Au demeurant, le vice incurable de cette méthode est le doublement des lettres européennes, pour figurer les lettres simples de l’arabe. L’on ne peut admettre cette violation du principe constitutif, qui veut que l’on ne trouble pas les lettres radicales des mots, et l’on a tout droit de s’étonner du profond silence de l’auteur sur ce point, comme sur tout autre; car il ne donne pas un seul motif de ses opinions; il assure qu’il a exprimé les prononciations, qu’il a rendu les lettres des mots: ce n’est pas là un système raisonné; c’est une formule prescrite; c’est une recette arbitraire: sans doute il a eu le droit de l’appliquer aux ouvrages dont il s’est rendu l’éditeur; mais avoir usé de tout son crédit à l’imprimerie du gouvernement, pour déparer le magnifique ouvrage de la Description d’Égypte, par une orthographe sans règle et sans goût, c’est ce dont tous les amis des arts ont droit d’être choqués: en se conformant à cette orthographe, comment s’écriraient les mots arabes achehhhha (avares), hhachichah (de l’herbe), moutahachhechah (femme caressante). Le lecteur trouvera sans doute ces combinaisons nouvelles; mais elles n’ont pas même le mérite de l’invention: car pour peu qu’on ait feuilleté les grammairiens arabes et les voyageurs au Levant, on verra que le professeur n’a fait que s’approprier celles de leurs combinaisons qu’il lui a plu de choisir[72].
[72] La plupart de ces combinaisons se trouvent dans la grammaire arabe de Savary, que M. Langlès a publiée en 1803 (trois ans après celle de M. de Sacy), en déclarant que depuis long-temps elle avait été dans ses mains.
Quant à la méthode suivie par M. de Sacy, après être convenu, lors de la commission de 1803, de tous les inconvéniens que j’attaque, cet orientaliste profond a sans doute eu ses raisons de garder un silence absolu sur une innovation qui tend à écarter les anciennes doctrines; de mon côté je me bornerai à dire que mes observations ont la même force sur les figures qu’il adopte; ses trois lettres sch pour ſ, quoique autorisées des Allemands, n’en sont pas moins un vice capital; une même s employée pour sad (14), et pour sin (12), un même a pour alef, aïn, fat’ɦa; un même dh pour dâd (15), et pour za (17); une même h pour les deux aspirations (6 et 26), sont une source d’équivoques: on les verra naître à chaque pas dans la rencontre des lettres simples et des lettres composées: par exemple, si dans un mot on trouve dz, on doutera si c’est la lettre simple zal (dzal), ou le concours des deux lettres d, z; ainsi du th, du dh, du gh, etc.: désormais la question est trop claire pour y insister.
Je ne veux donc point répéter mes remarques sur les défauts de l’alfabet harmonique, dressé par la commission de 1803: le peu de convenance de plusieurs de ses caractères, et l’admission de quelques lettres doubles le gâtent entièrement. Je viens à l’examen de ma nouvelle méthode, rectifiée par les nombreuses épreuves que la commission de 1803 fit subir a mon premier essai de la Simplification des langues orientales.
§ II.
Transcription des Consonnes arabes.
Je commence par les consonnes, et d’abord je mets à part celles qui, dans l’arabe, sont les mêmes que dans nos langues d’Europe, avec la condition d’y être également peintes par une seule lettre: cela me donne les lettres B, F, D, T, R, L, Z, S, K, M, N, H, total, douze.
Je divise le reste en deux autres parties, l’une celle des consonnes ayant même valeur que les nôtres, mais que nous écrivons par deux lettres, telles sont djim, ou guim, et chin; l’autre celle des consonnes dont la valeur est étrangère à notre oreille, lesquelles sont le thêta, le zal, le jota ou χ grec, le ha, les quatre emphatiques ṣâd, ḏâd, ṯa, ẕa, le ģaïn, et le Qâf, total, dix.
Je prends les quatre emphatiques, et parce qu’elles ne diffèrent pas matériellement des nôtres S, D, T, Z, et que les Turks et les Persans, qui les tiennent des Arabes, ne leur ont pas gardé leur valeur, mais les prononcent comme nous, je ne change rien au corps de ces lettres; seulement je les souligne d’un trait qui avertit qu’elles ne sont pas nos lettres simples S, D, T, Z, et qui en même temps donne le moyen de recourir au mot radical dans l’original arabe, turk ou persan: il résultera de ceci que les Persans, les Turks et les Européens qui ne donneront pas la valeur arabe, pourront sans inconvénient, dans un usage vulgaire, négliger d’écrire le trait souligné, qui pour eux ne signifie rien; on verra combien cette orthographe simplifie le turk et le persan.
Je prends ensuite le θητα, no 4, ou th anglais dur, et le zal, no 9, th anglais doux: ces deux lettres, chez les Arabes eux-mêmes, ont le défaut que, selon les divers pays, elles sont diversement prononcées: beaucoup de Bédouins leur conservent leur ancienne et véritable valeur: dans l’Égypte au contraire et dans la Syrie, le θητα se prononce tantôt comme notre T naturel (par exemple, telaté, trois); tantôt comme notre S, (par exemple ouâres, ou ωarit, héritier); le zal, tantôt comme z (ellazi, zalek); tantôt comme D. Nous pourrions sans plus d’inconvénient, écrire nos propres lettres; cependant, afin de conserver la trace de l’étymologie, j’en use pour ces lettres comme pour les quatre emphatiques, et je leur attache un petit signe qui les caractérisera toujours, sauf à le négliger dans l’usage vulgaire[73].
[73] Quand zal sera prononcé d, rien n’empêche de lui donner la cédille: ḑanab, ḑail (queue).