Cette conservation de l’unité de chaque lettre arabe est un article de la plus haute importance dans tout le système de transcription: elle est exigée par l’organisation même de l’idiome et de l’alfabet phénico-arabe, laquelle consiste surtout en ce que les mots radicaux se composent de deux et de trois syllabes, dont chacune est tracée par une seule lettre, dite radicale, comme nous l’avons déjà vu: ainsi Ka Ta Ba (il a écrit), Sa Fa Ra (il a sifflé) Da ha qa (il a ri), etc., présentent leurs radicales toutes également d’une seule lettre, et cette lettre sert à faire retrouver le mot dans les diverses formes où il se combine par régime: tels sont maKTωB (objet écrit), estaDRaB (il a été battu), moDTaRaB (vacillant). D’après ce principe ingénieux et commode, l’on sent que, si l’unité d’une lettre radicale était violée, si l’on y substituait deux ou trois lettres, il s’ensuivrait une confusion inextricable: prenons pour exemple un mot arabe composé des trois consonnes ſ, h, r, (chin, hé, ré), il se prononce ſahar, et signifie il a divulgué. Si je l’écris à la manière allemande, ce sera schahhar: comment le disciple distinguera-t-il ici les trois radicales? et dans cette méthode, quel bizarre aspect nous présentera le composé maschhhourah (chose divulguée)? et l’hébreu schischschah (le nombre sixième), au lieu de ſiſſah et maſhωrah; telle est néanmoins la méthode actuelle de tous les Européens orientalistes: ouvrez leurs traductions de livres arabes, turks et persans, vous n’y verrez dans les noms géographiques et patronimiques qu’un chaos de lettres disparates, accumulées sans raison, sans goût; demandez-leur sur quelle autorité primitive: ils ne pourront citer que l’autorité et l’exemple des premiers Européens marchands, soldats ou moines, qui, en des temps d’ignorance et de barbarie, firent ces pélerinages de massacres et de bigoterie, fameux sous le nom de croisades, et qui nous rapportèrent d’Égypte et de Syrie des mots tellement défigurés, qu’ils ont écrit miramolin ce que l’arabe avait prononcé emir-el-moumenin (le prince des fidèles).
TABLEAU COMPARÉ
DES MÉTHODES
DE MM. SACY, LANGLÈS, VOLNEY.
| NUMÉROS. | ARABE. | SACY. | LANGLÈS. | VOLNEY. |
|---|---|---|---|---|
| 1 | ا | a** | â | a |
| fat’ɦa | a | a | a | |
| 4 | ٽ | ts | tç ou sç | ţ ou ş |
| 5 | ج | dj | dj | ɠ |
| 6 | ح | h* | hh | ɦ |
| 7 | خ | kh | kh | χ |
| 9 | ذ | dz | ds | ȥ ou ḑ |
| 12 | س | s* | ṣ ou ç | s |
| 13 | ش | sch | ch | ſẛ |
| 14 | ص | s* bis | ss | ṣ |
| 15 | ض | dh | dh | ḏ |
| 16 | ط | th | th | ṯ |
| 17 | ظ | dh** bis | td | ẕ |
| 18 | ع | a** bis | ’ | ă |
| 19 | غ | gh | gh | ģ |
| 21 | ق | k | q | Q |
| 22 | ك | c | k | k |
| 26 | ه | h* bis | h | h |
| 27 | و | w | v ou | ω |
| domma | ou | o | ů, ò. | |
| 28 | ى | y | y ou Ï | ï, î. |
| Face à la page 144. | No VI. |
Les studieux de cabinet qui ensuite lurent ces relations mirent peu d’importance à une matière que n’entendait pas le plus grand nombre; il s’établit des habitudes que les savans postérieurs ont admises, les uns par imitation et insouciance, les autres, par un respect systématique de ce qui, selon leur style, est consacré par le temps et l’usage: mais outre que l’erreur n’a pas droit de prescription, il va suffire de développer un peu l’effet de celle-ci pour en faire sentir même le ridicule en France, c’est-à-dire à Paris (puisque là seulement on s’occupe de langues orientales); chaque professeur d’arabe, de turk, d’hébreu, etc., se fait une orthographe particulière, mais s’écartant peu de quelques usages généraux, dont l’ensemble est à-peu-près réuni dans le tableau ci-joint, no VI: une colonne présente la méthode la plus ordinaire, que M. de Sacy a modestement adoptée: l’autre, une méthode que M. Langlès a publiée comme chose nouvelle, inventée par lui, selon les expressions de sa note, qui sert de préambule au tome cinquième des notices des manuscrits orientaux[68]: voici ce que dit cet orientaliste à la page IV du volume:
[68] Publié à Paris, in-4o; l’an VII, égal à 1798-99.
«L’alfabet des Arabes, des Turks, des Persans, etc., est plus nombreux que le nôtre; ils ont, en outre, des sons étrangers à nos organes: la transcription de leurs mots en caractères français présente donc deux difficultés capitales: 1o la représentation équivalente du nombre des lettres; 2o l’expression la moins imparfaite qu’il est possible du son de ces lettres: personne n’ayant cherché jusqu’ici à établir un système de correspondance plus ou moins exact entre ces lettres et les nôtres, il est souvent difficile de reconnaître le mot écrit par différens auteurs, et impossible aux Orientaux même de deviner de quelle manière ce mot doit être écrit dans sa langue originale. C’est ce système que j’ai essayé d’établir dans les notes qui accompagnent ma nouvelle édition du voyage de Norden, et dans les notices que j’ai insérées dans ce volume. J’ai rédigé un alfabet harmonique arabe, turk, persan et français, par le moyen duquel non-seulement j’ai tâché d’exprimer, autant qu’il m’était possible, la véritable prononciation du mot, mais encore j’ai exprimé toutes les lettres dont ce mot est composé, de manière qu’une personne médiocrement versée dans les langues orientales dont je viens de parler, peut restituer en caractères originaux les mots, et même les passages transcrits d’après mon système, que je vais exposer en peu de mots.»
Ce préambule exige de ma part une note aussi: dès les premiers mois de 1795, sous le titre de Simplification des langues orientales[69], j’avais publié un premier travail, dirigé vers ce but, d’une manière si positive et si neuve, qu’il en résulta scandale dans l’école orientaliste de Paris: les professeurs blâmèrent beaucoup ma nouveauté dans leurs leçons: M. Langlès, l’un d’eux, a moins ignoré que personne l’existence de mon écrit; comment donc se fait-il que trois ou quatre ans après, lorsque j’étais aux États-Unis, il ait affirmé que personne n’a encore cherché a établir un système de correspondance plus ou moins exact entre les mots arabes et les nôtres? A la vérité, à la fin de sa note, en parlant de mon travail, il le qualifie de procédé ingénieux, mais inadmissible, vu les caractères étrangers que je veux introduire. Vicieux ou non, mon travail existait; il était de son genre le premier en date; on pouvait le censurer, le corriger; mais étant motivé dans ses détails, il était autre chose qu’un procédé: si l’invention est un mérite, pourquoi y céderais-je mes droits? Mais voyons comment il a organisé ce qu’il appelle son nouvel alfabet harmonique.