Dans l'hébreu comme dans tous les idiomes anciens et dans l'arabe actuel, le tutoiement est toujours usité envers la seconde personne singulière, jamais le pluriel vous: cette dernière formule est une invention de notre Europe, dont l'origine ne serait pas indigne de recherches; le tu et toi porte un caractère d'égalité entre les personnes, qui semble appartenir spécialement à un état de société sauvage, dans lequel chaque individu se sent isolé, et considère comme tel son semblable; le vous, au contraire, semble indiquer un état de société civilisé et compliqué dans lequel chaque individu se sent soutenu d'une famille ou d'une faction dont il fait partie: le sauvage dit moi tout seul, et toi de même; l'homme civilisé dit: moi et les miens, nous: toi et les tiens, vous: l'homme en pouvoir, a dû commencer ce régime: moi et mes gens, nous voulons, nous ordonnons: en agissant contre l'homme faible, isolé, il lui a dit, toi qui es seul. Le vous est devenu un signe de puissance, de supériorité, un terme de respect... Le toi est resté un terme d'égalité non révérencieuse: voilà sans doute pourquoi le traducteur français catholique l'a banni comme un indice de mœurs grossières; mais parce que cette grossièreté est un trait essentiel du tableau, c'est commettre un faux matériel que de le dissimuler.—Il en est de même de plusieurs expressions ordurières et obscènes que dissimulent toutes les traductions. On a honte de la grossièreté des mots et des mœurs; et l'on n'a pas honte de la grossière absurdité des idées et des opinions que l'on nous fait digérer! Voilà ce peuple chéri que l'on veut avoir été élu, pour attirer sur soi son manteau!

Nº III.

Page 187.—Les devins consultés par les riches comme par les pauvres, etc.

A l'appui de notre voyageur, et au sujet des ruses des devins et de la crédulité du peuple, même galonné, nous voulons consigner ici une anecdote dont nous garantissons la vérité.

En 1781, l'éditeur du présent ouvrage résidant à Paris, eut occasion de connaître un particulier qui avait exercé et qui exerçait encore quelquefois la profession de devin; le hasard de quelques intérêts réciproques amena entre eux assez d'intimité pour que ce particulier s'ouvrît sur les mystères de son art, en y mettant seulement la condition de n'être jamais compromis: cette condition a été fidèlement remplie, et aujourd'hui même pour ne point l'enfreindre, nous taisons les noms en citant les faits que voici.

Vers 1765, M***, employé dans les bureaux de police de M. de Sartines, se trouva réformé et par suite assez embarrassé comment vivre: tandis qu'il était à la police, il avait dû suivre entre autres affaires une sorte de procès que des plaignants, escroqués, avaient intenté à une femme tireuse de cartes. Les interrogatoires lui avaient procuré des détails instructifs et curieux sur certains principes généraux établis comme bases de l'art: il avait trouvé qu'au total, cet art était un calcul de probabilité qui, manié avec adresse, devenait susceptible d'applications heureuses; l'idée lui vint d'en faire une étude régulière, et d'en tirer le meilleur parti possible pour sa situation; il commença par diviser et classer la matière exploitable, c'est-à-dire la crédulité publique, 1º en ses deux sexes, hommes et femmes; 2º en ses quatre âges, savoir, enfance, puberté, âge mûr et vieillesse; 3º en mariés et non mariés, en maîtres et en serviteurs; 4º en clercs et laïques, nobles et roturiers, gens de métier et riches, etc.; ensuite ayant établi les accidents généraux qui sont communs à toutes les classes, il distribua les accidents spéciaux plus habituels à chacune, et finalement les accidents plus rares et plus individuels. De ce travail, résulta une masse d'environ quatre mille articles des accidents de la vie humaine qui se rencontrent le plus ordinairement. Tandis que M*** exécutait ce travail de cabinet et de théorie, il se livrait à un autre de pratique non moins important; il employait tous ses loisirs à courir le monde et les réunions publiques pour connaître de figure et de nom les personnes marquantes, et pour apprendre tout ce qui concernait les affaires de famille et celles d'état; il fréquentait surtout les auberges où mangeaient les valets des grandes maisons, et celles où se réunissaient les mendiants. Il prenait divers déguisements, même de femme; la nature l'avait favorisé d'une figure propre à jouer tous les rôles: sous un visage bénin et presque niais, il cachait un esprit vraiment subtil, plein de sagacité et de pénétration. Lorsqu'il se vit fort de matériaux et de moyens, il s'établit dans le quartier de la Place des Victoires, où il fut bientôt consulté par les filles qui lui firent connaître les entretenues, qui, elles-mêmes, lui adressèrent leurs amants de haut rang, etc., de manière qu'en quelques années il acquit une somme assez considérable pour assurer son indépendance; ses succès furent tels, que parmi ses cliens il compta des personnes de haut rang, des gens de cour et de barreau, des ecclésiastiques, et même deux prélats qu'il reconnut très-bien: la plus curieuse de toutes ces histoires, fut celle de M. le duc d'O***.

En 1779, vers les onze heures du soir, notre devin entend frapper à la porte de sa chambre trois coups en maître: il venait de se coucher; il saute du lit, allume sa chandelle à sa veilleuse, ouvre la porte, et voit entrer un homme bien vêtu, de bonne taille, et portant un chapeau rond si enfoncé sur les yeux, qu'il était difficile de voir la figure.—Puisque vous êtes devin, dit cet homme, pourquoi ne deviniez-vous pas ma venue?—Je ne devine pas, répondit M***; je consulte le sort au besoin, et le sort m'éclaire.—Eh bien, consultez-le sur ce que je viens vous demander. Notre devin prend ses cartes, assez inquiet de ce qui allait arriver, son chagrin était de ne pas voir la figure: il jette des mots insignifiants pour entamer conversation; il fait tomber les mouchettes, se baisse pour les ramasser, et dans ce mouvement, il saisit les traits du personnage qu'il reconnaît pour M. le duc d'O***. Ce fut partie gagnée: notre homme offre un siége d'un air indifférent, lui-même s'assied sans façon, avec recueillement; il bat les cartes, en tire une première qui annonce une affaire de famille; à la seconde, il jette un cri d'effroi:—Ah! Dieu, je suis perdu!—Comment cela? dit le duc.—Un piége m'est tendu par un homme puissant; je ne puis continuer mon opération.—Le duc le rassure; le devin tire une autre carte qui désigne plus spécialement le consultant; le duc avoue qu'il vient pour sa femme; le devin savait comme tout le monde, que madame la duchesse était grosse, et même à peu près de combien de mois: il se doute que le consultant veut savoir si l'enfant sera mâle ou femelle; il tire une carte en conséquence; le sort déclare un enfant mâle après un accouchement un peu laborieux; le duc se lève sans dire mot, et après avoir ouvert la porte: Cent louis, dit-il, si c'est vrai; cent coups de canne, si c'est faux, et il part en poussant la porte.

Voilà notre devin sur le qui-vive: pendant plusieurs jours, il rôde autour de l'hôtel ou palais; il tâche d'accoster les gens de service; il capte un jeune homme qu'il régale plusieurs fois au café voisin; il apprend le terme supposé pour l'accouchement; il prétexte un intérêt de l'annoncer à une personne qui a fait une forte gageure que ce sera une fille, il y aura quelque chose à partager; le jeune homme promet d'informer à l'heure; le terme arrive; le devin ne quitte plus le café; l'accouchement se fait; il est averti à l'instant; c'est un garçon (qui a été feu M. le comte de B...). Notre homme part à la course, monte à sa chambre, allume vite sa veilleuse et se couche. A peine une demi-heure s'était écoulée, il entend monter à pas de loup; il feint un sommeil profond; les trois mêmes coups l'éveillent: il sollicite un peu de patience, fait de la lumière; et ouvre. Le monsieur au chapeau enfoncé entre et dit simplement bonsoir, jette sur la table une bourse qui sonne, se retourne et part; le devin compte les louis, il y en avait juste cent; ce fut une indemnité pour quelques autres aventures. Elles n'étaient pas toutes aussi heureuses; l'une d'elles l'avait brouillé avec la police. Un homme, qu'elle poursuivait, l'avait consulté pour sortir de Paris: le sort avait répondu, sortez par la porte haute; l'homme avait réussi par la barrière d'Enfer; mais il avait été repris; il fallut, pour calmer cette affaire, employer des amis et de l'argent.

C'eût été un recueil curieux que celui de toutes les anecdotes qui lui étaient arrivées dans ce genre de profession; il en avait retiré des résultats philosophiques très-piquants sur les divers degrés et dispositions de crédulité des divers âges, sexes, tempéraments et professions. Le plus fort de sa clientelle avait été en femmes, surtout de l'âge moyen, en joueurs, en plaideurs, en militaires, en entrepreneurs de commerce; il avait remarqué que cette vivacité d'idées que l'on appelle de l'esprit, loin d'empêcher la crédulité, y était plutôt favorable; que l'ignorance en choses physiques en était surtout la cause essentielle; que les plus rares de tous ses consultants avaient été des physiciens, des médecins et des mathématiciens; néanmoins il en citait quelques exemples, avec cette circonstance que les individus étaient ce qu'on appelle dévots; du reste, il convenait que l'art n'était qu'habileté et ruse; il était persuadé que les anciens ministres des temples et des oracles y étaient très-versés, et qu'ils en avaient fait des études profondes au moyen desquelles ils avaient pu pratiquer des tours de fantasmagorie dont aujourd'hui l'on n'a plus d'idée. (Il n'avait pas vu ceux dont les Robertson et les Comte nous ont étonné et instruit depuis quelques années.)

Nº IV.