Je sentis le mérite de la leçon et de l’exemple; mais je l’appréciai bien mieux encore lorsque, visitant l’Égypte et la Syrie, je reconnus que plusieurs prononciations éprouvaient des différences de canton à canton; et que, malgré la prétention de chaque ville d’avoir le meilleur systême, il y avait, dans l’opinion de tous les Arabes un peu lettrés, une grande différence entre la prononciation du Kaire et celle de Damas ou d’Alep: entre l’école de la mosquée d’el Az’hâr, toujours subsistante au Kaire, et les écoles variables des autres petites villes d’Égypte et de Syrie.

Muni de ces moyens de comparaison, je pus dès-lors étudier à fond les problèmes que je m’étais proposés, et je le pus avec d’autant plus de latitude, que, dans le cours de mon voyage, j’eus l’occasion d’entendre parler dix ou douze langues diverses, dont les sons devenus familiers à mon oreille, furent appréciables à mon esprit, en même temps que ma bouche sut les imiter[41]. Je n’ai donc pas besoin de m’appuyer d’autorités étrangères ou médiates dans la question que je vais traiter; et vis-à-vis des auteurs qui, comme moi, auraient puisé aux sources, l’on ne me refusera pas de prétendre à un crédit équivalent: redressé d’ailleurs, là où j’aurais pu errer, par une instructive controverse, je vais analyser l’alfabet arabe, et comme les principes de cette langue se trouvent développés dans la grammaire de M. de Sacy[42], avec l’habileté qui caractérise ce profond orientaliste, je prends son livre pour base de mon opération, avec d’autant plus d’utilité pour le lecteur, qu’il va devenir juge entre deux auteurs qui ne sont pas d’accord sur divers chefs.

[41] Au Kaire, j’entendais l’arabe de la bouche du peuple, et le turc de la bouche des militaires et des effendis. Mon maître d’écriture était Turc de Constantinople: j’eus l’occasion d’entendre les Gellâb, ou marchands d’esclaves noirs, parler éthiopien, et trois Malabares parler leur dialecte indou; dans Alep, outre l’arabe et le turc, j’entendais journellement l’arménien, le grec, plusieurs fois le kurde et le persan, sans compter l’allemand, l’anglais, le hollandais, le slavon, l’espagnol et l’italien, dans les maisons des Francs. En cette ville, il n’est pas rare de voir une seule maison se composer d’individus parlant cinq ou six langues, et les enfans les entendre sans les confondre. Ce fut dès lors que, me rendant compte de toutes ces prononciations, et n’en trouvant guère plus de cinquante, je conçus la possibilité d’un seul alfabet dont je fis sur l’arabe un premier essai qui est devenu l’instrument du reste. Lorsque j’ai dit que j’entendais parler tant de langues, je n’ai pas eu l’idée d’insinuer que je les comprenais: je sais qu’avec quelque adresse en ce genre, et sachant seulement écrire des alfabets et lire des mots, on peut agrandir sa taille naturelle; mais en toute chose je préfère de posséder moins, pour cultiver et défendre mieux.

[42] Grammaire arabe à l’usage des élèves de l’école spéciale des langues orientales vivantes. Paris, 1810, 2 vol. in-8o.

§ II.
Grammaire Arabe de M. de Sacy, Chap. Ier. Des sons et des articulations de l’alfabet arabe.

«1o Les élémens de la parole sont de deux sortes: les sons, nommés aussi voix par quelques grammairiens, et les articulations. (Page 1re.)

(J’observe que le mot articulation est bien vague; voyez ce que j’en ai dit, [page 12].)

«Les sons consistent en une simple émission de l’air modifiée diversement: ces diverses modifications dépendent principalement de la forme du passage que la bouche prête à l’émission de l’air, mais sans aucun jeu des organes; les sons peuvent avoir une durée plus ou moins prolongée.»

(Voyez ma définition des voyelles, [page 5].)

«Les articulations sont formées par la disposition et le mouvement subit et instantané des différentes parties mobiles de l’organe de la parole, telles que les lèvres, la langue, les dents, etc. Ces parties, diversement disposées, opposent un obstacle à la sortie de l’air; et lorsque l’air vient à vaincre cet obstacle, il donne lieu à une explosion plus ou moins forte, et diversement modifiée, suivant le genre de résistance que les parties mobiles opposaient, par leur disposition, à sa sortie.»