2° Il est sensible que ces périodes qui, quoique éparses chez divers peuples à diverses époques, s'amalgament si parfaitement quand on les rassemble, appartiennent à un seul et même corps de doctrine dont l'origine remonte à une très-haute antiquité, et dont le foyer semble se placer de préférence chez les Égyptiens et les Chaldéens.

3° Enfin il nous semble également démontré que toutes ces idées, tous ces systèmes de création, de durée, de destruction et d'âges du monde ont eu leurs types primitifs dans les idées simples et naturelles d'un système originel dont les figures hiéroglyphiques mal interprétées, dont les termes équivoques mal compris, sont devenus une cause de désordre moral et métaphysique. Ainsi les 4 âges du monde, si célèbres dans l'Inde et la Grèce, quoique aucun mortel n'en pût avoir de notion, ces 4 âges n'ont point d'autre origine, d'autre type que les 4 saisons de l'année, ce grand cercle monde dont une révolution commence et finit toutes les opérations de la nature. La création n'est autre chose que la production nouvelle, que le mouvement de vie spontané qui, chaque année, au printemps, a lieu dans tout le système des végétaux et des animaux. Ce printemps, saison de feuilles, de fleurs et de pâturages, d'abondance, de lumière et de chaleur, fut l'âge d'or, parce qu'il est sous l'influence du soleil, qui dans l'alchimie et l'astrologie a l'or pour emblème; l'été, l'âge d'argent, parce que ses nuits longues et sereines sont sous l'empire de la lune à l'emblème d'argent: Vénus au blason de cuivre, Mars au blason de fer, présidèrent à l'automne et à l'hiver; et voilà l'ordre figuré sur lequel les moralistes bâtirent leurs systèmes de bonheur originel, de vertu première, de dégradation postérieure et successive, de vice et de malheur final, punis par une destruction à laquelle ils ne manquent jamais de faire succéder une nouvelle organisation calquée sur celle du monde ou cercle zodiacal. Voilà les bases de cette doctrine qui, professée d'abord secrètement dans les mystères d'Isis, de Cérés et de Mithra, etc., se répandit ensuite avec éclat dans toute l'Asie, et qui a fini par envahir toute la terre. Mais il est temps de clore cet article, et cependant ne passons point sous silence la différence apparente ou réelle qui existe entre la Genèse et Bérose au sujet de la création. Il est fâcheux que le récit de cet écrivain ne nous soit parvenu qu'après avoir été copié d'abord par Alexandre Polyhistor qui a pu y faire quelque changement, puis retouché par le Syncelle qui l'abrège et le censure selon ses idées; de manière qu'il y a plusieurs voiles entre nous et le texte originel et primitif des traditions chaldéennes traduites en grec et commentées par Bérose.

Selon cet historien, dans le fragment qui nous est transmis,[142] «l'on avait conservé avec beaucoup de soin à Babylone, des archives ou registres contenant l'histoire de 15 myriades d'années et traitant du ciel, de la mer, de l'origine des choses, puis des (X) rois et de leurs actions, etc.» Bérose décrit d'abord l'état physique du pays de Babylone, ses productions, ses limites, sa population...

Dans le principe, les hommes vivaient à la manière des brutes, sans mœurs et sans lois, lorsque de la mer Erythrée (golfe persique), sur la plage chaldéenne, sortit un animal ayant la forme d'un poisson selon Apollodore, portant sous sa tête de poisson une autre tête et des pieds d'homme attachés près sa queue de poisson; cet animal, appelé Oan, avait la voix et le langage des hommes, et l'on conserve encore (à Babylone) son effigie peinte. Cet être qui ne mangeait point, venait de temps à autre se montrer aux hommes, pour leur enseigner tout ce qui est utile, les arts mécaniques, les lettres, les sciences, la construction des villes et des temples, la confection des lois, la géométrie, l'agriculture, et tout ce qui rend une société policée et heureuse. Depuis cette époque l'on n'en a plus ouï parler. Cet animal Oan, au coucher du soleil, descendait dans la mer, et passait la nuit sous l'eau ou près de l'eau: par la suite, d'autres animaux semblables à lui se montrèrent aussi. Il avait écrit un livre qu'il laissa aux hommes, sur l'origine des choses et sur l'art de conduire la vie. Un temps exista où tout était eau et ténèbres contenant des êtres inanimés informes, qui (ensuite) reçurent la vie et la lumière sous diverses formes et espèces étranges: c'étaient des corps humains, les uns à 2, les autres à 4 ailes d'oiseau avec 2 visages; ceux-ci, sur un seul corps, portaient une tête d'homme et une tête de femme avec l'un et l'autre sexe; ceux-là avaient des jambes et des cornes de chèvre; d'autres, tantôt la tête, tantôt la croupe d'un cheval: il y avait aussi des taureaux à tête d'homme et une foule d'autres combinaisons bizarres de têtes, de corps, de queues de divers animaux, tels que les chiens, les chevaux, les poissons, les serpens, les reptiles, dont les figures se voient encore peintes dans le temple de Bel. Une femme nommée Omoroka présidait à toutes ces choses: ce mot chaldéen signifie en grec la mer et désigne la lune. Or Belus, divisant cette femme en deux moitiés, de l'une fit la terre, et de l'autre le ciel, d'où s'ensuivit la mort des animaux.

Bérose observe que ceci est une manière figurée d'exprimer la formation du monde et des êtres animés avec une matière humide.

Le dieu Bel ayant enlevé la tête de cette femme, d'autres dieux (Elahim) mêlèrent à la terre son corps qui était tombé, et dont furent formés les hommes; c'est par cette raison qu'ils sont doués de l'intelligence divine. En outre le dieu Bel, qui est Youpiter, ayant partagé les ténèbres en deux moitiés, sépara le ciel de la terre, établit le monde dans l'ordre où il est, et les animaux qui ne purent soutenir la lumière, disparurent. Bel, qui vit que la terre était déserte quoique fertile, ordonna aux autres dieux de se couper chacun la tête, de mêler leur sang à la terre, et d'en former des êtres qui supportassent l'air; enfin Bel lui-même fit les astres, le soleil, la lune et les 5 autres planètes.

Voilà ce que Polyhistor raconte en son livre 1er, d'après Bérose.

Ces récits, pris à la lettre, seraient trop choquans, trop absurdes; aussi le prêtre Bérose nous observe-t-il qu'il y faut voir une expression figurée des opérations de la nature; et l'étude de l'histoire ancienne et moderne, en nous montrant chez des peuples divers, tels que les Égyptiens, les Indiens, les Chaldéens, les Chinois, les Mexicains, etc., des systèmes entiers de figures monstrueuses du même genre que celles-ci, nous apprend que cette manière de peindre et de rendre sensibles à la vue les attributs et les rapports abstraits des corps, est la première opération dont s'avise l'entendement humain; c'est cette écriture, dite hiéroglyphique, qui partout a précédé l'écriture dite alphabétique, née ensuite d'une abstraction et d'une observation comparée beaucoup plus subtile et raffinée. Dans le prétendu monstre Oan, la tête d'homme désigne l'intelligence, le raisonnement, tandis que la forme de poisson désigne l'habitude ou la nature aquatique combinées, pour exprimer les effets et l'action de la constellation appelée poisson austral: l'étoile principale de cette constellation avait le mérite de mesurer exactement la plus courte nuit de l'année, en se levant, le jour du solstice d'été, au moment où se couchait le soleil, et en se couchant au moment où il se levait: par cette raison, elle joua un rôle important en Égypte, où elle annonçait l'inondation, et en Chaldée, ainsi qu'en Syrie, où elle servait à régler l'époque de certains travaux agricoles, et à conjecturer certains accidens de la saison ou du climat. C'est le Dagon des Philistins.[143] Avec cette clef, l'on explique toutes les autres figures d'animaux monstrueux. On leur donnait des ailes, pour désigner leur nature aérienne; des sexes, pour exprimer leur nature passive ou active; des têtes de chien, pour exprimer leur propriété d'avertir comme l'animal qui aboie: tous étaient des symboles d'astres ou de constellations, et voilà pourquoi leurs images étaient peintes sur les murs du temple de Bel, comme d'autres semblables l'étaient dans l'antre des Nymphes, dans la caverne de Zoroastre et dans tous les temples des dieux égyptiens où on les retrouve. Voilà aussi pourquoi l'auteur juif de là Genèse, ennemi des idoles, a répudié cette partie de la cosmogonie chaldéenne, mais l'emprunt qu'il a fait des autres parties, se retrouve dans plusieurs phrases de la formation ou création de l'univers par Bel. Un temps exista ou tout était eau et ténèbres. Et Dieu partagea les ténèbres en 2 moitiés, sépara le ciel de la terre, fit les astres, le soleil, la lune, etc. Toutes ces phrases, qui ne sont que des extraits peu fidèles du texte chaldéen, ont cependant une analogie marquée avec le texte de la Genèse; dans Bérose, les dieux Elahim forment l'homme, et lui donnent l'intelligence divine. Dans la Genèse, les dieux disent: faisons l'homme à notre image; par le mot notre, ils s'avouent plusieurs. Bel était le grand dieu, Elah-Akbar: eux étaient les dieux Kabirim, ces douze grands dieux Cabires, adorés des Grecs.

Dieu Elahim fit le vide au ciel et au milieu des eaux....... Ce mot vide en hébreu est Raqia (ou Rakia); en chaldéen, om-o-raka signifie littéralement mère du vide, c'est-à-dire l'espace sans bornes que le vulgaire, trompé par le mot mère, a pris pour une femme. Le sens vrai est que Bel partagea le vide en deux moitiés, dont la supérieure fut le ciel; l'inférieure fut la terre, et c'est littéralement le sens de l'hébreu, Dieu fit le vide (Raqia), au milieu des eaux, et il donna le nom de ciel aux eaux de dessus, et les eaux d'au-dessous furent la mer et la terre. Dans la cosmogonie des Boudhistes du Tibet, qui, comme nous l'avons déja dit, paraît venir de l'école chaldéenne, le ciel n'a pas d'autre nom que le vide, l'immensité (om-o-raka); et un vent impétueux, excité par le destin sur les eaux, fut le premier signe de la création de l'univers[144]. Dans la Genèse, ce qu'on traduit l'esprit de Dieu, n'est littéralement que le vent de Dieu s'agitant sur les eaux. Ce vent, premier moteur, ou premier mû, se retrouve dans la cosmogonie phénicienne, où nous lisons que le vent Kolpia eut pour femme Bâau, c'est-à-dire la nuit, l'obscurité ténébreuse.... Ce terme Bâau, dans la Genèse, est l'épithète de la terre informe, qui d'abord fut Tohou, Bahou, traduit par la version grecque et par Josèphe, invisible, ténébreuse. Les hébraïsants se fondant sur l'arabe, interprètent Bahou, par le vide immense; et alors c'est la femme Om-o-raka du chaldéen. De ce vent Kolpia, premier moteur, comme le cœur (qui en arabe se dit aussi qolb et qalb), naissent Aïon et premier-né. En sanscrit adima signifie premier, et dans l'hébreu, Adam est le premier-né.

Ainsi à chaque instant, à chaque pas, nous trouvons de nouvelles preuves de notre proposition première et fondamentale, savoir, que «la Genèse n'est point un livre particulier aux Juifs, mais un monument originairement et presque entièrement chaldéen, auquel le grand-prêtre Helqiah se contenta de faire quelques changements dictés par l'esprit de sa nation et adaptés au but qu'il se proposa.»