où serait organisé le collége de Marseille, toutes les chaires et places actuelles des orientalistes à Paris seraient fondues sous la nouvelle forme. Les anciens possesseurs y seraient placés; mais, à chaque vacance qui arriverait, la place serait donnée par concours au sujet le plus capable.
32o A ce concours seraient surtout appelés les drogmans et interprètes ayant servi un certain nombre d’années, soit au Levant, soit au collége de Marseille, et qui, à titre de vétérans, désireraient se livrer à la littérature théorique. Dans cette mutation, ils conserveraient une partie de leur premier traitement.
33o Ces habiles vétérans seraient surtout destinés à remplir un noble service d’hospitalité et d’équité nationale dont on ne s’est point assez occupé.—Lorsqu’il arrive à Paris des Asiatiques de classe marquante, comme il y en a eu depuis vingt ans plusieurs, et spécialement des Persans, qui répugnent moins que les Turks à voyager chez les infidèles, leur position domestique et civile est vraiment pénible: ne comprenant point la langue, n’étant point compris, ils sont des sourds et muets isolés au milieu d’une active population: ils trouvent à chaque pas, à chaque affaire, mille obstacles et difficultés. S’ils réclament le secours d’interprètes non officiels, cela les expose à plusieurs désagrémens: il faut donc qu’ils se restreignent aux officiels.—Il y a environ quinze ans, lorsqu’un envoyé de Fetah-Ali, roi de Perse, vint à Paris, lui et les siens se plaignirent de ne point comprendre ces interprètes, et de n’en être point compris: ceux-ci disent que c’est un nouveau persan différent de celui des livres; mais toujours est-ce la langue courante. Il résulte de ceci des inconvéniens dont je puis citer un fâcheux exemple présent.
Il y a déjà plus de huit mois, un marchand persan, de rite musulman, se présenta à la douane de nos frontières du Rhin, muni d’une lettre d’Abbas-Mirza, fils du roi de Perse: il était porteur d’une quantité assez considérable de schals cachemire; à tort ou à raison, on l’inculpa de contrebande; on saisit sa marchandise: il est venu à Paris réclamer et solliciter; il n’est guère plus avancé que le premier jour. De deux choses l’une: ou il est dans le cas d’être saisi, et l’on a eu un tort extrême d’aggraver ses pertes de toutes les dépenses d’un séjour de huit mois; ou il n’est pas coupable de contrebande, et l’on a commis une criante injustice de le traîner huit mois. Si tel cas nous arrivait à Maroc ou à Alger, quels seraient nos cris sur les mœurs barbares? Nous, que sommes-nous?
Dans l’organisation du collége de Paris, telle que je la suppose, des vétérans-pratiques n’éprouveraient pas les embarras de nos théoriciens: conversant aisément avec les Orientaux, ils deviendraient leurs avocats, leurs guides; et ce noble but serait surtout atteint si l’on rassemblait tout leur corps dans un même logement, qui formerait comme une colonie asiatique: là, les étrangers trouveraient, à chaque instant du jour, distraction, instruction, appui: ces soins ne seraient pas aussi perdus qu’on pourrait le croire pour les intérêts du commerce et de la politique.
34o Un commissaire spécial, conseiller-d’état, serait chargé de toute cette organisation, de concert avec le comité de Marseille. Une fois terminée, il resterait l’agent intermédiaire des ordres et relations du gouvernement vis-à-vis des deux colléges; il dépendrait d’un seul ministère qui devrait être celui des Affaires étrangères. Il n’y aurait plus le morcellement actuel de nos institutions orientales, entre ce département et ceux de la Marine et de l’Intérieur.
35o A dater d’une époque qui serait fixée, ce commissaire serait tenu d’avoir voyagé au moins deux ans, soit en Barbarie, soit en Égypte et Syrie, ou autres parties de l’empire turk.
Il y aurait sans doute beaucoup d’autres dispositions nécessaires à établir, mais c’est assez en ce moment d’avoir tracé ce canevas.