D’après ce que nous avons dit ci-devant, le nombre des consonnes arabes se trouve n’être réellement que de vingt-quatre, y compris les deux aspirations: si l’on voulait y joindre le hamza, ce serait vingt-cinq. L’alfabet syro-phénicien n’en eut que dix-huit[64]: les six sur-ajoutées sont connues, nous les désignerons en temps et lieu.
[64] En arabe, une lettre s’appelle harf, au pluriel horouf: ce mot a une analogie remarquable avec le γράφὼ des Grecs, signifiant j’écris, je trace. Les trois consonnes sont les mêmes, car la différence de ha à γα est très-peu de chose. En arabe, le sens du radical haraf n’a point d’analogie, puisqu’il signifie échanger et commercer; mais il est singulier que ce sens rappelle l’idée des Phéniciens commerçans, de qui les Grecs tinrent leurs lettres. Si le dictionnaire de ce peuple industrieux nous était parvenu, que de mots nous y trouverions qui manquent au dictionnaire de leurs ignorans voisins!
Sur ces vingt-quatre consonnes, cinq seulement sont inusitées en Europe: je ne dis pas inconnues, parce qu’il y en a quatre qui trouvent chez nous leurs analogues dans nos lettres S, D, T et Z: la différence est qu’en arabe ces quatre prononciations, appuyées plus fortement, s’accompagnent d’un renflement de gosier, et comme d’un o sourd qui leur donne un caractère emphatique: ce sont les nos 14, 15, 16 et 17 du tableau V. (Sâd, Dâd, Tâ, Zâ).
La cinquième consonne particulière aux Arabes, se nomme qâf: elle est produite par le contact du voile du palais avec le dos de la langue vers l’épiglotte: les Égyptiens de la Basse-Égypte la prononcent très-bien; ceux de la Haute la trouvent incommode, et lui substituent le g dur ga (ga, go, gω): dans une partie de la Syrie, surtout à Damas, à Bairout, à Acre, elle est remplacée par une espèce de hoquet désagréable à l’oreille, et produisant des équivoques qui égarent surtout un étranger[65]; l’influence de Damas a beaucoup répandu ce vice: cependant le Qâf persiste dans sa pureté chez la plupart des montagnards, et chez les Bédouins: j’ignore ce qui a lieu en Ïemen; mais je sais que les Persans et les Turks rejettent toutes les particularités de ces voyelles, et qu’ils les prononcent comme nous-mêmes faisons S, D, T, Z, et ga dur. Pour rendre cette dernière, j’ai trouvé notre lettre Q d’autant plus commode que sa figure est presque la même en sens retourné[66]: à l’égard des quatre autres, j’ai cru ne devoir point altérer les lettres, mais seulement les distinguer par un petit trait au-dessous, lequel pourra être négligé impunément là où l’on ne tiendra pas aux étymologies.
[65] J’en trouve un exemple dans le voyage de Hornemann en Afrique, traduit en 1803, sous la direction de M. Langlès; ce professeur dit, page 42, à la note: «L’emplacement des ruines de Syouah se nomme oûmmebeda. Ce nom a une forme arabe, mais on ne sait s’il signifie emplacement vaste, ou pays merveilleux.»—Je réponds que c’est tout simplement qoum el baida, signifiant monticule blanc, tertre blanc, qui est la définition juste du local donné par Hornemann. Mais ce voyageur ayant prononcé à la manière de Damas, il a supprimé le qâf; de même il a écrit, page 16, oumm essogheïr, que M. Langlès n’explique pas; c’est encore le tertre petit. Ailleurs, page 24, à la note, on lit: hoeckl ouhhchyet, c’est le kohl ou henné sauvage, etc.
[66] Q français, q romain.
Les dix-neuf autres consonnes arabes ne diffèrent en rien des nôtres d’Europe; mais comme nous en avons quelques-unes qui ont le vice d’être représentées par deux et trois lettres, comme ch français, sh anglais, sch allemand, j’ai été obligé d’imaginer des figures spéciales et simples pour exprimer leurs correspondantes dans l’alfabet arabe: l’étude du tableau qui les représente devra être pour le lecteur un sujet particulier d’attention. (Voy. le tableau, no V).
Les grammairiens arabes ont quelquefois, comme ceux d’Europe, distribué les consonnes par familles d’organes, en désignant les linguales, les labiales, les dentales, etc.; mais entre eux ils ont des variantes qui prouvent, ou qu’ils n’ont pas étudié cette matière avec une égale attention, ou que leur manière de prononcer n’a point été la même: ils ont d’ailleurs des divisions de lettres fortes, et de lettres faibles ou infirmes, de disjointes, de cachées, etc., qui sont des subtilités de l’art, très-inutiles à la pratique. La savante grammaire de M. de Sacy, page 26, expose ces détails de manière à dispenser de les répéter.
Dans la prononciation des Syriens et de beaucoup d’autres Arabes, la lettre appelée djim a le défaut d’exprimer deux consonnes (le d et le ja): ce défaut n’existe point en Égypte et en d’autres contrées où l’on prononce guim par g mouillé: pour y remédier, je n’ai vu d’autre expédient que de conserver l’unité de la lettre, sous la condition d’être prononcée en chaque pays, selon l’usage régnant: en employant pour le djim ou guim notre g italique, je lui ai encore donné une forme particulière, afin d’avertir toujours le lecteur de sa différence aux autres g, et g que je réserve pour d’autres valeurs[67].
[67] Si l’on coupait en deux ce nouveau signe, on y trouverait dj.