§ Ier.
Des Alfabets asiatiques, et spécialement de l’Alfabet arabe, et de ses analogues.
Les révolutions politiques qui ont tourmenté l’Asie ne lui ont pas procuré, comme à l’Europe, le bienfait d’un alfabet unique, ou du moins semblable en ses figures et en sa construction: les peuples de l’Asie, séparés les uns des autres par de trop vastes déserts, ou de trop fortes chaînes de montagnes, ont été moins susceptibles de s’amalgamer, ont opposé plus de résistance inerte au changement de leurs habitudes: de là cette diversité persistante d’alfabets chinois, mantchou, japonais, malais, tibetan, hindou, tamoul, bengali, malabare, arménien, géorgien, arabe, éthiopien, copte, etc.
Il est clair que cette diversité est un obstacle matériel à la communication des esprits, par conséquent à la diffusion des connaissances, aux progrès de la civilisation: d’ailleurs elle subsiste sans aucun motif raisonnable; car si, comme il est de fait, le mécanisme de la parole est le même pour toutes ces nations, quelle utilité, quelle raison y a-t-il de le figurer par des systèmes si différens? Si le modèle est un, pourquoi ses copies n’auraient-elles pas la même unité? et quel immense avantage pour l’espèce humaine, si de peuple à peuple, tous les individus pouvaient se communiquer par un même langage! Or le premier pas vers ce but élevé est un seul et même alfabet: la myope ignorance peut traiter de chimère cette haute perspective; mais l’expérience du passé démontre qu’un mouvement puissant et presque automatique y pousse graduellement l’espèce humaine: il n’y a pas deux mille ans que les historiens et les géographes[38] comptaient dans l’Ibérie, l’Italie et les Gaules plus de huit cents peuples parlant des idiomes divers: aujourd’hui trois langues seulement, et trois langues très-analogues entre elles, divisent les habitans de ces pays, et déjà une seule[39] lie tous les individus lettrés de notre Europe. Concourons par nos efforts au but de la nature; le temps fera le reste.
[38] Pline l’ancien, Strabon et Diodore.
[39] Le latin, ou, si l’on veut, le français.
Il faut l’avouer, le premier aspect des alfabets orientaux frappe le disciple européen d’une sensation pénible et décourageante: la figure des lettres est étrange pour lui: son amour-propre se sent blessé de n’y rien comprendre: déjà loin de l’enfance, il va redevenir écolier; il s’alarme avec raison du travail d’introduire en sa mémoire tant de signes bizarres, et de plier sa main à une habitude que l’âge adulte supporte bien plus impatiemment que l’enfance: ce ne sont là que des préliminaires: l’explication commence; il a coutume d’écrire de gauche à droite, on lui ordonne d’écrire de droite à gauche: son écriture européenne trace tout ce qui se prononce: l’écriture asiatique, en général, n’en trace qu’une partie; il faut deviner le reste: les professeurs royaux, étrangers à ces langues, décrivent plutôt qu’ils ne font entendre à son oreille des sons inaccoutumés; parmi ceux qu’il reconnaît, ils lui prescrivent d’appeler consonne ce qui chez nous est appelé voyelle: enfin toute la doctrine grammaticale est exposée en un langage qui, ne lui étant point encore connu, laisse tout obscur à sa pensée. La faible enfance se plie à ce joug, mais le disciple adulte y résiste: il veut se rendre compte de ses idées: après un premier étonnement, passant à la réflexion, il argumente, et se dit:
«Si l’organisation humaine est la même en Asie qu’en Europe, le langage dans ce pays-là doit être composé d’élémens semblables aux nôtres, par conséquent de voyelles, de consonnes et d’aspirations; dès-lors les alfabets asiatiques ne doivent être, comme les nôtres, que la liste des signes qui représentent ces élémens; mais ces signes peuvent avoir deux manières d’être: ils peuvent être simples, comme les élémens A, E, D, P, etc., ou composés, formant sous un seul trait des syllabes, et même des mots entiers: dans l’un et l’autre cas, c’est une pure opération d’algèbre, par laquelle des signes divers sont appliqués à des types identiques. Pourquoi cette diversité de tableaux? il faut opter entre deux partis: si ces lettres que je ne connais pas représentent des sons que je connais, je n’ai pas besoin d’elles; je puis me servir de mon alfabet accoutumé: si au contraire ces lettres représentent des sons inconnus à mon oreille, l’étude va me les faire apprécier; et même, sans pouvoir les prononcer, je peux leur donner des signes, leur attribuer des lettres de convention, déduites de celles que je connais. On me présente vingt alfabets divers, par conséquent vingt diverses figures d’une même voyelle que j’appelle A, d’une même consonne que j’appelle B: pourquoi chargerais-je ma mémoire de ces vingt répétitions? une seule figure me suffit; avec un seul alfabet, je peux peindre toutes les prononciations de ces langues, comme, avec un seul système d’écriture musicale, je puis peindre tous les tons, tous les chants des divers peuples de la terre.»
Telles furent mes impressions, et tels furent mes raisonnemens, lorsque, me préparant à voyager en Syrie, je voulus acquérir les premiers élémens de la langue arabe: j’ouvris la grammaire d’Erpénius: ne comprenant rien à ce genre nouveau de doctrine, j’eus recours au professeur royal alors en fonction[40]: sa patiente complaisance écouta toutes les questions et les objections dont j’avais rédigé la liste: elles lui parurent raisonnables; mais le résultat fut «que les usages étant établis, l’on ne pouvait les changer; que le but de l’institution des professeurs royaux n’était pas tant d’enseigner l’arabe parlé, que l’arabe écrit, en tant qu’il contribue à expliquer les anciens livres des Juifs; que sans doute l’arabe vulgaire avait une grande utilité commerciale et diplomatique; mais que quoiqu’il y eût à Paris une école destinée à ce but, le meilleur parti était d’apprendre la langue dans le pays même et de la bouche des naturels.» A cette occasion, le savant professeur prenant un volume du voyageur Niebuhr, me lut l’anecdote du jeune Suédois Forskâl, qui, arrivé en Égypte sans savoir un mot d’arabe, parvint à le parler couramment en douze ou quinze mois, tandis que l’érudit professeur danois Von Haven, qu’il accompagnait, ne put jamais ni se faire entendre, ni même entendre ce qu’on lui disait.
[40] En 1780, M. Leroux des Hautesrayes, professeur d’arabe au collége royal de France.