«Osymandua avait fait faire sa statue dans l’attitude d’un homme assis, et cela d’une seule pierre si grande, que le pied avait sept coudées de longueur. C’était la plus grande de toutes celles d’Égypte..... Les statues de sa mère et de sa fille, aussi d’un seul morceau, mais moins grandes, étaient appuyées contre ses genoux, l’une à droite, l’autre à gauche.»

Sésostris fit placer à Memphis, dans le temple de Phtha, sa statue et celle de sa femme, l’une et l’autre de 30 coudées de hauteur, et d’un seul bloc de pierre; il y joignit celles de ses fils, hautes de 20 coudées.

Sur la statue d’Osymandua était cette inscription:

«Je suis Osymandua, roi des rois: si quelqu’un veut connaître ma puissance et où je repose, qu’il démolisse quelqu’un de mes ouvrages!»

Sur les monuments militaires de Sésostris on lisait:

«Sésostris, roi des rois, seigneur des seigneurs, a subjugué ce pays par la force de ses armes.»

Pourquoi tant d’analogie d’actions et de caractère? N’indiquent-elles pas un seul et même personnage? La différence de nom n’y fait rien: nous avons vu nombre de ces rois anciens en avoir plusieurs: nous savons que Sésostris lui-même en porte cinq, et entre autres celui de Ramessés ou Ramsis, qui diffère de celui-là autant qu’Osymandua? Ce nom de Ramessés, nous devient même la preuve positive que Sésostris régna dans Thèbes, y habita temporairement, et y fit construire de ces grands ouvrages destinés à immortaliser son nom. Écoutons Tacite[283] lorsque, parlant du voyage que Germanicus fit dans la Haute-Égypte, il décrit l’étonnement de ce prince à la vue «des prodigieux monuments de Thèbes, et entre autres, des immenses obélisques, chargés d’inscriptions qui exprimaient son ancienne puissance. Le plus ancien des prêtres, interrogé par Germanicus sur le sens littéral des mots égyptiens, interpréta que, jadis le pays eut 700,000 hommes portant les armes; qu’avec cette armée Rhamsés subjugua la Libye, l’Éthiopie, les Mèdes, les Perses, les Bactriens et les Scythes; qu’il conquit également la Syrie, l’Arménie, la Cappàdoce, la Bithynie et la Lycie jusqu’à la mer[284]. Le prêtre lut ensuite quels tributs (annuels) avaient été imposés aux peuples vaincus, tant en or qu’en argent; le nombre des armes, des chevaux et des offrandes faites aux dieux, en ivoire et en aromates; enfin les quantités de blé et de denrées fournies, qui égalaient tout ce que lèvent les Romains et les Parthes au faîte de leur puissance.»

Voilà trait pour trait le conquérant Sésostris, tel que nous le peignent tous les historiens: ainsi nous avons la certitude que, dans la répartition de ses monuments, il n’oublia pas Thèbes, qui, à raison de son antique suprématie et de la beauté des carrières voisines, dut avoir un attrait particulier pour lui. Dans cette inscription nous avons une mention spéciale des Bactriens cités dans l’histoire d’Osymandua: l’armée de celui-ci n’est que de 400,000 hommes; mais il peut avoir existé ce cas où les Bactriens s’étant révoltés, Sésostris, irrité, aura porté sur eux 400,000 hommes, avec une rapidité qui n’aura exigé que quelques mois de campagne. D’ailleurs, comment imaginer qu’un homme du caractère de Sésostris eût souffert sous ses yeux une statue, la plus finie, la plus grande de toutes celles de l’Égypte, si elle n’eût été la sienne? Nous sommes donc portés à penser que tout ce palais, vu par les voyageurs grecs du temps de Ptolémée Lagus, et restauré en ce moment sous nos yeux par les savants voyageurs français, a été un ouvrage spécial de Sésostris, qui lui a donné cette forme singulière dont ils font la remarque, et que l’on ne trouve dans aucune autre construction. Ce prince régnant à la fois sur Memphis et Thèbes, aura partagé ses faveurs entre ces deux métropoles, et nous avons tout droit d’attribuer à sa magnificence les 100 écuries royales distribuées par relais égaux entre ces deux cités, et fournies chacune de 200 chevaux toujours prêts à partir, et formant ensemble le nombre des 20,000 chevaux de l’expédition d’Osymandua: notez que Memphis n’étant pas encore bâtie, selon Diodore, au temps de ce dernier, il n’a pu établir ces relais, qui eussent été sans objet. Concluons qu’Osymandua n’a dû être qu’un nom épithétique donné à Sésostris par les Thébains, à raison de quelque qualité ou action de ce prince, qui les aura plus frappés. En pareil cas les Arabes l’eussent appelé le père du cercle d’or; et puisque le mot mand, mund et mandala a signifié dans beaucoup de langues anciennes le cercle céleste et zodiacal, peut-être en langage thébain Osymandua a-t-il signifié quelque chose de semblable à roi du monde.

Maintenant, si Diodore a commis, à l’égard de ce prince, une de ces confusions dont il nous a fourni plusieurs exemples, quelle confiance lui accorderons-nous pour les temps qu’il dit avoir précédé, surtout lorsqu’il ne nous dit rien de précis sur le nombre et la durée des règnes remontant d’Osymandua à Busiris II? Tout ce que nous pouvons inférer de son récit, c’est que réellement ce dernier prince ajouta des embellissements considérables à la ville de Thèbes, et cela à une époque reculée, que les anciens n’ont pu fixer. Aujourd’hui que les savants français, dans leur description pittoresque de cette cité, nous fournissent de nouveaux moyens de raisonnement, nous remarquerons, dans la totalité des monuments, une circonstance qui donne quelque lumière..... Cette circonstance est que l’image du taureau ou bœuf Apis ne se montre presque nulle part, tandis que partout on trouve prodiguée celle du belier, emblème du soleil, parcourant le signe de ce nom, sous le nom et la forme de Jupiter Ammon: c’est évidemment en l’honneur de cette constellation qu’a été dressée la ligne étonnante des beliers colossaux de Karnak, laquelle se prolonge sur deux rangs, pendant une demi-lieue. Or, puisque le soleil ne commença de quitter le signe du taureau que dans le 26e siècle avant notre ère, pour entrer en celui du belier; et puisque sa présence en ce dernier signe ne devint bien sensible que vers l’an 2450, ou 2400, n’est-il pas naturel d’en inférer que ce fut seulement à cette époque et après cette date, que fut bâtie cette portion de Thèbes qui porte le nom de Karnak, et qui, par les soins de Busiris et de ses successeurs, atteignit ce degré de magnificence dont la renommée remplit l’ancien monde, et dont les ruines restaurées étonnent notre imagination?... Dans cette hypothèse nous dirons que Thèbes, dès-lors ancienne, dès-lors puissante, prit un nouveau degré d’activité par suite, soit d’accroissement de territoire, soit d’exploitation d’une nouvelle branche de commerce qui aurait procuré plus de richesses et plus de bras. Six siècles se seraient écoulés dans une paix industrieuse, jusqu’à ce que les pasteurs arabes eussent envahi la Basse-Égypte (vers l’an 1800). Le voisinage de ces étrangers aurait occasioné d’abord un régime défensif, puis un système d’agression et d’habitudes militaires, qui, en délivrant l’Égypte de ses oppresseurs, y opéra le double changement très-important de réunir toutes ses parties en une monarchie unique, et de constituer cette monarchie sous des auspices militaires... Les rois de Thèbes, devenus libérateurs et possesseurs de Memphis, dans le 16e siècle, furent obligés de se rapprocher souvent du Delta, où se trouvait la plus grande masse de population et le plus pressant besoin d’administration, à raison des mouvements du fleuve. L’un d’eux bâtit une ville neuve qui devint rivale de l’antique métropole; mais cette dernière, toujours riche de son territoire, de son commerce, de ses carrières, de ses monuments, et de la présence des anciennes familles opulentes, perdit peu de son activité et rien de sa magnificence. Sésostris trouva Thèbes en cette situation à l’époque de 1370 à 1360. Loin d’y rien soustraire, il y ajouta: aussi voyons-nous que cinq siècles après lui, l’Asie occidentale et la Grèce parlaient de Thèbes avec cette admiration dont Homère nous a transmis le témoignage, et avec cette circonstance remarquable, que de ses 100 portes il fait sortir précisément le même nombre de 20,000[285] cavaliers mentionnés dans l’armée d’Osymandua, et dans les 100 écuries royales de Memphis à Thèbes. Après cette époque, il paraît qu’un premier et grave revers fut essuyé par cette métropole, selon le témoignage d’Ammien Marcellin, lorsqu’il nous dit[286]: «que vers le temps où les Carthaginois commencèrent d’étendre au loin leur puissance, une armée conduite par leurs généraux fondit à l’improviste sur Thèbes et la saccagea.»

Selon Josèphe, Carthage fut fondée par Didon, l’an 889 av. J.-C., selon Solin (chap. 30), ce fut l’an 894; mais la plupart des historiens assurent que Didon n’y conduisit qu’un nouveau supplément de colons. Quoi qu’il en soit, nous avons un moyen de préciser le temps indiqué par Ammien Marcellin, et ce moyen nous est fourni par des écrivains juifs, contemporains de l’événement.