[60] Introductio in linguam Syriacam, Chaldaicam, auctore Thesæo Ambrosio, etc.
Revenons à l’examen des procédés de K’alil pour lever une dernière portion des difficultés de la lecture arabe: le mérite de cette portion semble lui appartenir tout entier, d’après les expressions du narrateur el Mobarred, qui dit:
«Mais les signes de hamza, tašdid, roum et ištimâm, sont de l’invention de K’alîl[61].»
[61] Mémoire cité, page 239. M. de Sacy observe que le Roum équivaut au Katef des Juifs, l’Ištimâm au Scheva.
§ VI.
Signes orthographiques, djazm, hamza, tašdid, etc.
Nous avons vu que, dans le système phénico-arabe, la consonne écrite renferme une voyelle occulte qu’il faut ajouter dans la lecture et dans la prononciation: cependant, par la construction du langage, il s’est trouvé beaucoup d’exceptions où la consonne doit rester close et muette, par exemple: dans les mots qalb (cœur), kelb (chien), esm (nom), oktob (écris), etc., on voit lb, sm, kt, liés sans motions intermédiaires: pour spécifier cet état, il fallut un signe particulier: K’alil imagina ou adopta celui qu’on appelle djazm, qui signifie séparation, césure (et encore repos): c’est une espèce d’apostrophe assez bien représentée ainsi: qal’b, kal’b, es’m, ok’tob. On voit ici l’embarras et la contradiction qui résultent du vice organique de l’alfabet arabe; son principe fondamental a voulu que la consonne fût ouverte: un usage très-fréquent veut qu’elle soit close et muette: le principe lui attache une voyelle; il faut un signe négatif pour effacer un signe positif qui devient superflu, c’est-à-dire, qu’il faut un moins pour détruire un plus, et faire zéro. Quel détour pour un but simple! Quelle complication inutile! Le nom de séparation donné à ce signe est insignifiant: celui de repos cadre mieux avec l’idée arabe de considérer la consonne comme un obstacle stationnaire mis en mouvement par la voyelle.
Par suite du principe vicieux qui veut que la consonne soit toujours ouverte, toujours munie de sa voyelle cachée, il est encore arrivé qu’une même lettre consonne n’a pu s’écrire double, quoique prononcée telle, parce que la voyelle cachée vient toujours s’interposer à la première, par exemple: si l’on écrivait Ka T Ta B, par deux TT, on lirait Ka Ta Ta B. Pour remédier à cet inconvénient, K’alîl imagina d’appliquer sur la lettre-à-redoubler un signe spécial qu’il appela tašdid, c’est-à-dire, renforcement à-peu-près comme ceci ( ّ ).
Je reproche au mot renforcement de n’être ni bien choisi, ni exact; car il ne suffit pas ici de prononcer plus ferme; il s’agit de doubler, attendu que la consonne est évidemment doublée, ainsi que le prouvent les verbes qui n’ont que deux consonnes écrites, par exemple: RaD (il a repoussé), équivalent à RaDD; MaD (il a entendu), équivalent à MaDD, etc.: lorsque ce radical entre en régime, le double D se développe, et dans le participe, il fait maRDωD (objet repoussé), maMDωD (objet étendu), etc. Il est apparent que les grammairiens arabes n’ont pas été de savans analystes; les auteurs de l’ancien alfabet grec furent plus habiles ou plus heureux, lorsqu’en adoptant le phénicien, ils rejetèrent le principe d’écrire la consonne seule comme portant avec elle une voyelle occulte et affixe: et lorsqu’ils établirent que la consonne serait essentiellement close, et ne s’ouvrirait que par la présence d’une voyelle écrite: par là, il n’y eut de prononcé, dans leur système, que ce qui fut écrit; et il n’y eut d’écrit que ce qui fut prononcé; alors la consonne tracée seule n’eut point besoin d’un signe particulier pour la faire taire, il ne lui fallut ni le djazm arabe, ni le scheva juif; ni même le tašdid, puisque l’on put et l’on dut l’écrire double quand elle fut prononcée double. Qui pourra nous dire les conséquences qu’a eues cette clarté de méthode sur tout le système scientifique des occidentaux? Qui pourra dire jusqu’à quel point la méthode logogriphique des phénico-arabes, et de leurs disciples, a entravé la marche de l’esprit chez les Asiatiques? Mais revenons à notre grammairien qui nous donne encore à déchiffrer trois signes plus compliqués et moins utiles que les précédens.
Le premier de ces signes est celui que l’on nomme hamza, c’est-à-dire piqûre; aucun européen n’a bien défini son objet, parce que c’est un incident de prononciation qui, jusqu’ici, ne s’est montré que dans l’arabe, et qu’il faut l’avoir anatomiquement étudié pour le comprendre: cet incident est une coupure ou interruption subite de la voix, opérée par le rapprochement des deux parois de la glotte, qui forme un contact léger, seul de sa classe. Sous ce rapport, le hamza mérite le nom de consonne, et le judicieux auteur français de la grammaire que nous suivons a eu raison de l’appeler articulation[62]. Il est également fondé à lui trouver de l’analogie avec l’ăïn, dont le mécanisme dépend aussi de la glotte: K’alîl paraît avoir eu la même idée; car sa figure du hamza ( ٔ ) n’est qu’un diminutif de cette lettre: néanmoins, quiconque aura bien écouté un Arabe chantant des vers où l’ăïn se trouve sous ses trois modifications, ă, ĕ, ŏ, surtout dans les finales, ne pourra se dissimuler qu’elles ne soient autant de véritables voyelles, difficiles sans doute pour des étrangers, mais non pour les Arabes, qui s’habituent dès l’enfance à faire jouer les petits muscles de la glotte. Lorsque ensuite l’auteur français ajoute que alef, marqué de hamza, cesse d’être voyelle et devient consonne, je ne puis du tout adopter son avis: je conviens seulement que A est si brusquement étranglé par hamza, qu’à peine peut-on le distinguer de ce pincement de la glotte qui le suit: la voix se coupe comme d’un hoquet pour être immédiatement reprise et continuée. Le mot piqûre ne me paraît pas une expression plus heureuse que le renforcement et la césure; j’aurais mieux aimé pincement.
[62] Page 52 et page 18.