Le docte Bochard a démontré que dans les livres juifs le nom de No-amon est celui de la ville appelée Thèbes par les Grecs: or, vers la fin du règne de Jéroboam II sur les dix tribus, c’est-à-dire un peu avant l’an 780, nous trouvons un prophète qui, menaçant Ninive d’une grande catastrophe, lui cite l’exemple récent d’une cité qui l’aurait égalée en splendeur et en puissance.
(Ville superbe) dit Nahum,[287] «es-tu meilleure que No-ammon, assise entre les fleuves (ou canaux), entourée d’eau de tous côtés, qui pour rempart a les eaux des eaux, qui pour ses défenseurs a l’Éthiopien (Kush), et les Égyptiens, et le sans-bornes[288] Phut, et les Lybiens;... et cependant elle a été déportée et emmenée captive.... Ses enfants ont été brisés dans ses places publiques, et ses riches ont été tirés au sort (par le vainqueur), et liés de chaînes de fer.»
Quelques savants critiques ont prétendu voir dans l’expression du texte, les eaux des eaux, une mention expresse de la mer, et par cette raison ils ont prétendu que No-ammon devait se trouver dans la Basse-Égypte; mais dans l’idiome hébreu, la mer n’a pas d’autre nom que les eaux des eaux, c’est-à-dire une grande étendue d’eau: or, cette circonstance avait lieu pour Thèbes pendant les deux mois de l’inondation, qui donnait au pays l’apparence d’une mer... Une seule expression eût pu constater le voisinage réel de la vraie mer, c’eût été de dire l’eau salée.... On peut donc assurer que le prophète a eu en vue Thèbes, demeure du dieu Amon (na amoun), et qu’il a fait allusion à son pillage par les Carthaginois. Or, comme Ninive n’offre aucun indice de secousse et de danger depuis Phul, qui paraît avoir commencé de régner vers 770; comme l’époque de cette secousse ou danger paraît avoir précédé et même préparé le règne de ce prince; et comme le règne de Jéroboam II se trouve finir à l’an 780, nous pensons que le sac de Thèbes eut lieu entre les années 700 à 790, environ 30 ou 40 ans avant la fondation de Rome, et à une époque où réellement Carthage commença de développer sa puissance en Afrique.
Un second revers dut avoir lieu du temps de Sabako, lorsque, vers l’an 750, ce roi éthiopien vint s’emparer de l’Égypte; il est de toute vraisemblance que Thèbes fut encore pillée ou rançonnée: d’après ces atteintes portées à sa sécurité et à sa richesse, cette ville dut décliner de jour en jour; le fanatisme insensé de Kambyses lui porta un dernier coup lorsque ce tyran la fit incendier et saccager pendant plusieurs jours, en 525. Enfin la création d’Alexandrie, en attirant au bord de la mer tout le commerce et toute l’industrie du pays, acheva d’éteindre la vie et la splendeur de cette cité.
Voilà en peu de mots l’histoire du royaume de Thèbes, depuis le XXVe siècle avant notre ère: dans cette période de 2,000 ans vaguement décrite par Diodore, ce compilateur mérite deux nouveaux reproches; l’un d’avoir omis l’invasion et le régne des pasteurs arabes qui eurent une influence si marquée sur le sort et la direction des affaires de toute l’Égypte; l’autre de n’avoir fait aucune mention de la liste des rois thébains, découverte par Ératosthènes[289]. S’il eût lié cette liste à quelque époque connue, nous eussions pu tirer parti de la série des règnes qu’elle présente, quoique le Syncelle qui nous l’a transmise, l’ait beaucoup altérée: tout ce que nous y pouvons voir, c’est que ces rois régnèrent uniquement sur la Haute-Égypte, et non sur Memphis et sur le Delta, mais en quel siècle, c’est ce que rien n’indique, aucun d’eux n’ayant de ressemblance avec ceux des listes. Il est bien vrai qu’entre Menès et Busiris I Diodore compte 1,400 ans répartis sur 52 règnes successifs (27 ans par règne); puis entre Busiris I et Busiris II, 7 règnes complets, c’est-à-dire près de 200 ans: comptons pour le tout, 1,600 ans: d’où les ferons-nous partir? La date de Busiris II n’est pas connue: seulement nous voyons que ce roi n’a pu précéder le XXVe siècle avant notre ère, puisque tous ses monuments sont marqués du signe d’Aries: si nous partons de ce XXVe siècle, les 1,600 ans nous mènent au siècle XLe; mais alors Menés sera postérieur de 600 ans au zodiaque d’Esneh, qui date de 4600: et Diodore lui-même (page 186) dit que les lois des Égyptiens florissaient selon eux depuis 4,700 ans.... Il faut donc convenir que l’antiquité de Thèbes remonte par-delà tout ce qui nous est connu, et que les savants égyptiens avaient de bonnes raisons pour parler de 9,000 ans à Solon, et de 13,000 à Pomponius Mela. Nous autres modernes nous sommes devenus si habiles, que nous avons trouvé le secret de bâillonner la nature et les monuments.
Ici se présente une objection contre l’antiquité du royaume de Thèbes, admise comme plus grande que celle du royaume de Memphis. Pourquoi, dira-t-on, le culte du Taureau se trouve-t-il conservé presque exclusivement en cette dernière ville, quand le culte plus récent du Belier se montre presque exclusivement dans les ruines de Thèbes? Nous trouvons à cette singularité une réponse qui nous semble naturelle. Les Égyptiens de Memphis ayant été subjugués au XIXe siècle avant notre ère, par les pasteurs arabes, le cours des observations astronomiques et du culte religieux fut arrêté; la doctrine et les usages restèrent où ils étaient; et si l’on observe que les Grecs et les Latins parlaient encore du Taureau comme constellation dominante au printemps, quand le Belier était déja très-avancé, l’on sera porté à croire que les Égyptiens de Memphis n’avaient pas encore, au XIXe siècle avant notre ère, changé leurs habitudes à cet égard: les Thébains, au contraire, n’ayant subi aucune interruption, ni de gouvernement civil, ni d’observations astronomiques, ont suivi le cours du ciel, la marche du zodiaque, et lorsqu’ils ont vu le soleil entré d’un degré dans le signe du Belier, ils ont délaissé le Taureau que délaissait l’astre dominateur et régulateur.
En terminant ici nos recherches, nous voulons présenter quelques idées que nous croyons justes, sur le foyer originel d’un système mythologique devenu célèbre dans l’ancien occident. Quelques auteurs, Diodore entre autres, nous parlant des usages singuliers que les Égyptiens, encore au temps de César, pratiquaient pour la sépulture des morts, nous avertissent que l’invention de ces usages, comme de la plupart de ceux de ce peuple, remontait à une antiquité très-reculée. «Aussitôt qu’un homme meurt, nous disent-ils, les préposé à l’ensevelissement se présentent;[290] un marché volontaire se conclut; on leur livre le corps; ils l’emportent, le vident de ses parties molles, le salent, l’embaument, le sèchent, et au bout de 30 jours ils le rendent dans un état de momie si parfait, qu’il semble encore vivre. Il s’agit de le porter au tombeau: on ne le peut sans prévenir les juges et la famille, du jour fixé pour cet acte: le corps doit traverser le lac; une barque est construite; un pilote, nommé Karon en langue égyptienne, la dirige..... Avant d’y poser le corps, la loi permet à tout citoyen de venir porter sa plainte contre le mort. Les juges réunis au nombre de 40, écoutent l’accusation. Si le mort est convaincu d’avoir été vicieux, injuste, ils portent une sentence qui le prive de la sépulture..... Si l’accusateur est dans son tort, il subit lui-même une peine grave. Si le mort est absous, et demeure pur, ses parens quittent leurs habits de deuil, font son éloge..... et il est porté au tombeau avec tous les honneurs, au milieu des félicitations qui lui sont adressées sur l’éternité de bonheur où il entre, etc.»
Nos auteurs conviennent que ce sont ces usages qui, portés en Grèce, y répandirent les idées du Tartare, de l’Élysée et de toute la fable de Karon et de l’Achéron; mais leur récit nous conduit à d’autres notions plus instructives.
1° Nous remarquons que la circonstance de passer un lac, ne convient qu’à très-peu de localités en Égypte, et que primitivement ce fut le fleuve qu’on traversa.
2° Traverser le fleuve ne peut s’appliquer à Memphis la neuve, attendu que tous les tombeaux se trouvent à l’ouest du Nil, où elle-même fut située, et qu’il n’existe aucun cimetière à son est, dans le mont Moqattam, ou dans la plaine contiguë.