LA Palestine, dans sa consistance actuelle, embrasse tout le terrain compris entre la Méditerranée à l’ouest, la chaîne des montagnes à l’est, et deux lignes tirées, l’une au midi par Kan-Younès, et l’autre au nord entre Qaïsarié et le ruisseau de Yâfa. Tout cet espace est une plaine presque unie, sans rivière ni ruisseau pendant l’été, mais arrosée de quelques torrents pendant l’hiver. Malgré cette aridité, le sol n’est pas impropre à la culture: l’on peut dire même qu’il est fécond; car lorsque les pluies d’hiver ne manquent pas, toutes les productions viennent en abondance: la terre, qui est noire et grasse, conserve assez d’humidité pour porter les grains et les légumes à leur perfection pendant l’été. L’on y sème plus qu’ailleurs du doura, du sésame, des pastèques et des fèves; l’on y joint aussi le coton, l’orge et le froment; mais quoique ce dernier soit le plus estimé, on le cultive moins, parce qu’il provoque l’avarice des commandants turks et les rapines des Arabes. En général, cette contrée est une des plus dévastées de la Syrie, parce qu’étant propre à la cavalerie, et adjacente au désert, elle est ouverte aux Bedouins, qui n’aiment pas les montagnes; depuis long-temps ils la disputent à toutes les puissances qui s’y sont établies: ils sont parvenus à s’y faire céder des terrains, moyennant quelques redevances, et de là ils infestent les routes, au point que l’on ne peut voyager en sûreté depuis Gaze jusqu’à Acre. Ils auraient même pu la posséder tout entière, s’ils eussent su profiter de leurs forces: mais, divisés entre eux par des intérêts et des querelles de familles, ils se font à eux-mêmes la guerre qu’ils devraient faire à leur ennemi commun, et ils perpétuent leur impuissance par leur anarchie, et leur pauvreté par leur brigandage.

La Palestine, ainsi que je l’ai dit, est un district indépendant de tout pachalic. Quelquefois elle a eu des gouverneurs propres, qui résidaient à Gaze avec le titre de pacha; mais dans l’ordre habituel, qui est celui de ce moment, elle se divise en trois apanages ou melkâné, à savoir, Yâfa, Loùdd et Gaze. Le premier est au profit de la sultane ouâldé mère: le capitan pacha a reçu les deux autres en récompense de ses services, et en paiement de la tête de Dâher. Il les afferme à un aga qui réside à Ramlé, et qui lui en paie 215 bourses; savoir, 180 pour Gaze et Ramlé, et 35 pour Loùdd.

Yâfa est tenu par un autre aga qui en rend 120 bourses à la sultane. Il a pour s’indemniser tous les droits du miri et de capitation de cette ville et de quelques villages voisins; mais l’article principal de son revenu est la douane, qu’il perçoit sur les marchandises qui entrent et qui sortent; elle est assez considérable, parce que c’est à Yâfa qu’abordent, et les riz que Damiette envoie à Jérusalem, et les marchandises d’un petit comptoir français établi à Ramlé, et les pèlerins de Morée, de Constantinople, et les denrées de la côte de Syrie: c’est aussi par cette porte que sortent les cotons filés de toute la Palestine, et les denrées que ce pays exporte sur la côte. Du reste, la puissance de cet aga se réduit à une trentaine de fusiliers à pied et à cheval, qui suffisent à peine à garder deux mauvaises portes, et à écarter les Arabes.

Comme port de mer et ville forte, Yâfa n’est rien; mais elle possède de quoi devenir un des lieux les plus intéressants de la côte, à raison de deux sources d’eau douce qui se trouvent dans son enceinte sur le rivage de la mer. Ces sources ont été une des causes de sa résistance lors des dernières guerres. Son port, formé par une jetée, et aujourd’hui comblé, pourrait être vidé et recevoir une vingtaine de bâtiments de 300 tonneaux. Ceux qui arrivent présentement, sont obligés de jeter l’ancre en mer, à près d’une lieue du rivage; ils n’y sont pas en sûreté, car le fond est un banc de roche et de corail qui s’étend jusqu’en face de Gaze.

Avant les deux derniers siéges, cette ville était une des plus agréables de la côte. Ses environs étaient couverts d’une forêt d’orangers, de limoniers, de cédrats, de poncires et de palmiers, qui ne commencent que là à porter de bons fruits[62]. Au delà, la campagne était remplie d’oliviers grands comme des noyers; mais les Mamlouks ayant tout coupé, pour le plaisir de couper, ou pour se chauffer, Yâfa a perdu la plupart de ses avantages et de ses agréments; heureusement l’on n’a pu lui enlever les eaux vives qui arrosent ses jardins, et qui ont déja ressuscité les souches, et fait renaître des rejetons.

A trois lieues à l’est de Yafâ, est le village de Loùdd, jadis Lydda et Diospolis; l’aspect d’un lieu où l’ennemi et le feu viennent de passer, est précisément celui de ce village. Ce ne sont que masures et décombres, depuis les huttes des habitants jusqu’au seraï ou palais de l’aga. Cependant il se tient à Loùdd, une fois la semaine, un marché où les paysans de tous les environs viennent vendre leur coton filé. Les pauvres chrétiens qui y habitent, montrent avec vénération les ruines de l’église de Saint-Pierre, et font asseoir les étrangers sur une colonne qui servit, disent-ils, à reposer ce saint. Ils montrent l’endroit où il prêchait, celui où il faisait sa prière, etc. Tout ce pays est plein de pareilles traditions. L’on n’y fait pas un pas, que l’on ne vous y montre des traces de quelque apôtre, de quelque martyr, de quelque vierge; mais quelle foi ajouter à ces traditions, quand l’expérience constate que les événements d’Ali-bek et de Dâher sont déja contestés et confondus!

A un tiers de lieue au sud de Loùdd, par une route bordée de nopals, est Ramlé, l’ancienne Arimathia. Cette ville est presque aussi ruinée que Loùdd même. On ne marche dans son enceinte qu’à travers des décombres: l’aga de Gaze y fait sa résidence dans un seraï dont les planchers s’écroulent avec les murailles. Pourquoi, disais-je un jour à un de ses sous-agas, ne répare-t-il pas au moins sa chambre? Et s’il est supplanté l’année prochaine, répondit-il, qui lui rendra sa dépense? Une centaine de cavaliers et autant de Barbaresques qu’il entretient, sont logés dans une vieille église chrétienne, dont la nef sert d’écurie, et dans un ancien khan, que les scorpions leur disputent. La campagne aux environs est plantée d’oliviers superbes, disposés en quinconce. La plupart sont grands comme des noyers de France; mais journellement ils dépérissent par vétusté, par les ravages publics, et même par des délits secrets: car dans ces cantons, lorsqu’un paysan a un ennemi, il vient de nuit scier ou percer les arbres à fleur de terre; et la blessure, qu’il a soin de recouvrir, épuisant la séve comme un cautère, l’olivier périt de langueur. En parcourant ces plantations, on trouve à chaque pas des puits secs, des citernes enfoncées, et de vastes réservoirs voûtés, qui prouvent que jadis la ville dut avoir plus d’une lieue et demie d’enceinte. Aujourd’hui, à peine y compte-t-on 200 familles. Le peu de terre que cultivent quelques-unes, appartient au mofti, et à deux ou trois de ses parents. Les ressources des autres se bornent à filer du coton, qui est enlevé en grande partie par deux comptoirs français qui y sont établis. Ce sont les derniers de cette partie de la Syrie; il n’y en a ni à Jérusalem, ni à Yâfa. On fait aussi à Ramlé du savon, qui passe presque tout en Égypte. Par un cas nouveau, l’aga y a fait construire en 1784 le seul moulin à vent que j’aie vu en Syrie et en Égypte, quoique l’on dise ces machines originaires de ces pays; et il l’a fait sur le dessin et sous la direction d’un charpentier vénitien.

La seule antiquité remarquable de Ramlé, est le minaret d’une mosquée ruinée, qui se trouve sur le chemin de Yâfa. L’inscription arabe porte qu’il fut bâti par Saïf-el-Dîn, sultan d’Égypte. Du sommet, qui est très-élevé, l’on suit toute la chaîne des montagnes qui vient de Nâblous, côtoyant la plaine, et qui va se perdre dans le sud. Si l’on parcourt cette plaine jusqu’à Gaze, on rencontre d’espace en espace quelques villages mal bâtis en terre sèche, qui, comme leurs habitants, portent l’empreinte de la pauvreté et de la misère. Ces maisons, vues de près, sont des huttes tantôt isolées, et tantôt rangées en forme de cellules, autour d’une cour fermée par un mur de terre. Les femmes y ont, comme partout, un logement séparé. Dans l’hiver, l’appartement habité est celui même des bestiaux; seulement la partie où l’on se tient, est élevée de deux pieds au-dessus du sol des animaux. Ces paysans en retirent l’avantage d’être chaudement sans brûler de bois; et cette économie est indispensable dans un pays qui en manque absolument. Quant au feu nécessaire pour cuire leurs aliments, ils le font avec de la fiente pétrie en forme de gâteaux, que l’on fait sécher au soleil, en les appliquant sur les murs de la hutte. L’été, ils ont un autre logement plus aéré; mais dont tous les meubles consistent pareillement en une natte et un vase à boire. Les environs de ces villages sont ensemencés, dans la saison, de grains et de pastèques; tout le reste est désert et livré aux Arabes-Bedouins qui y font paître leurs troupeaux. A chaque pas l’on y rencontre des ruines de tours, de donjons, de châteaux avec des fossés; quelquefois on y trouve pour garnison un lieutenant de l’aga, avec deux ou trois Barbaresques qui n’ont que la chemise et le fusil; plus souvent ils sont abandonnés aux chacals, aux hiboux et aux scorpions.

Parmi les lieux habités, on peut distinguer le village de Mesmîé, à quatre lieues de Ramlé, sur la route de Gaze; il fournit beaucoup de cotons filés. A une petite lieue de là à l’orient est une colline isolée, appelée par cette raison el-Tell; c’est le chef-lieu de la tribu des Ouadihié, dont était chaik Bakir, que l’aga de Gaze assassina, il y a trois ans, à un repas où il l’avait invité. On trouve, sur cette hauteur, des débris considérables d’habitations, et des souterrains tels qu’en offrent les fortifications du moyen âge. Ce lieu a dû être recherché en tout temps, pour son escarpement et pour la source qui est à ses pieds. Le ravin par lequel elle coule, est le même qui va se perdre près d’Azqâlan. A l’est, le terrain est rocailleux et cependant parsemé de sapins, d’oliviers et d’autres arbres. Bait-djibrim, Bethagabris dans l’antiquité, est un village habité qui n’en est éloigné que de trois petits quarts de lieue dans le sud. A sept heures de là, en tirant vers le sud-ouest, un autre village de Bedouins, appelé le Hesi, a, dans son voisinage, une colline factice et carrée, dont la hauteur passe soixante-dix pieds, sur cent cinquante pas de large et deux cents de long. Tout son talus a été pavé, et son sommet porte encore des traces d’une citadelle très-forte.

En se rapprochant de la mer, à trois lieues de Ramlé, sur la route de Gaze, est Yabné, qui dans l’antiquité fut Iamnia. Ce village n’a de remarquable qu’une hauteur factice, comme celle du Hesi, et un petit ruisseau, le seul de ces cantons qui ne tarisse pas en été. Son cours total n’est pas de plus d’une lieue et demie; avant de se perdre à la mer, il forme un marais appelé Roubîn, où des paysans avaient établi, il y a cinq ans, une culture de cannes à sucre qui promettait les plus grands succès; mais dès la seconde récolte, l’aga exigea une contribution qui les a forcés de déserter.