Très-peu de temps après Mégasthènes, un savant de Babylone, Bérose[82], né de famille, sacerdotale, professa la même opinion; et parce que ses prédictions astrologiques et ses écrits en divers genres le rendirent célèbre au point que les Athéniens lui érigèrent une statue dont la langue fut d’or, nous pensons que c’est à lui qu’il faut attribuer l’ascendant que cette nouvelle opinion acquit, selon l’expression de Quinte-Curce, chez la plupart des historiens (vel ut plerique credidere).

L’intéressant ouvrage de Bérose, intitulé Antiquités chaldaïques, étant perdu, c’est à l’historien juif Flavius Josephus que nous devons les fragmens relatifs à notre question. Voici ses paroles (Contra App., lib. I, § XIX):

«À l’égard de ce que les monumens chaldéens disent de notre nation, je prendrai à témoin Bérose, né lui-même Chaldéen, homme très-connu de tous ceux qui cultivent les lettres, à cause des écrits qu’en faveur des Grecs il a publiés dans leur propre idiome, sur l’astronomie et la philosophie des Chaldéens.»

«Bérose donc, qui a copié les plus anciennes histoires chaldéennes, présente absolument les mêmes récits que Moïse[83] sur le déluge, sur la destruction des hommes qui en résulta; sur l’arche dans laquelle Noé, père de notre race, fut sauvé; sur la manière dont elle aborda aux montagnes d’Arménie; ensuite il énumère les descendants de Noé, assigne le temps de chacun d’eux, et arrive jusqu’à Nabopolasar, roi des Chaldéens et de Babylone

Ici Josèphe raconte en détail, d’après Bérose, comment Nabukodonosor, fils de Nabopol-asar, ayant battu le roi d’Égypte Néchos, fut tout à coup distrait de ses conquêtes par la mort de son père; comment, sur la nouvelle qu’il en reçut, il traversa le désert de Syrie à marches forcées pour se rendre à Babylone; comment, investi de l’autorité suprême à titre d’héritage, il distribua ses prisonniers syriens, phéniciens et juifs en divers lieux de la Babylonie, pour y être employés à divers ouvrages, et il ajoute comme propres paroles de Bérose[84]:

«Nabukodonosor, après avoir enrichi le temple de Bélus et de quelques autres dieux, après avoir réparé la ville de Babylone qui déja existait, et y avoir ajouté une ville (ou citadelle neuve), voulut empêcher que ceux qui par la suite voudraient l’assiéger, ne s’y introduisissent en détournant le fleuve: pour cet effet, il construisit une triple enceinte de murs, tant à la ville extérieure qu’à la ville intérieure, partie en briques cuites et bitume, partie en briques seulement: lorsqu’il eut bien fortifié la ville, et qu’il l’eut ornée de portes magnifiques (les portes d’airain), il bâtit près du palais de son père un autre palais plus élevé, plus grand et plus somptueux. Il serait trop long de le décrire; il nous suffira de dire que ce grand ouvrage fut fini en 15 jours: or, dans ce palais fut aussi construit par lui le jardin fameux appelé jardin suspendu, pour complaire au désir de son épouse qui, ayant été élevée dans la Médie, désirait l’aspect d’un paysage montueux

Voilà, continue Josèphe, ce que Bérose dit de Nabukodonosor, dont il parle encore beaucoup dans son IIIe livre des Antiquités chaldéennes, où il réprimande les historiens grecs, qui croient futilement que Babylone a été construite par l’Assyrienne Sémiramis, et qui ont écrit faussement que c’est elle qui a élevé tous les ouvrages merveilleux de cette grande cité.

Maintenant scrutons ce récit. A ne juger que par ces derniers mots (qui ont écrit faussement), Bérose semblerait avoir donné un démenti absolu à tout ce que Ktésias raconte de Sémiramis; mais il faut observer que ce n’est plus ici le texte de Bérose; c’est Josèphe qui parle et qui raisonne sur quelques passages que nous n’avons pas; en outre, lors même que ce serait Bérose, nous aurions à lui opposer son propre texte antérieur où il dit: Nabukodonosor enrichit le temple de Bélus et de quelques autres dieux. S’il ne fit que les enrichir, ils existaient donc déja: s’il les eût bâtis, Bérose n’eût pas manqué de le dire. Nabukodonosor ayant réparé la ville qui existait déja: voilà une phrase tout à l’avantage de Ktésias: la ville ne devait son existence qu’à ses murs; Nabukodonosor les répara, parce qu’étant bâtis depuis près de 600 ans, ils avaient subi des dégradations. Enfin dire, comme Bérose, qu’il est faux que Sémiramis ait bâti tous les ouvrages merveilleux de Babylone, n’est pas dire qu’elle n’en ait bâti aucun; l’honneur de la fondation lui reste, et c’est Mégasthènes qui se trouve ici convaincu d’erreur, lorsqu’il a dit: Babylone fut bâtie par Nabukodonosor. L’enceinte qui se distingue par des portes d’airain, fut construite par ce même prince. Il est bien vrai que les portes d’airain furent posées par ce prince qui y employa entre autres l’airain enlevé au temple de Jérusalem. Mais le mur existait, Nabukodonosor ne fit que le réparer; et c’est sans doute cette association des portes posées et des murs restaurés qui a trompé Mégasthènes. Poursuivons.

«Nabukodonosor, pour empêcher que l’ennemi, en cas de siège, ne s’introduisît dans la ville en dérivant le fleuve.»

Le moyen de dériver existait donc aussi, et il suppose la construction du grand bassin de Sémiramis[85].