C’en est assez sur ce chapitre: tout lecteur touche au doigt et à l’œil les vices nombreux de la vieille méthode; mieux il connaîtra le texte arabe, mieux (j’ose le dire), il appréciera la combinaison de mes moyens pour le figurer. Je demande la permission de l’appliquer encore aux lectures vulgaires du Pater Noster en arabe, et même en hébreu. Je les puise dans la collection célèbre qu’en a faite le docteur Chamberlayne (Amsterdam, 1715), ouvrage surpassé sans doute par des successeurs rivaux, quant au luxe typographique, mais non quant au mérite du savoir.

Chamberlayne cite d’abord, page 8, une lecture qu’il dit venir d’un moine allemand, élève de la propagande, lecture qui aurait passé par les mains du savant français La Croze: ces circonstances sont utiles pour apprécier l’orthographe. On va remarquer que cette lecture, prise dans les missions de Mésopotamie et de Syrie, ressemble bien plus à la mienne que celle du docte Erpenius, sans doute parce que le moine allemand et moi nous avons écrit d’après un même modèle vivant qui a frappé notre oreille des mêmes sensations; tandis que le hollandais Erpenius, opérant sur un modèle mort, c’est-à-dire sur l’arabe ancien et littéral, tombé en désuétude, comme le grec et le latin, et comme eux défiguré par des grammairiens de diverses nations, a copié et mêlé leurs signes orthographiques sans en connaître les valeurs. (Voyez ci-à côté le tableau A, intitulé: Texte arabe et lecture vulgaire, Chamberlayne, page 8.)

Maintenant si nous confrontons l’arabe ancien et littéral selon Erpenius, page 7 de Chamberlayne, on va remarquer une bien plus grande différence de lecture ou d’orthographe, et cependant les lettres et les motions sont à peu de chose près les mêmes. (Voyez au verso, [p. 200].)

PATER NOSTER EN ARABE VULGAIRE.
Lecture de VOLNEY.
TEXTE ARABE ET LECTURE VULGAIRE.
Voyez CHAMBERLAYNE, page 8.
abω na èllaȥi fi el samaωat
père (à) nous lequel (es) dans les cieux
‏ ابونا الّذى فى السّموات‎
abuna elladhi fi[84] ssamwat.
iatqaddas esm-ak
sanctifié (soit ou est) nom (à) toi
‏يتقدّس اسمك
jetkaddas esmac.
tâṯî malkωt-ak
vienne règne (à) toi
‏‏تاتى ملكوتك
tati malacutac.
takωn maſit-ak kama kama fi el sama keȥalec ălä èl arḏ
soit (ou est) volonté (à) toi comme dans le ciel de même sur la terre
‏‏تكون مشيتك كما فى السّما كذلك على الارض‎
tacuri[85] machiatac, cama fi-ssama[86] kedhalec ala[87] lardh.
aăt-na χobz-na kefat-na ïωm bïωm
donne (à) nous pain (à) nous suffisant (à) nous jour par jour
‏‏ اعطنا خبزنا كفاتنا يوم بيوم‎
aatina chobzena kefatna iaum be iaum.
ωa eģfor lena ḑonωb-na ωa χataïa-na kama neģfor naɦna léman asa èlaina
et pardonne à nous fautes (à) nous et péchés (à) nous comme nous pardonnons nous à qui a nui envers nous
‏واغفر لنا ذنوبنا و خطايانا كما نغفر نحن لمن اسآلينا‎
wogforlenadonubena[88] wachatiana, ama nogfor nachna lemanaça[89] deina.
ωa la tadaχχel-na fi el teɠarîb
et ne fais entrer nous dans les épreuves
‏‏و لا تدخّلنا فى التجاريب‎
wala tadachchalna fi[90] hajarib.
laken naɠɠina men èl ſarîr.
mais délivre-nous du malin (esprit)[83]
‏لكن نجّنا من الشرير‎
laken nejjina me[91] nnescherir.
[83] Dans le latin, le mot malo laisse équivoque si c’est le substantif mal, ou l’adjectif malin: cette équivoque n’a point lieu en arabe, non plus qu’en français; le sens précis est l’adjectif: délivrez-nous du malin, c’est-à-dire du mauvais génie (Daimon, Satan). Il est vrai que l’arabe est une traduction; mais le texte original, qui n’a pu être que le syriaque, langue des apôtres, se sert de l’adjectif mal di bèſa, du malin, et non pas di biſ du mal. L’hébreu n’est d’aucun poids, puisqu’il est lui-même une traduction tardive. [84] Deux ss comme pour sâd et l’article el supprimé. [85] tacuri, au lieu du texte écrit takon. [86] kedhalec; en ce mot, deux lettres diverses k et c pour la même lettre arabe kef. [87] Le texte dit el ardh, la terre. Comment deviner lardh? [88] donub-na: le d n’est point distinct de zal, et le e ne peut avoir lieu. [89] deina au lieu de eleina, faute grave. [90] Suppression de l’article el. hajarib au lieu de tajarib. [91] Séparation vicieuse du mot men, et suppression de l’article el.
No VII.Face à la page 170.
ARABE LITTÉRAL.
Lecture selon Volney.

aba-na[92] ɐllaẕi fi ɐl samaωati

l’ iůtqaddasi asm-ů-ka