Quant à lui, il ne put éviter le sort qu’il avait prévu: après avoir échappé plus d’une fois à des assassins apostés, il fut empoisonné par son neveu. Il s’en aperçut avant de mourir, et l’ayant fait appeler: Malheureux! lui dit-il, les scélérats t’ont séduit; tu m’as empoisonné pour profiter de ma dépouille: je pourrais avant de mourir tromper ton espoir et punir ton ingratitude; mais je connais les Turks; ils se chargeront de ma vengeance. En effet, à peine Satadji fut-il mort, qu’un capidji montra un ordre d’étrangler le neveu; ce qui fut exécuté. Toute l’histoire des Turks prouve qu’ils aiment la trahison, mais qu’ils punissent toujours les traîtres. Depuis Abd-Allah, le pachalic de Damas a passé successivement à Seliq, à Osman, à Mohammed, et à Darouich, fils d’Osman, qui l’occupait en 1784. Cet homme, qui n’a pas les talents de son père, en a retenu le caractère tyrannique; en voici un trait digne d’être cité: Au mois de novembre 1784, un village de chrétiens grecs, près de Damas, qui avait acquitté le miri, fut sommé de le payer une seconde fois. Les chaiks réclamant le registre qui constatait l’acquit, s’y refusèrent. Une des nuits suivantes, un parti de soldats assaillit le village, et tua trente-une personnes. Des malheureux paysans consternés portèrent les têtes à Damas, et implorèrent la justice du pacha. Après les avoir entendus, Darouich leur dit de déposer ces têtes dans l’église grecque, en attendant qu’il fît des recherches. Trois jours se passèrent; les têtes se corrompirent; on voulut les enterrer; mais pour cet effet, il fallait une permission du pacha, et on ne l’obtint qu’au prix de 40 bourses (50,000 livres).

Depuis un an (en 1785), Djezzâr profitant du crédit que son argent lui donne à la Porte, a dépossédé Darouich, et commande aujourd’hui à Damas; il aspire, dit-on, à y joindre Alep. Il semblerait que le divan dût lui refuser cet agrandissement qui le rendrait maître de toute la Syrie; mais outre que les affaires des Russes ne laissent pas le divan libre dans ses opérations, il s’inquiète peu des révoltes de ses préposés: une expérience constante lui a appris qu’ils retombent toujours dans ses filets. Djezzâr n’est pas propre à faire exception; car quoiqu’il ne manque pas de talents, et surtout de ruse[49], ce n’est pas un esprit capable d’imaginer ou d’exécuter un grand plan de révolution. La route qu’il suit est celle de tous ses prédécesseurs: il ne s’occupe du bien public qu’autant qu’il rentre dans ses intérêts particuliers. La mosquée qu’il a bâtie à Acre, est un monument de pure vanité, qui a consommé sans aucun fruit 3,000,000 de France: son bazar est plus utile sans doute; mais avant de songer au marché où se vendent les denrées, il eût fallu songer à la terre qui les produit: à une portée de fusil d’Acre, l’agriculture est languissante. La plupart de ses dépenses sont pour ses jardins, pour ses bains, pour ses femmes blanches: il en possédait dix-huit en 1784: et ces femmes sont d’une luxe dévorant. Maintenant que la satiété et l’âge surviennent, il prend la manie d’entasser de l’argent: cette avarice aliène ses soldats, et sa dureté lui fait des ennemis jusque dans sa maison. Déja deux de ses pages ont tenté de l’assassiner: il a eu le bonheur d’échapper à leurs pistolets; mais la fortune se lassera: il lui arrivera, comme à tant d’autres, d’être quelque jour surpris, et il n’aura recueilli de tant de soins à thésauriser, que d’avoir excité la cupidité de la Porte et la haine du peuple. Venons aux lieux remarquables de ce pachalic.

D’abord se présente la ville même de Damas, capitale et résidence des pachas. Les Arabes l’appellent el-châm, selon leur usage de donner le nom d’un pays à sa capitale. L’ancien nom oriental de Demechq n’est connu que des géographes. Cette ville est située dans une vaste plaine ouverte au midi et à l’est, du côté du désert, et serrée à l’ouest et au nord par des montagnes qui bornent d’assez près la vue. En récompense, il vient de ces montagnes une quantité de ruisseaux qui font du territoire de Damas, le lieu le mieux arrosé et le plus délicieux de la Syrie. Les Arabes n’en parlent qu’avec enthousiasme; et ils ne cessent de vanter la verdure et la fraîcheur des vergers, l’abondance et la variété des fruits, la quantité des courants d’eaux vives, et la limpidité des jets d’eau et des sources. C’est aussi le seul lieu où il y ait des maisons de plaisance isolées et en rase campagne: les naturels doivent mettre d’autant plus de prix à tous ces avantages, qu’ils sont plus rares dans les contrées environnantes. Du reste, le sol maigre, graveleux et rougeâtre, est peu propre aux grains; mais cette qualité tourne au profit des fruits, dont les sucs sont plus savoureux. Nulle ville ne compte autant de canaux et de fontaines. Chaque maison a la sienne. Toutes ces eaux sont fournies par trois ruisseaux, ou par trois branches d’une même rivière qui, après avoir fertilisé des jardins pendant trois lieues de cours, va se rendre au sud-est dans un bas-fond du désert, où elle forme un marais appelé Behairat el Mardj, c’est-à-dire lac du Pré.

Avec une telle situation l’on ne saurait disputer à Damas d’être une des plus agréables villes de la Turkie; mais il lui reste quelque chose à désirer pour la salubrité. On se plaint avec raison que les eaux blanchâtres de la Barrâdé sont froides et dures; on observe que les Damasquins sont sujets aux obstructions; que le blanc de leur peau est plutôt un blanc de convalescence que de santé; enfin, que l’abus des fruits, et surtout des abricots, y produit tous les étés et les automnes des fièvres intermittentes et des dyssenteries.

L’étendue de Damas consiste beaucoup plus en longueur qu’en largeur. Niebuhr, qui en a levé le plan géométrique, lui donne trois mille deux cent cinquante toises, c’est-à-dire, un peu moins d’une lieue et demie de circuit. En jugeant sur cette mesure par comparaison avec Alep, je suppose que Damas contient 40,000 habitans. La majeure partie est composée d’Arabes et de Turks; on estime que le nombre des chrétiens passe 15,000, dont les deux tiers sont schismatiques. Les Turks ne parlent point du peuple de Damas sans observer qu’il est le plus méchant de l’empire; l’Arabe, en jouant sur les mots, en a fait ce proverbe: Châmî, choûmî; Damasquin, méchant; on dit au contraire du peuple d’Alep, Halabi, tchelebi; Alepin, petit-maître. Par une distinction fondée sur le culte, on ajoute que les chrétiens y sont plus vils et plus fourbes qu’ailleurs; sans doute parce que les Musulmans y sont plus fanatiques et plus insolens; ils ont le même caractère que les habitans du Kaire; comme eux, ils détestent les Francs. L’on ne peut aller à Damas vêtu à l’européenne; nos négociants n’ont pu y former d’établissements; l’on n’y trouve que deux missionnaires capucins, et un médecin non avoué.

Cette intolérance des Damasquins est surtout entretenue par leur liaison avec la Mekke. Leur ville, disent-ils, est une ville sainte en qualité de porte de la Kiâbé; en effet, c’est à Damas que se rassemblent tous les pèlerins du nord de l’Asie, comme au Kaire ceux de l’Afrique. Chaque année le nombre s’en élève depuis 30 jusqu’à 50,000; plusieurs s’y rendent quatre à cinq mois d’avance; la plupart n’arrivent qu’à la fin du Ramadan. Alors Damas ressemble à une foire immense; l’on ne voit qu’étrangers de toutes les parties de la Turkie, et même de la Perse; tout est plein de chameaux, de chevaux, de mulets et de marchandises. Après quelques jours de préparatifs, toute cette foule se met confusément en marche, et faisant route par la frontière du désert, elle arrive en quarante jours à la Mekke, pour la fête du Bairâm. Comme cette caravane traverse le pays de plusieurs tribus arabes indépendantes, il a fallu faire des traités avec les Bedouins, leur accorder des droits de passage, et les prendre pour guides. Souvent il y a des disputes entre les chaiks à ce sujet; le pacha en profite pour améliorer son marché. Ordinairement la préférence est dévolue à la tribu de Sardié, qui campe au sud de Damas, le long du Hauran; le pacha envoie au chaik une masse d’armes, une tente et une pelisse, pour lui signifier qu’il le prend pour chef de conduite. De ce moment, ce chaik est chargé de fournir des chameaux à un prix convenu; il les tire de sa tribu et de celles de ses alliés, moyennant un louage également convenu; on ne lui répond d’aucun dommage, et toute perte par accident est pour son compte. Année commune, il périt dix mille chameaux; ce qui fait un objet de consommation très-avantageux aux Arabes.

Il ne faut pas croire que le motif de tant de frais et de fatigues soit uniquement la dévotion. L’intérêt pécuniaire y a une part encore plus considérable. La caravane est le moyen d’exploiter une branche de commerce très-lucrative. Presque tous les pèlerins en font un objet de spéculations. En partant de chez eux, ils se chargent de marchandises qu’ils vendent sur la route; l’or qui en provient, joint à celui dont ils se sont munis chez eux, est transporté à la Mekke, et là s’échange contre les mousselines et les indiennes du Malabar et du Bengale, les châles de Kachemire, l’aloès de Tunkin, les diamants de Golconde, les perles de Bahrain, quelque peu de poivre, et beaucoup de café d’Yémen. Quelquefois les Arabes du désert trompent l’espoir du marchand, en pillant les traîneurs, en enlevant des portions de caravane. Mais ordinairement les pèlerins reviennent à bon port; et alors leurs profits sont considérables. Dans tous les cas ils se paient par la vénération qui est attachée au titre de Hadji (pèlerin), et par le plaisir de vanter à leurs compatriotes les merveilles de la Kiâbé et du mont Arafât, de parler avec emphase de la prodigieuse foule des pèlerins et de la quantité des victimes, le jour du Bairâm; des fatigues qu’ils ont essuyées, des figures extraordinaires des Bedouins, et du désert sans eau, et du tombeau du prophète à Médine, qui n’est ni suspendu par un aimant, ni l’objet principal du pèlerinage. Ces récits faits au loin, produisent leur effet ordinaire, c’est-à-dire, qu’ils excitent l’admiration et l’enthousiasme des auditeurs, quoique de l’aveu des pèlerins sincères, il n’y ait rien de plus misérable que ce voyage; aussi cette admiration passagère n’a pas empêché d’établir un proverbe peu honorable pour ces pieux voyageurs: Défie-toi de ton voisin, dit l’Arabe, s’il a fait un Hadj; mais s’il en a fait deux, hâte-toi de déloger; et en effet, l’expérience a prouvé que la plupart des dévots de la Mekke ont une insolence et une mauvaise foi particulière, comme s’ils voulaient se venger d’avoir été dupes, en se faisant fripons.

Au moyen de cette caravane, Damas est le centre d’une circulation très-étendue. Par Alep, elle communique à l’Arménie, à l’Anatolie, au Diarbekr, et même à la Perse. Elle envoie au Kaire des caravanes qui, suivant une route fréquentée dès le temps des patriarches, marchent par Djesr-Yaqoub, Tabarié, Nâblous et Gaze. Elle reçoit des marchandises de Constantinople et d’Europe par Saide et Baîrout. Ce qui se consomme dans son enceinte est acquitté avec les étoffes de soie et de coton qui s’y fabriquent en quantité et avec assez d’art; avec les fruits secs de son territoire, et les pâtes sucrées de rose, d’abricot, de pêche, etc., dont la Turkie consomme pour près d’un million: le reste, traité par échanges, verse en passant un argent considérable, soit par les droits de douane, soit par le salaire que les marchands s’attribuent pour leur entremise. L’existence de ce commerce dans ces cantons, est de la plus haute antiquité. Il y a suivi diverses routes, selon les circonstances des gouvernements et des lieux; partout il a constamment produit sur ses pas une opulence dont les traces ont survécu à sa propre destruction. Le pachalic dont nous traitons, offre un monument en ce genre trop remarquable pour être passé sous silence. Je veux parler de Palmyre, si connue dans le troisième âge de Rome par le rôle brillant qu’elle joua dans les démêlés des Parthes et des Romains, par la fortune d’Odénat et de Zénobie, par leur chute et par sa propre ruine sous Aurélien. Depuis cette époque, son nom avait laissé un beau souvenir dans l’histoire; mais ce n’était qu’un souvenir; et faute de connaître en détail les titres de sa grandeur, l’on n’en avait que des idées confuses; à peine même les soupçonnait-on en Europe, lorsque sur la fin du siècle dernier, des négociants anglais d’Alep, las d’entendre les Bedouins parler des ruines immenses qui se trouvaient dans le désert, résolurent d’éclaircir les récits prodigieux qu’on leur en faisait. Une première tentative, en 1678, ne fut pas heureuse; les Arabes les dépouillèrent complétement, et ils furent obligés de revenir sans avoir rempli leur objet. Ils reprirent courage en 1691, et parvinrent enfin à voir les monuments indiqués. Leur relation, publiée dans les Transactions philosophiques, trouva beaucoup d’incrédules et de réclamateurs: on ne pouvait ni concevoir, ni se persuader comment, dans un lieu si écarté de la terre habitable, il avait pu subsister une ville aussi magnifique que leurs dessins l’attestaient. Mais depuis que le chevalier Dâkins (Dawkins), anglais, a publié, en 1753, les plans détaillés qu’il en avait lui-même pris sur les lieux en 1751, il n’y a plus eu lieu de douter, et il a fallu reconnaître que l’antiquité n’a rien laissé, ni dans la Grèce, ni dans l’Italie, qui soit comparable à la magnificence des ruines de Palmyre.

Je vais citer le précis de la relation de M. Oûd (Wood), associé et rédacteur du voyage de Dâkins[50].

«Après avoir appris à Damas que Tadmour ou Palmyre dépendait d’un aga résidant à Hassiâ, nous nous rendîmes en quatre jours à ce village, qui est situé dans le désert, sur la route de Damas à Alep. L’aga nous reçut avec cette hospitalité qui est si commune dans ce pays-là parmi les gens de toute condition; et quoique extrêmement surpris de notre curiosité, il nous donna les instructions nécessaires pour la satisfaire le mieux qu’il se pourrait. Nous partîmes de Hassiâ le 13 mars 1751, avec une escorte des meilleurs cavaliers arabes de l’aga, armés de fusils et de longues piques; et nous arrivâmes quatre heures après à Sodoud, à travers une plaine stérile qui produisait à peine de quoi brouter à des gazelles que nous y vîmes en quantité. Sodoud est un petit village habité par des chrétiens Maronites. Cet endroit est si pauvre, que les maisons en sont bâties en terre séchée au soleil. Les habitants cultivent autour du village autant de terre qu’il leur en faut simplement pour leur subsistance, et ils font de bon vin rouge. Après dîner, nous reprîmes notre route, et nous arrivâmes en trois heures à Haouaraîn, village turk où nous couchâmes. Haouaraîn a la même apparence de pauvreté que Sodoud; mais nous y trouvâmes quelques ruines, qui font voir que cet endroit a été autrefois plus considérable. Nous remarquâmes un village voisin entièrement abandonné de ses habitants; ce qui arrive fréquemment dans ce pays-là: quand le produit des terres ne répond pas à la culture, les habitants les quittent pour n’être pas opprimés. Nous partîmes de Haouaraîn le 13, et nous arrivâmes en trois heures à Qariatain, tenant toujours la direction est-quart-sud-est. Ce village ne diffère des précédents, qu’en ce qu’il est un peu plus grand: on jugea à propos de nous y faire passer le reste du jour, pour nous préparer, ainsi que nos bêtes de charge, à la fatigue du reste de notre voyage; car, quoique nous pussions l’achever en moins de 24 heures, il fallait faire ce trajet tout d’une traite, n’y ayant point d’eau dans cette partie du désert. Nous laissâmes Qariatain le 13, étant aux environs de 200 personnes qui, avec le même nombre d’ânes, de mulets et de chameaux, faisaient un mélange assez grotesque. Notre route était un peu au nord-quart-nord-est, à travers une plaine sablonneuse et unie, d’à peu près trois lieues et demie de largeur, sans arbres ni eau, et bornée à droite et à gauche par une chaîne de montagnes stériles qui semblaient se joindre environ deux tiers de lieue avant que nous arrivassions à Palmyre......»