Remarquez que Diodore place la guerre de Troie vers l’an 1188. Comment compte-t-il une immense série de rois entre cette guerre et le règne de Sésostris, quand Hérodote, Porphyre, Strabon et plusieurs autres anciens nous indiquent ces deux époques comme assez rapprochées? En examinant son récit, nous pensons découvrir la source de son erreur dans un défaut de jugement et dans la négligence habituelle de cet auteur qui, empruntant ses récits de diverses mains, en a fait de vicieuses combinaisons, et qui, dans le cas présent, ne s’est pas aperçu qu’il employait deux fois des temps et des rois qui sont en partie les mêmes.

En effet, si l’on compare les deux parties de sa liste, qui sont, l’une entre Bocchoris et Psammétik, l’autre entre Amasis et Mendès, on verra que les personnages et les faits sont absolument les mêmes, quoique sous des noms différents. Le tableau ci-après rend cette identité sensible.

RÉCIT Ier.RÉCIT IIe.

Amasis(ou Amosis),tyran détesté; ses sujetsse livrent de pleingré à

Acyisanes, roi desÉthiopiens, lequel gouverneavec douceur: ilabolit la peine de mort,et se contente d’envoyerles criminels habiter unlieu désert.

Après Actisanes, lepeuple égyptien devenulibre, élit un roi appeléMendès, qui construisitle labyrinthe.

Après Mendès, anarchieou interrègne.

DIODORE

Bocchoris (selon leslistes) fut brûlé vif aubout de 6 ans de règne(sans doute pour causede tyrannie),

Par Sabako, roi d’Éthiopieque sa douceuret sa piété distinguentd’ailleurs des rois précédents;il abolit la peinede mort, même pour lescriminels, et il la commuaen travaux publicsde canaux, de chaussées,etc., utiles au pays.

Il se retira, sur unavis qu’il reçut en songe.

Après Sabako, anarchiede 2 ans. Douzegrands se lignent et sefont rois: ils construisentensemble le labyrinthe.

Puis la guerre éclateentre eux: Psammitichusreste seul.

HÉRODOTE

Anusis (prononcéAnousis par les Grecslequel se rapprochebeaucoup d’Amasis),après un court règneest détrôné par

Sabako, roi d’Éthiopie,qui régna avec douceurpendant 50 ans; ilne fait mourir personne;mais, selon la qualitédu crime, il condamnaitle coupable à travailleraux canaux et aux chaussées.Il se retira sur unavis qu’il reçut en songe.(Diodore a copié lereste).

Après Sabako revientAnusis, puis Séthon,prêtre de Phtha.

Puis les Égyptiensdevenus libres, et nepouvant vivre sans roi,en élisent douze, etc.

Il est sensible dans ce tableau, qu’Actisanes et Sabako sont un seul et même personnage, cité par des auteurs divers, sous deux noms différents. Sabako peut être son nom éthiopien, et l’autre, un nom égyptien ou composé grec: non-seulement ses actions caractéristiques sont les mêmes, les faits antécédents et les subséquents sont encore identiques. «Il règne avec douceur et justice; il «abolit la peine de mort; il se retire volontairement; les Égyptiens restent libres; ils se font un roi ou un gouvernement spontané sous lequel est bâti le labyrinthe, etc.....» Avant l’invasion de l’Éthiopien régnait un tyran. Hérodote ne le dit pas positivement d’Anusis, mais il ne dit rien de contraire; et entre ce nom d’Anousis, et celui d’Amosis ou Amasis, il y a tant d’analogie, que l’on a droit de supposer l’altération d’une lettre par les copistes: il est vrai que Diodore représente Bocchoris comme un sage[279] et un législateur, antérieur de plusieurs temps à Sabako; tandis que les listes font brûler vif Bocchoris, sans doute pour cause de tyrannie; mais, outre que ce nom a pu être commun à plusieurs princes, les dissonances des auteurs sur cette circonstance prouvent seulement leur peu de soin et d’instruction. C’est un reproche dont ne peut se laver le compilateur Diodore; il est clair qu’il a composé son récit de morceaux tirés de divers historiens, l’un évidemment Hérodote, et l’autre Manéthon, comme nous allons le voir, et peut-être Hécatée, ou quelque Grec du temps des Ptolomées; malheureusement pour lui et pour nous, n’ayant pas pris le temps, ou n’ayant pas eu l’art d’analyser et de comparer, il a commis ici les mêmes fautes que dans sa Chronologie des Mèdes et des Assyriens, en doublant des faits et des personnages qui essentiellement sont les mêmes: il faut donc supprimer de sa liste tout ce qu’il dit des successeurs du fils de Sésostris ou Sésoosis, jusqu’à Protée, et alors on voit qu’il reste purement copiste d’Hérodote en cette période.....

Mais où a-t-il pris cette immense série de rois entre Sésostris et l’Amosis ou Anousis de Sabako? Nous trouvons la solution de cette énigme dans la liste qu’Africanus nous présente comme copiée de Manéthon.

En effet, après y avoir supposé que Sésostris fut le 3e prince de la 12e dynastie, cet auteur lui donne pour successeurs, d’abord 50 rois diospolites ou thébains (dynastie 13e), puis un nombre indéfini de rois xoithes (dynastie 14e), plus les 6 rois pasteurs arabes qui envahirent l’Égypte (dynastie 15e), plus les pasteurs grecs au nombre de 32 (dynastie 16e), et encore d’autres rois pasteurs et thébains, au nombre de 43 (dynastie 17e); enfin les 16 rois connus de la dynastie 18e, laquelle précéda le vrai Sésostris, Séthos de Manéthon, etc.

Ainsi voilà bien plus de 157 règnes cités, sans compter les inconnus de la dynastie 14e, et tous ceux qui se placent entre Sésostris-Séthos et Sabako: nous ne pouvons douter que ce ne soit ici la source où a puisé Diodore, et alors il est démontré, 1° qu’il a partagé l’erreur dont nous avons convaincu Africanus par le propre texte de Manéthon en Josèphe, au sujet de l’époque de Sésostris, rejetée par-delà l’an 2600 avant J.-C.; 2° que Manéthon lui-même est atteint et convaincu de cette erreur, puisque Diodore qui a écrit 280 ans avant Africanus, nous retrace le même système que ce prêtre. Nous devons donc regarder Manéthon, non pas comme l’auteur premier, comme l’inventeur prémédité de tout ce système de confusion, mais comme le compilateur malhabile et ignorant qui ayant eu en sa possession des archives de diverses villes, des chroniques de diverses mains, rédigées peut-être en idiomes divers, n’a pas eu le tact d’y reconnaître des faits foncièrement les mêmes, présentés sous des formes un peu différentes. De telles méprises sont grossières, sans doute; mais si l’on considère que les manuscrits anciens furent souvent écrits énigmatiquement, par suite de l’esprit mystérieux et jaloux des prêtres et des gouvernants; que, bornés à très-peu de copies, ils n’étaient soumis à aucun contrôle; que plus tard les copistes les altérèrent habituellement et impunément; que tout travail de collation et de correction devint d’une grande difficulté; qu’à des époques tardives, des compilateurs, tels que Ktésias et Manéthon, se prévalant des notions presque exclusives qu’ils eurent chacun en leur genre, s’en firent un moyen de faveur et de fortune près des princes, on concevra, comment et jusqu’à quel point de tels abus ont été faciles. Maintenant que celui de notre sujet est signalé et reconnu, revenons au point d’où nous sommes partis, au règne de Sésostris, considéré comme moyen de calculer et de mettre en ordre les règnes antérieurs mentionnés par Diodore.

Cet auteur nous a dit (ci-devant, pag. 378) que le roi Moïris, qui creusa le célèbre lac de son nom, avait vécu 7 générations avant Sésostris; c’est-à-dire, selon sa méthode, qu’il y aurait eu cinq règnes entre ces deux princes: s’il était exact en ce récit, Moïris serait le 12e roi de la dynastie 18e, nommé Acherrès; la différence de nom ne serait pas une difficulté, puisqu’il est constant que la plupart des rois eurent plusieurs noms, ou surnoms épithétiques provenants de leurs actions ou de leur caractère; mais parce que Diodore ajoute que 12 générations avant Moïris le roi Uchoreus avait bâti de fond en comble Memphis la neuve, en détournant le Nil, en comblant son lit, etc., nous avons le droit de lui opposer un de ses propres guides, Manéthon, qui, dans le passage très-détaillé que cite Josèphe, et dans toutes les listes de ses copistes, établit toujours la dynastie 18e comme ayant précédé immédiatement le règne de Séthos bien indiqué par Josèphe et par Manéthon, pour être Sésostris, chef de la dynastie 19e..... Or, s’il est prouvé, comme nous le croyons, qu’avant le sixième roi de la dynastie 18e, c’est-à-dire avant Tethmos, les rois de Thèbes ne régnèrent point sur l’ancienne Memphis; que cette capitale et toute la Basse-Égypte furent alors sous la domination des pasteurs, et précédemment sous celle des rois indigènes: s’il est prouvé que c’est Tethmos, qui, le premier des rois de Thèbes, régna sur l’ancienne Memphis, et cela, douze générations avant Sésostris (en style de Diodore); il s’ensuit que Memphis-la-Neuve n’a pu être bâtie que par l’un des successeurs de Tethmos; que par conséquent Uchoreus et Moïris doivent se trouver dans les dix princes qui séparent Tethmos de Sésostris, et que les dix-sept générations entre ce dernier et Uchoreus, rentrent dans la classe de celles dont nous avons vu Diodore être si prodigue dans tout son récit. Nous répéterons donc ce que nous avons dit plus haut, «que Uchoreus a dû être Achoris, 10e roi de la dynastie 18e, et que Moïris doit avoir été Acherrès, et peut-être encore mieux Ramessès, aïeul de Sésostris[280], lequel, par la longueur de son règne, offre le temps nécessaire à de grands ouvrages, tandis que par son rapprochement de Sésostris, il remplit l’indication d’Hérodote sur la contiguïté de ce dernier prince et de Moïris.»

Maintenant si nous partons de cette hypothèse, et que nous disions avec Diodore, que «huit générations avant Uchoreus-Achoris, avait régné à Thèbes un prince nommé par les Thébains Osymandua,» ce roi se trouvera être ou Chebron ou Amenoph I (2e ou 3e rois de la dynastie 18e), lesquels régnèrent à Thèbes, tandis que les pasteurs régnaient dans l’ancienne Memphis.

Cet Osymandua dut être un prince riche, puissant et ami des arts, puisqu’il fit construire à Thèbes un zodiaque de 360 coudées de circonférence sur une coudée de largeur ou hauteur, tout en or massif, et qu’il eut une bibliothèque nombreuse, à laquelle il fit mettre pour inscription: Médecine ou Pharmacie de l’âme. Il fit aussi bâtir un palais dont les ruines viennent d’être splendidement ressuscitées par les savants français de l’expédition d’Égypte. Sur les murs de ce palais «les prêtres thébains, au temps de Ptolomée Lagus[281]; montraient aux voyageurs grecs des sculptures d’un travail exquis, qui, entre autres scènes, représentaient une guerre mémorable que fit (ou soutint) Osymandua contre des étrangers révoltés. Sur un premier mur on voyait ce roi attaquant une muraille baignée par un fleuve, et combattant à la tête de ses troupes, escorté d’un lion terrible qui le défend: les uns disent que ce fut réellement un lion privé que posséda le prince; d’autres soutiennent que ce n’est qu’un emblème par lequel Osymandua, qui fut aussi vaniteux que brave, a voulu figurer son propre caractère. Sur un second mur, on lui présente des prisonniers qui n’ont ni mains ni parties génitales, pour signifier, dit-on, que dans le danger, ces hommes n’ont eu que des cœurs de femmes et des mains faibles et incapables.—Les prêtres disaient encore que l’armée d’Osymandua, dans cette expédition, avait été composée de 400,000 piétons et de 20,000 cavaliers; qu’il l’avait divisée en quatre corps, commandés par ses fils; enfin ils ajoutaient que ces étrangers révoltés furent les Bactriens