Après Yabné, l’on rencontre successivement diverses ruines, dont la plus considérable est Ezdoub, l’ancienne Azot, célèbre en ce moment pour ses scorpions. Cette ville, puissante sous les Philistins, n’a plus rien qui atteste son ancienne activité. A trois lieues d’Ezdoub est le village d’el-Majdal, où l’on file les plus beaux cotons de la Palestine, qui cependant sont très-grossiers. Sur la droite est Azqalân, dont les ruines désertes s’éloignent de jour en jour de la mer, qui jadis les baignait. Toute cette côte s’ensable journellement, au point que la plupart des lieux qui ont été des ports dans l’antiquité sont maintenant reculés de quatre ou cinq cents pas dans les terres. Gaze en est un exemple que l’on peut citer.
Gaze, que les Arabes appellent Râzzé, en grasseyant fortement l’r, est un composé de trois villages, dont l’un, sous le nom de château, est situé au milieu des deux autres sur une colline de médiocre élévation. Ce château, qui put être fort pour le temps où il fut construit, n’est maintenant qu’un amas de décombres. Le seraï de l’aga, qui en fait partie, est aussi ruiné que celui de Ramlé; mais il a l’avantage d’une vaste perspective. De ses murs, la vue embrasse et la mer, qui en est séparée par une plage de sable d’un quart de lieue, et la campagne, dont les dattiers et l’aspect ras et nu à perte de vue rappellent les paysages de l’Égypte: en effet, à cette hauteur, le sol et le climat perdent entièrement le caractère arabe. La chaleur, la sécheresse, le vent et les rosées y sont les mêmes que sur les bords du Nil; et les habitants ont plutôt le teint, la taille, les mœurs et l’accent des Égyptiens, que des Syriens.
La position de Gaze, en la rendant le moyen de communication de ces deux peuples, en a fait de tout temps une ville assez importante. Les ruines de marbre blanc que l’on y trouve encore quelquefois, prouvent que jadis elle fut le séjour du luxe et de l’opulence: elle n’était pas indigne de ce choix. Le sol noirâtre de son territoire est très-fécond, et ses jardins, arrosés d’eaux vives, produisent même encore, sans aucun art, des grenades, des oranges, des dattes exquises, et des ognons de renoncules recherchés jusqu’à Constantinople. Mais elle a participé à la décadence générale; et, malgré son titre de capitale de la Palestine, elle n’est plus qu’un bourg sans défense, peuplé tout au plus de deux mille ames. L’industrie principale de ses habitants consiste à fabriquer des toiles de coton; et comme ils fournissent eux seuls les paysans et les Bedouins de tous ces cantons, ils peuvent employer jusqu’à cinq cents métiers. On y compte aussi deux ou trois fabriques de savon. Autrefois le commerce des cendres ou qalis était un article considérable. Les Bedouins, à qui ces cendres ne coûtaient que la peine de brûler les plantes du désert, et de les apporter, les vendaient à bon marché; mais depuis que l’aga s’en est attribué le commerce exclusif, les Arabes, forcés de les lui vendre au prix qu’il veut, n’ont plus mis le même empressement à les recueillir; et les habitants, contraints de les lui payer à sa taxe, ont négligé de faire des savons: cependant ces cendres méritent d’être recherchées pour l’abondance de leur soude.
Une branche plus avantageuse au peuple de Gaze est le passage des caravanes qui vont et viennent d’Égypte en Syrie. Les provisions qu’elles sont forcées de prendre pour les neuf à dix journées du désert procurent aux farines, aux huiles, aux dattes et autres denrées, un débouché profitable à tous les habitants. Ils ont encore quelquefois des relations avec Suez, lors de l’arrivée ou du départ de la flotte de Djedda, et ils peuvent s’y rendre en trois marches forcées. Ils font aussi, chaque année, une grosse caravane qui va à la rencontre des pèlerins de la Mekke, et leur porte le convoi ou djerdé de Palestine, avec des rafraîchissements. Le lieu de jonction est Màân, à quatre journées au sud-sud-est de Gaze, et à une journée au nord de l’Aqâbé, sur la route de Damas. Enfin, ils achètent les pillages des Bedouins; et cet article serait un Pérou, si les cas en étaient plus fréquents. On ne saurait apprécier ce que leur valut celui de 1757. Les deux tiers de plus de vingt mille charges dont était composé le Hadji vinrent à Gaze. Les Bedouins, ignorants et affamés, qui ne connaissent aux plus belles étoffes que le mérite de couvrir, donnaient les châles de cachemire, les toiles, les mousselines de l’Inde, les sirsakas, les cafés, les perses et les gommes pour quelques piastres. On rapporte un trait qui fera juger de l’ignorance et de la simplicité de ces habitants des déserts. Un Bedouin d’Anazé ayant trouvé dans son butin plusieurs sachets de perles fines, les prit pour du doura, et les fit bouillir pour les manger: voyant qu’elles ne cuisaient point, il allait les jeter, lorsqu’un Gazéen les lui acheta en échange d’un bonnet rouge de Fâz. Une aubaine semblable se renouvela en 1779, par le pillage que les Arabes de Tor firent de cette caravane dont M. de Saint-Germain faisait partie. Récemment, en 1784, la caravane des Barbaresques, composée de plus de trois mille charges, a été pareillement dépouillée; et le café que les Bedouins en apportèrent devint si abondant en Palestine, qu’il diminua tout à coup de la moitié de son prix; il eût encore baissé, si l’aga n’en eût prohibé l’achat, pour forcer les Bedouins de le lui apporter tout entier: ce monopole lui valut, lors de l’affaire de 1779, plus de 80,000 piastres. Année commune, en le joignant aux avanies, au miri, aux douanes, aux douze cents charges qu’il vole sur les trois mille du convoi de la Mekke, il se fait un revenu qui double les 180 bourses du prix de sa ferme.
Au delà de Gaze, ce n’est plus que déserts. Cependant il ne faut pas croire, à raison de ce nom, que la terre devienne subitement inhabitée; l’on continue encore pendant une journée le long de la mer de trouver quelques cultures et quelques villages. Tel est encore Kân-Younès, espèce de château où les Mamlouks tiennent 12 hommes de garnison. Tel est encore el-Arich, dernier endroit où l’on trouve de l’eau potable, jusqu’à ce que l’on soit arrivé à Salêhié en Égypte. El-Arich est à trois quarts de lieue de la mer, dans un sol noyé de sables, comme l’est toute cette côte. En rentrant à l’orient dans le désert, l’on rencontre d’autres bandes de terres cultivables jusque sur la route de la Mekke. Ce sont des vallées où les eaux de l’hiver et de quelques puits engagent quelques paysans à s’établir, et à cultiver des palmiers et du doura sous la protection ou plutôt sous les rapines des Arabes. Ces paysans, séparés du reste de la terre, sont des demi-sauvages plus ignorants, plus grossiers et plus misérables que les Bedouins mêmes: liés au sol qu’ils cultivent, ils vivent dans les alarmes perpétuelles de perdre les fruits de leurs travaux. A peine ont-ils fait une récolte, qu’ils se hâtent de l’enfouir dans des lieux cachés: eux-mêmes se retirent parmi les rochers qui bordent le sud de la mer Morte. Ce pays n’a été visité par aucun voyageur; cependant il mériterait de l’être; car, d’après ce que j’ai ouï dire aux Arabes de Bakir, et aux gens de Gaze qui vont à Màân et à Karak sur la route des pèlerins, il y a au sud-est du lac Asphaltite, dans un espace de trois journées, plus de 30 villes ruinées, absolument désertes. Plusieurs d’entre elles ont de grands édifices avec des colonnes, qui ont pu être des temples anciens, ou tout au moins des églises grecques. Les Arabes s’en servent quelquefois pour parquer leurs troupeaux; mais le plus souvent ils les évitent, à cause des énormes scorpions qui y abondent. L’on ne doit pas s’étonner de ces traces de population, si l’on se rappelle que ce fut là le pays de ces Nabathéens qui furent les plus puissants des Arabes; et des Iduméens, qui, dans le dernier siècle de Jérusalem, étaient presque aussi nombreux que les Juifs: témoin le trait cité par Josèphe, qui dit qu’au bruit de la marche de Titus contre Jérusalem, il s’assembla tout d’un coup 30,000 Iduméens qui se jetèrent dans la ville pour la défendre. Il paraît qu’outre un assez bon gouvernement, ces cantons eurent encore pour mobile d’activité et de population une branche considérable du commerce de l’Arabie et de l’Inde. On sait que, dès le temps de Salomon, les villes d’Atsioum-Gâber et d’Aïlah en étaient deux entrepôts très-fréquentés: ces villes étaient situées sur le golfe de la mer Rouge adjacent, où l’on trouve encore la seconde, avec son nom, et peut-être la première dans el-Aqabé ou la fin (de la mer). Ces deux lieux sont aux mains des Bedouins, qui, n’ayant ni marine ni commerce, ne les habitent point. Mais les pèlerins du Kaire qui y passent rapportent qu’il y a à el-Aqabé un mauvais fort avec une garde turke, et de bonne eau, infiniment précieuse dans ce canton. Les Iduméens, à qui les Juifs n’enlevèrent ces ports que par époques passagères, dûrent en tirer de grands moyens de population et de richesse. Il paraît même qu’ils rivalisèrent avec les Tyriens, qui possédaient en ces cantons une ville sans nom, sur la côte de l’Hedjaz, dans le désert de Tih, et la ville de Faran, et sans doute el-Tor, qui lui servait de port. De là, les caravanes pouvaient se rendre en Palestine et en Judée dans l’espace de huit à dix jours; cette route, plus longue que celle de Suez au Kaire, l’est infiniment moins que celle d’Alep à Basra, qui en dure 35 et 40; et peut-être, dans l’état actuel, serait-elle préférable, si la voie de l’Égypte restait absolument fermée. Il ne s’agirait que de traiter avec les Arabes, auprès de qui les conventions seraient infiniment plus sûres qu’avec les Mamlouks.
Le désert de Tih dont je viens de parler est ce même désert où Moïse conduisit et retint les Hébreux pendant une génération, pour les y dresser à l’art de la guerre, et faire un peuple de conquérants d’un peuple de pasteurs. Le nom de el-Tih paraît relatif à cet événement, car il signifie le pays où l’on erre; mais l’on aurait tort de croire qu’il se soit conservé par tradition, puisque ses habitants actuels sont étrangers, et que, dans toutes ces contrées, l’on a bien de la peine à se ressouvenir de son grand-père; ce n’est qu’à raison de la lecture des livres hébreux et du Qôran que le nom d’el-Tih a pris cours chez les Arabes. Ils emploient aussi celui de Barr-el-tour Sina, qui signifie pays du mont Sinaï.
Ce désert, qui borne la Syrie au midi, s’étend en forme de presqu’île entre les deux golfes de la mer Rouge; celui de Suez à l’ouest, et celui d’el-Aqabé à l’est. Sa largeur commune est de 30 lieues sur 70 de longueur; ce grand espace est presque tout occupé par des montagnes arides qui, du côté du nord, se joignent à celles de la Syrie, et sont comme elles de roche calcaire. Mais en s’avançant au midi, elles deviennent graniteuses, au point que le Sinaï et l’Horeb ne sont que d’énormes pics de cette pierre. C’est à ce titre que les anciens appelèrent cette contrée Arabie pierreuse. La terre y est en général un gravier aride; il n’y croît que des acacias épineux, des tamariscs, des sapins, et quelques arbustes clair-semés et tortueux. Les sources y sont très-rares; et le peu qu’il y en a est tantôt sulfureux et thermal, comme à Hammâm-Farâoun; tantôt saumâtre et dégoûtant, comme à El-naba en face de Suez: cette qualité saline règne dans tout le pays, et il y a des mines de sel gemme dans la partie du nord. Cependant en quelques vallées, le sol plus doux, parce qu’il est formé de la dépouille des rocs, devient, après les pluies d’hiver, cultivable et presque fécond. Telle est la vallée de Djirandel, où il se trouve jusqu’à des bocages; telle encore la vallée de Faran, où les Bedouins rapportent qu’il y a des ruines qui ne peuvent être que celles de l’ancienne ville de ce nom. Autrefois l’on put tirer parti de toutes les ressources de ce terrain[63]; mais aujourd’hui, livré à la nature, ou plutôt à la barbarie, il ne produit que des herbes sauvages. C’est avec ce faible moyen que ce désert fait subsister trois tribus de Bedouins, qui peuvent former cinq à six mille ames répandues sur sa surface; on leur donne le nom général de Taouâra, ou Arabes de Tôr, parce que ce lieu est le plus connu et le plus fréquenté de leur pays. Il est situé sur la côte orientale du bras de Suez, dans un local sablonneux et bas comme toute cette plage. Son mérite est d’avoir une assez bonne rade et de l’eau potable; et les Arabes y en apportent du Sinaï, qui est réellement bonne. C’est là que les vaisseaux de Suez s’en approvisionnent en allant à Djedda; du reste l’on n’y trouve que quelques palmiers, des ruines d’un mauvais fort sans gardes, un petit couvent de Grecs, et quelques huttes de pauvres Arabes qui vivent de poisson, et s’engagent pour matelots. Il y a encore au midi deux petits hameaux de Grecs, aussi dénués et aussi misérables. Quant à la subsistance des trois tribus, elles la tirent de leurs chèvres, de leurs chameaux, de quelques gommes d’acacia qu’achète l’Égypte, des vols et des pillages sur les routes de Suez, de Gaze et de la Mekke. Pour leurs courses, ces Arabes n’ont pas de juments comme les autres, ou du moins ils n’en peuvent nourrir que très-peu; ils y suppléent par une espèce de chameau que l’on appelle hedjîne. Cet animal a toute la forme du chameau vulgaire; mais il en diffère en ce qu’il est infiniment plus svelte dans ses membres, et plus rapide dans ses mouvements. Le chameau vulgaire ne marche jamais qu’au pas, et il se balance si lentement, qu’à peine fait-il 1800 toises à l’heure; le hedjîne, au contraire, prend à volonté un trot qui, à raison de la grandeur de ses pas, devient rapide au point de parcourir deux lieues à l’heure. Le grand mérite de cet animal est de pouvoir soutenir une marche de 30 et 40 heures de suite, presque sans se reposer, sans manger et sans boire. L’on s’en sert pour envoyer des courriers, et pour faire de longues fuites. Si l’on a une fois pris une avance de quatre heures, la meilleure jument arabe ne peut jamais le rejoindre; mais il faut être habitué aux mouvements de cet animal; ses secousses écorchent et disloquent en peu de temps le meilleur cavalier, malgré les coussins dont on garnit le bât. Tout ce que l’on dit de la vitesse du dromadaire doit s’appliquer à cet animal. Cependant il n’a qu’une bosse; et je ne me rappelle pas, sur 25 à 30,000 chameaux que j’ai pu voir en Syrie et en Égypte, en avoir vu un seul à deux bosses.
Un dernier article plus important des revenus des Bedouins de Tôr est le pèlerinage des Grecs au couvent du mont Sinaï. Les schismatiques ont tant de dévotion aux reliques de sainte Catherine qu’ils disent y être, qu’ils doutent de leur salut s’ils ne les ont pas visitées au moins une fois dans leur vie. Ils y viennent jusque de la Morée et de Constantinople. Le rendez-vous est le Kaire, où les moines du mont Sinaï ont des correspondans qui traitent des escortes avec les Arabes. Le prix ordinaire est de 28 pataques par tête, c’est-à-dire de 147 livres, sans les vivres. Arrivés au couvent, ces Grecs font leurs dévotions, visitent l’église, baisent les reliques et les images, montent à genoux plus de cent marches de la montagne de Moïse, et finissent par donner une offrande qui n’est point taxée, mais qui est rarement de moins de 50 pataques[64].
A ces visites près, qui n’ont lieu qu’une fois l’année, ce couvent est le séjour le plus isolé et le plus sauvage de la nature. Le paysage des environs n’est qu’un entassement de rocs hérissés et nus. Le Sinaï, au pied duquel il est assis, est un pic de granit qui semble près de l’écraser. La maison est une espèce de prison carrée, dont les hautes murailles n’ont qu’une seule fenêtre; cette fenêtre, quoique très-élevée, sert aussi de porte; c’est-à-dire que, pour entrer dans le couvent, l’on s’assied dans un panier que les moines laissent pendre de cette fenêtre, et qu’ils hissent avec des cordes. Cette précaution est fondée sur la crainte des Arabes, qui pourraient forcer le couvent si l’on entrait par la porte: ce n’est que lors de la visite de l’évêque que l’on en ouvre une, qui, hors cette occasion, est condamnée. Cette visite doit avoir lieu tous les deux ou trois ans; mais comme elle entraîne une forte contribution aux Arabes, les moines l’éludent autant qu’ils peuvent. Ils ne se dispensent pas si aisément de payer chaque jour un nombre de rations; et les querelles qui arrivent à ce sujet leur attirent souvent des pierres et même des coups de fusil de la part des Bedouins mécontents. Jamais ils ne sortent dans la campagne; seulement, à force de travail, ils sont parvenus à se faire sur les rocs un jardin de terre rapportée, qui leur sert de promenade; ils y cultivent des fruits excellents, tels que des raisins, des figues, et surtout des poires dont ils font des présents très-recherchés au Kaire, où il n’y en a point. Leur vie domestique est la même que celle des Grecs et des Maronites du Liban, c’est-à-dire qu’elle est tout entière occupée à des travaux d’utilité ou à des pratiques de dévotion. Mais les moines du Liban ont l’avantage précieux d’une liberté extérieure et d’une sécurité que n’ont pas ceux du Sinaï. Du reste, cette vie prisonnière et dénuée de jouissance est celle de tous les moines des pays turks. Ainsi vivent les Grecs de Mar-Siméon, au nord d’Alep, de Mar-Sâba sur la mer Morte; ainsi vivent les Coptes des couvents du désert de Saint-Makaire et de celui de Saint-Antoine. Partout, ces couvents sont des prisons, sans autre jour extérieur que la fenêtre par où ils reçoivent leurs vivres; partout, ces couvents sont placés dans des lieux affreux dénués de tout, où l’on ne rencontre que rocs et rocailles, sans herbe et sans mousse; et cependant ils sont peuplés. Il y a 50 moines au Sinaï, 25 à Mar-Sâba, plus de 300 dans les deux déserts d’Égypte. J’en recherchais un jour la raison; et conversant avec un des supérieurs de Mar-Hanna, je lui demandais ce qui pouvait engager à cette vie vraiment misérable. «Hé quoi, me dit-il, n’es-tu pas chrétien? n’est-ce pas par cette route que l’on va au ciel?.... Mais, répondis-je, l’on peut aussi faire son salut dans le monde; et entre nous, père, je ne vois pas que les religieux, encore qu’ils soient pieux, aient cette ancienne ferveur qui tenait toute la vie les yeux fixés sur l’heure de la mort. Il est vrai, me dit-il, nous n’avons plus l’austérité des anciens anachorètes, et c’est un peu la raison qui peuple nos couvents. Toi qui viens de pays où l’on vit dans la sécurité et l’abondance, tu peux regarder notre vie comme une privation, et notre retraite du monde comme un sacrifice. Mais dans l’état de ce pays, peut-être n’en est-il pas ainsi. Que faire? être marchand? On a les soucis du négoce, de la famille, du ménage. L’on travaille 30 ans dans la peine; et un jour l’aga, le pacha, le qâdi, vous envoient prendre; on vous intente un procès sans motif, on aposte des témoins qui vous accusent; l’on vous bâtonne, l’on vous dépouille, et vous voilà au monde nu comme le premier jour. Pour le paysan, c’est encore pis; l’aga le vexe, le soldat le pille, l’Arabe le vole. Être soldat? le métier est rude, et la fin n’en est pas sûre. Il est peut-être dur de se renfermer dans un couvent; mais l’on y vit en paix; et quoique habituellement privé, peut-être l’est-on encore moins que dans le monde. Vois la condition de nos paysans, et vois la nôtre. Nous avons tout ce qu’ils ont, et même ce qu’ils n’ont pas; nous sommes mieux vêtus, mieux nourris; nous buvons du vin et du café. Et que sont nos religieux, sinon les enfants des paysans? Tu parles des Coptes de Saint-Makaire et de Saint-Antoine! sois persuadé que leur condition vaut encore mieux que celle des Bedouins et des Fellahs qui les environnent.»
J’avoue que je fus étonné de tant de franchise et de tant de justesse; mais je ne sentis que mieux que le cœur humain se retrouve partout avec les mêmes mobiles: partout c’est le désir du bien-être, soit en espoir, soit en jouissance actuelle; et le parti qui le détermine est toujours celui où il y a le plus à gagner. Il y a d’ailleurs bien des réflexions à faire sur le discours de ce religieux: il pourrait indiquer jusqu’à quel point l’esprit cénobitique est lié à l’état du gouvernement; de quels faits il peut dériver; en quelles circonstances il doit naître, régner, décliner, etc. Mais je dois terminer ce tableau géographique de la Syrie, et résumer en peu de mots ce que j’ai dit de ses revenus et de ses forces, afin que le lecteur se fasse une idée complète de son état politique.