Traverser le Nil convient mieux à l’ancienne Memphis bâtie à l’est du fleuve; mais la plaine à l’ouest offre trop peu de tombeaux, vu la proportion que dut exiger cette capitale; et de plus, l’usage dut être aboli par les 200 ans de tyrannie des Pasteurs-Arabes: cette localité n’offre donc point le concours de circonstances requis. Pour le trouver, il nous faut remonter à Thèbes. Là, sur la rive orientale du Nil, nous avons une cité antique et immense; sur la rive occidentale nous trouvons d’abord une plaine cultivable, jadis traversée de canaux d’arrosement, qui furent les neuf branches du Styx; puis des bois de palmiers, dont l’ombrage, en ce climat brûlant, procurait le bien-être des Champs Élysées; puis enfin un escarpement de montagne calcaire qui, sur une hauteur de quatre ou cinq cents pieds et plus d’une lieue de longueur, est percé d’une innombrable quantité de trous semblables à des fenêtres de maisons ou à des sabords de vaisseau; chacun de ces trous formant l’ouverture d’un long boyau ou galerie, ramifié dans l’intérieur de la montagne, et rempli jadis d’une si prodigieuse quantité de momies, qu’aujourd’hui, après plusieurs siècles de spoliations, les voyageurs français en portent le nombre à plusieurs millions. Ce furent là les tombeaux des habitants de Thèbes, qui ne pouvaient y arriver qu’en traversant le Nil dans la barque de Karon, et qui, devenus les libérateurs de Memphis et de la Basse-Égypte par l’expulsion des pasteurs Arabes, vers l’an 1550, y introduisirent ces usages, peut-être inconnus: peut-être encore fut-ce à raison de ce voisinage que les Grecs en eurent connaissance, soit par leurs propres navigateurs, soit par les Phéniciens: toujours paraît-il vrai que c’est vers cette époque qu’on aperçoit l’aurore de ces idées dans l’Occident. Il faut savoir gré aux législateurs de la Grèce d’avoir voulu les employer à épurer des mœurs de leurs peuples féroces; mais faute de les avoir mises en action positive, ils manquèrent une partie de leur but, et n’atteignirent que les esprits timorés. Quelle admirable institution que cette coutume égyptienne! quelle haute idée elle donne de leurs moralistes!

L’aspect des momies nous suggère une conjecture sur l’intention de leurs physiciens: quand on examine attentivement ces poupées, on est frappé de leur ressemblance avec la chrysalide qui fait passer le ver rampant à l’état d’être volatile. Nous savons que très-anciennement les prêtres Thébains se livrèrent à l’étude des choses naturelles; qu’ils connurent l’organisation, les mœurs, les caractères spéciaux des plantes, des animaux, ainsi que l’influence exercée par la chaleur solaire sur le mouvement et la vie des êtres terrestres. Alors qu’ils eurent posé en principe que le mouvement vital (animus) venait d’un fluide igné, incorruptible en lui-même et indestructible; que cette portion de fluide igné, lorsqu’elle abandonnait un corps, retournait au grand réservoir d’où elle venait, et pouvait revenir encore, ils n’eurent plus qu’un pas à faire pour établir la métempsycose, l’immortalité de l’animus et la revivification du corps ci-devant animé: or comme d’autre part, dans leur système astronomique ou astrologique, au bout de certaines révolutions ou périodes, il se faisait une restitution ou rétablissement de toutes choses dans l’état antérieur, il devint facile et comme naturel d’en inférer que l’homme si avide de la vie, participerait à cette faveur: de ce moment ce fut un soin de la plus haute importance de conserver dans le meilleur état possible, l’ancienne habitation de l’âme, ce corps qu’elle devait revenir animer: enfin, parce que dans une certaine classe d’êtres, dans celle des vers à papillon, la nature présente un exemple et un procédé vraiment singulier de changement et de métempsycose, l’homme imitateur y crut voir l’avis et le modèle de ce qui lui restait à faire, et il tâcha de se faire chrysalide pour devenir papillon.

C’est encore par une conséquence de ces idées que les anciens Égyptiens attachèrent à la constitution de leurs tombeaux cette haute importance dont parle Diodore. «Ils ne regardent,» dit-il, «les maisons qu’ils habitent que comme des auberges, des lieux de passage, et ils mettent peu d’intérêt à les entretenir; mais leurs tombeaux, qui sont leurs demeures éternelles, ils portent le plus grand soin à les bâtir; ils y emploient une partie de leur vie et de leur fortune, et c’est de cette idée qu’a procédé la magnificence déployée par les rois de Thèbes en ces sortes de monuments.»

Ainsi donc il ne faut plus s’étonner de voir que des tyrans, tels que Cheops et Chephren, aient tourmenté pendant 20 ans toute une nation pour construire à leur squelette l’énorme tombeau des pyramides; et lorsque des esprits bénins objectent que cela ne se peut croire, parce que cela est barbare et absurde, on est obligé de leur répondre que malheureusement dans le cours des choses politiques cela doit se croire par ce motif-là-même. Au reste, tous les monuments gigantesques de Thèbes, en prouvant une population nombreuse et industrieuse, prouvent aussi l’existence d’un gouvernement despotique, soit royal, soit sacerdotal, qui eut en mains les moyens coactifs de soumettre toute une nation à de telles corvées; et cela devient une nouvelle preuve d’antiquité pour la nation même, en ce qu’elle a dû parcourir les diverses périodes d’anarchie et de civilisation qui précèdent cet état avant-coureur de la décadence et de la ruine.

En considérant le fardeau habituel de ces accablantes corvées, nous sommes conduits à cette autre idée, que si jamais il a existé un pays où il fût nécessaire d’accorder au peuple un repos légal, celui de chaque septième jour, ce fut l’Égypte; et puisque notre conjecture est appuyée du témoignage positif d’Hérodote et de la pratique de Moïse, élève des prêtres égyptiens, nous posons en fait que le cycle hebdomadaire est une invention des Thébains, laquelle se lia à tout leur système astrologique et civil.

Résumons-nous, et disons, 1° que ce fut seulement vers le milieu du 16e siècle avant notre ère (1556.), que les habitants de la grande et longue vallée de l’Égypte furent réunis en un seul corps de monarchie et sous un même sceptre;

2° Que ce fut de cette concentration de puissance et de moyens que dérivèrent ensuite, dans un ordre progressif de besoins ou de convenances, les conceptions et opérations gigantesques que l’histoire nous montre dans la Basse-Égypte.

D’abord la création de Memphis la neuve, bâtie sur le lit du Nil, comblé de main d’homme, et recreusé à l’est pour servir de fossé.

Ensuite la construction du lac Mœris, laquelle consista, non pas à creuser un pays entier, comme l’a cru Hérodote, mais à percer un isthme ou langue de terre, pour jeter tout le surplus du Nil dans le bassin concave du Faïoum, ainsi que l’a démontré un savant distingué de l’expédition française en Égypte, (Voyez le mémoire de M. Jomart.)

Puis l’établissement et le perfectionnement de l’immense état militaire dont Sësostris profita pour exécuter ses conquêtes.