Désormais le lecteur sait que penser de ces créations du monde, que l'on nous raconte comme s'il y eût eu des témoins à en dresser procès-verbal: il voit à quoi se réduisent ces prétendues chronologies qui tronquent l'histoire des nations, et restreignent la formation, les progrès, la succession de toutes les institutions, de toutes les inventions humaines, y compris le langage et l'écriture, à un petit nombre d'années, incompatible avec la nature de l'entendement et avec le témoignage des monuments subsistants.

CHAPITRE XVIII.
Examen du chapitre 10 de la Genèse, ou système géographique des Hébreux.

UN dernier exemple choquant de ce genre d'invraisemblances est la prétendue généalogie du dixième chapitre de la Genèse; l'auteur y suppose que les enfants de Nohé dès la troisième génération occupèrent l'immensité du pays qui s'étend depuis la Scythie jusqu'à l'Éthiopie ou Abissinie, d'une part; depuis la Grèce jusqu'à l'Océan qui borde l'Arabie, d'autre part; et qu'ils y devinrent chacun la souche des peuples que l'on y dénombrait de son temps. Le tableau généalogique et la carte géographique que nous joignons ici, présentent son système sous un coup-d'œil facile à saisir. Quelques savants, tels que Samuël Bochart,[145] dom Calmet,[146] Pluche,[147] Michaëlis,[148] qui se sont occupés à éclaircir les difficultés de géographie, ont bien senti l'impossibilité du sens littéral, mais les préjugés dominants ne leur ont pas permis d'en faire sentir les inconséquences. Il est vrai qu'on peut excuser l'auteur, en disant que par une métaphore naturelle aux langues orientales, et usitée chez les Grecs et chez les Latins, donnant à chaque peuple un nom collectif, il lui a aussi donné l'apparence d'un individu: ainsi, sous le nom d'Ioun, il désigne les Ioniens; sous celui d'Ashour, les Assyriens; sous celui de Kanaan, les Phéniciens; sous celui de Koush, les Éthiopiens ou Abissins. L'invraisemblance consiste à nous dire que Ioun, Ashour, Kanaan, Koush, Sidon, etc., furent des individus pères et auteurs des peuples de leurs noms; mais cet abus se retrouve chez les Grecs, qui nous disent que Pelasgus fut père des Pelasgues; que Cilix fut père des Ciliciens; Latinus, père des Latins, etc. Il paraît qu'en général les anciens, lorsqu'ils voulurent remonter aux origines, et qu'ils n'eurent aucun monument précis, employèrent cette formule, et donnèrent au premier auteur le nom de la chose: et parce que la nature même du langage les conduisit à personnifier tous les êtres, il en résulta que tout effet résultant d'une cause, fut censé engendré par elle, en fut appelé le fils, le produit, comme elle-même en fut appelée la mère ou le père; ainsi, parce que la terre alimente le peuple qui l'habite, qu'elle semble en être la nourrice, la mère, ce peuple fut appelé, et l'est encore, en arabe, enfant de cette terre, de ce pays. Beni-masr, les enfants de l'Égypte; Beni-sham, les enfants de Syrie; Beni-fransa, les enfants de la France. Avec cette explication fondée en raison et en fait, tout entre dans l'ordre, et alors tout le dixième chapitre doit se considerer comme une nomenclature géographique du monde connu des Hébreux à l'époque où écrivit l'auteur; nomenclature dans laquelle les peuples et les pays figurent sous des noms individuels, tantôt au singulier et tantôt au pluriel; comme Medi, les Mèdes; Masrim, les Égyptiens; Rodanim, les Rhodiens, etc., et dans laquelle les rapports d'origine par colonie, ou d'affinité par mœurs et par langage, sont exprimés sous la forme d'engendrement et de parenté. L'écrivain juif semble lui-même écarter le voile, lorsqu'après chaque branche de famille, ou chaque division de pays, il ajoute cette phrase: Voilà les enfants de Sem, de Cham, de Iaphet, selon leurs tribus, selon leurs langues, leurs pays et leurs nations: Ces expressions: selon leurs langues et leurs pays, sont d'autant plus remarquables, qu'après avoir placé chaque peuple selon les meilleures indications géographiques, nous les trouvons tous distribués dans un ordre méthodique de voisinage et de contiguité, et que ceux de chaque branche ont un système commun de langage: par exemple, chez tous les peuples de Iaphet, la source du langage est cet idiome scythique appelé sanscrit, que des études récentes nous ont appris avoir jadis régné depuis l'Inde jusqu'à la Scandinavie, et que nous trouvons aujourd'hui être un des éléments de l'ancien grec et de l'ancien latin. Chez les enfants de Sem, la langue-mère est l'idiome arabique commun aux Élyméens, aux Assyriens, aux Araméens (les Syriens). Chez les enfants de Cham, c'est encore ce même idiome que parlèrent les Phéniciens et les Éthiopiens: les Égyptiens eurent un système à part.

Le dixième chapitre offre encore cette particularité, que tous les peuples étant placés dans leurs pays respectifs l'on se trouve avoir trois grandes divisions du monde connu des Hébreux, qui ont une analogie sensible aux trois grandes divisions du monde connu des anciens; aux trois divisions de la terre, par Zoroastre, en pays de Tazé ou Arabes, pays de Mazendran ou Nord, et pays de Hosheng; et au partage du monde entre les trois dieux, Jupiter, Pluton et Neptune; notez que Cham ou plutôt Ham, qui signifie noir, brûlé, et qui se traduit en grec asbolos, couleur de suie, est le synonyme de Pluton. Mais commençons par établir tous les noms de la liste sur la carte, afin de rendre plus palpables nos propositions. Nous n'entrerons point dans tous les détails de discussion qui ont occupé Samuël Bochart, dom Calmet et Michaëlis; en profitant de leur travail, nous insisterons seulement sur quelques articles où notre opinion diffère de la leur. Iaphet a pour descendants ou pour dépendants:

1° GMR, qui, étant écrit sans voyelles, peut se prononcer Gomer ou Gamr, ou Gimr (prononcez Guimr); nous préférons cette dernière lecture, et nous disons avec l'historien Josèphe, que Guimr représente les Kimr ou Kimmériens de l'Asie mineure et de la Chersonèse Kimmérienne ou Kimbrique. Hérodote parle de leurs incursions à l'époque même de Helqiah, lors de l'incursion des Scythes en 625; ils en avaient fait une autre sous Ardys, et encore antérieurement; et ils avaient fini par établir des colonies, que Josèphe confond avec les Galates, et que la Genèse désigne sous les noms d'Ashkenez, Riphat et Togormah.

Ashkenez a des traces dans la province d'Arménie, appelée par Strabon, Asikins-ene, et qu'il place entre la Sophène et l'Akilisène.

Riphat est l'altération facile de Niphates, mont et pays arménien, dont l'r a été prononcé nasalement.

Togormah est reconnu par Moïse de Chorène (pag. 26), pour être le nom d'un peuple qui habitait un autre canton montueux appelé Harch, dans la grande Arménie: ces trois peuples nous sont donc indiqués ici comme des colonies des Kimmériens ou Kimbres, fondées à une époque inconnue.

2° Le second peuple de Iaphet, appelé Magog, représente les Scythes, de l'aveu unanime des auteurs grecs et arabes. On ne fait point mention ici de Gog ou Goug, qu'Ézéqiel associe à Moshk, Roush[149], et Toubal, et qui doit être encore un peuple scythique: dans Strabon, le pays dit Gogarene est voisin des Moschi. Dans l'ancien grec et latin, goug-as signifie géant, et les légendes grecque et chaldéenne placent toujours les géants dans le nord comme les Scythes. Justin, au début de son histoire, observe que les Scythes, dans des temps anciens, antérieurs même à Sésostris (1350), dominèrent sur l'Asie pendant 1500 ans. Cela cadre bien avec l'étendue de leur langue (le sanscrit).

3° Le troisième peuple est Medi, nom pluriel des Mèdes: Hérodote en compte sept nations; il ajoute que jadis leur nom était Arioi, les braves[150]: les livres parsis n'en citent pas d'autre à l'époque de Zoroastre. Ne peut-on pas en inférer, que le nom des Mèdes ne se serait introduit que depuis la conquête de ces peuples par Ninus et les Assyriens?