Il y a environ 20 ans, que par un désordre assez familier aux grandes régies, le couvent de Terre-Sainte se trouva chargé d’une dette de 600 bourses (750,000 liv.). Elle croissait de jour en jour, parce que la dépense ne cessait d’excéder la recette. Il eût été facile de se libérer tout à coup, attendu que le trésor du Saint-Sépulcre possède en diamants et en toutes sortes de pierres précieuses, en calices, en croix, en ciboires d’or et autres présents des princes chrétiens, pour plus d’un million; mais outre l’aversion qu’ont eue de tout temps les ministres des temples à toucher aux choses sacrées, il pouvait être important dans le cas en question, de ne pas montrer aux Turks, ni même aux chrétiens, de trop grandes ressources. La position était embarrassante; elle le devenait encore davantage par les murmures du procureur espagnol, qui se plaignait hautement de supporter seul le fardeau de la dette, parce qu’en effet, c’était lui qui fournissait les fonds les plus considérables. Dans ces circonstances, J. Ribeira, qui occupait ce poste, étant venu à mourir, le hasard lui donna pour successeur un homme qui, plus impatient encore, résolut de remédier au désordre à quelque prix que ce fût. Il s’y porta avec d’autant plus d’activité, qu’il se promit des avantages particuliers de la réforme qu’il méditait. Il dressa son plan en conséquence; pour l’exécuter, il s’adressa immédiatement au roi d’Espagne, par l’entremise de son confesseur, et il lui proposa:
«Que le zèle des princes chrétiens s’étant beaucoup refroidi depuis plusieurs années, leurs anciennes largesses au couvent de Terre-Sainte avaient considérablement diminué; que le roi très-fidèle avait retranché plus de la moitié des 40,000 piastres fortes qu’il avait coutume de donner; que le roi très-chrétien se tenant acquitté par la protection qu’il accordait, payait à peine les 1000 écus qu’il avait promis; l’Italie et l’Allemagne devenaient de jour en jour moins libérales, et que sa majesté catholique était la seule qui continuât les bienfaits de ses prédécesseurs. Il représenta que d’autre part, les dépenses de l’établissement n’ayant pas subi la même diminution, il en résultait un vide qui forçait chaque année de recourir à un emprunt; que de cette manière il s’était formé une dette qui s’accroissait de jour en jour, et qui menaçait de conduire à une ruine finale; que parmi les causes de cette dette, l’on devait surtout compter le pèlerinage des moines qui venaient visiter les saints lieux; qu’il fallait leur payer leurs voyages, leurs nolis, leurs péages, leur pension au couvent pendant deux et trois ans, etc.; que par un cas singulier, la majeure partie de ces moines était fournie par ces mêmes états qui avaient retiré leurs largesses, c’est-à-dire, par le Portugal, l’Allemagne et l’Italie; qu’il semblait étrange que le roi d’Espagne défrayât des gens qui n’étaient point ses sujets; et qu’il était abusif que le maniement même de ses fonds fût confié à un chapitre presque tout composé d’étrangers. Le suppliant insistant sur ce dernier article, priait sa majesté catholique d’intervenir à la réforme des abus, et d’établir un ordre nouveau et plus équitable, dont il insinua le dessein.»
Ces représentations eurent tout l’effet qu’il pouvait désirer. Le roi d’Espagne y faisant droit, se déclara d’abord protecteur spécial de l’ordre de Terre-Sainte en Levant, et en prit en cette qualité la direction; puis il nomma le requérant, J. Juan Ribeira, son procureur royal, lui donna à ce titre un cachet aux armes d’Espagne, et lui confia à lui seul la gestion de ses dons, sans en être comptable qu’à sa personne. De ce moment, J. Juan Ribeira, devenu plénipotentiaire, a signifié au discrétoire que désormais il aurait une caisse particulière, séparée de la caisse commune; que cette dernière resterait comme ci-devant, chargée des dépenses générales, et qu’en conséquence toutes les contributions des nations y seraient versées; mais qu’attendu que celle d’Espagne était hors de proportion avec les autres, il n’en serait désormais distrait qu’une partie relative au contingent de chacune, et que l’excédant serait versé dans sa caisse particulière; que les pèlerinages seraient désormais aux frais des nations respectives, à l’exception des sujets de France, dont-il voulait bien se charger. De là, il est arrivé que les pèlerinages et la plupart des dépenses générales resserrées, ont repris un équilibre avec la recette, et l’on a pu commencer d’acquitter la dette dont on était chargé; mais les religieux n’ont pas vu sans humeur le procureur devenir une puissance indépendante: ils ne lui pardonnent pas d’être à lui seul presque aussi riche que l’ordre entier: en effet, il a touché depuis huit ans quatre conduites ou contributions d’Espagne, évaluées à 800,000 piastres. L’argent qui forme ces conduites, consistant en piastres d’Espagne, se charge ordinairement sur un vaisseau français qui le transporte en Cypre, avec deux religieux qui veillent à sa garde. De Cypre, une partie des piastres fortes passe à Constantinople, où elles sont vendues avec bénéfice, et converties en monnaie turke. L’autre partie va directement par Yâfa à Jérusalem, dont les habitants l’attendent comme les Espagnols attendent le galion. Le procureur en verse une somme dans la caisse générale, et le reste est à sa discrétion. Les usages qu’il en fait, consistent, 1º en une pension de mille écus au vicaire français et à son discret qui, à ce moyen, lui procurent dans le conseil une majorité des suffrages; 2º en présents au gouverneur, au mofti, au qâdi, au naqîb, et autres grands dont le crédit peut lui être utile; enfin, il soutient la dignité de sa place: et cet article n’est pas une bagatelle; car il a ses interprètes particuliers, comme un consul, sa table, ses janissaires: seul des Francs, il monte à cheval dans Jérusalem, et marche escorté par des cavaliers; en un mot, il est, après le motsallam, la première personne du pays, et il traite d’égal à égal avec les puissances. Tant d’égards ne sont pas gratuits, comme l’on peut croire. Une seule visite à Djezzâr pour l’église de Nazareth, a coûté 30,000 pataques (157,000 liv.). Les musulmans de Jérusalem, qui désirent son argent, recherchent son amitié. Les chrétiens qui sollicitent ses aumônes, redoutent jusqu’à son indifférence. Heureuse la maison qu’il affectionne, et malheur à qui lui déplaît! car sa haine peut avoir des suites directes ou détournées, également redoutables: un mot à l’Ouâli attirerait le bâton, sans qu’on sût d’où il vient. Tant de pouvoir lui a fait dédaigner la protection accoutumée de l’ambassadeur de France, et il a fallu une affaire récente avec le pacha de Damas, pour lui rappeler qu’elle seule est plus efficace que 20,000 sequins. Ses agents, fiers de son crédit, en abusent comme tous les subalternes. Les moines espagnols de Yâfa et de Ramlé traitent les chrétiens qui dépendent d’eux, avec une rigueur qui n’est nullement évangélique: ils les excommunient en pleine église, en les apostrophant par leur nom; ils menacent les femmes dont il leur est revenu des propos; ils font faire des pénitences publiques, le cierge à la main; ils livrent aux Turks les indociles, et refusent tout secours à leurs familles; enfin ils choquent les usages du pays et la bienséance, en visitant les femmes des chrétiens, qui ne doivent voir que leurs très-proches parents, et en les entretenant sans témoins dans leurs appartements, pour raison de confession. Les Turks ne peuvent concevoir tant de liberté sans abus. Les chrétiens, dont l’esprit est le même à cet égard, en murmurent, mais ils n’osent éclater. L’expérience leur a appris que l’indignation des RR. PP. a des suites redoutables. L’on dit tout bas qu’elle attira, il y a six ou sept ans, un ordre du capitan-pacha, pour couper la tête à un habitant de Yâfa qui leur résistait. Heureusement l’aga prit sur lui d’en différer l’exécution, et de désabuser l’amiral; mais leur animosité n’a pas cessé de poursuivre cet homme par des chicanes de toute espèce. Récemment même, elle a sollicité l’ambassadeur d’Angleterre, sous la protection duquel il s’est mis, de donner main-levée à une punition qui n’est qu’une injuste vengeance.
Laissons-là des détails faits cependant pour peindre l’état de ce pays. Si nous quittons Jérusalem, nous ne trouvons plus dans cette partie du pachalic, que trois lieux qui méritent d’en faire mention.
Le premier est Râha, l’ancienne Yericho, située à six lieues au nord-est de Jérusalem: son local est une plaine de six à sept lieues de long sur trois de large, autour de laquelle règnent des montagnes stériles qui la rendent très-chaude. Jadis on y cultivait le baume de la Mekke. Selon les Hadjis, c’est un arbuste semblable au grenadier, dont les feuilles ont la forme de celles de la rhue; il porte une noix charnue, au milieu de laquelle est une amande d’où se retire le suc résineux qu’on appelle baume. Aujourd’hui il n’existe pas un de ces arbustes à Râha; mais l’on y en trouve une autre espèce, appelée zaqqoûn, qui produit une huile douce aussi vantée pour les blessures. Ce zaqqoûn ressemble à un prunier; il a des épines longues de quatre pouces, des feuilles d’olivier, mais plus étroites, plus vertes, et piquantes au bout: son fruit est un gland sans calice, sous l’écorce duquel est une pulpe, puis un noyau, dont l’amande rend une huile que les Arabes vendent très-cher à ceux qui en désirent: c’est le seul commerce de Râha, qui n’est qu’un village en ruines.
Le second lieu est Bait-el-lahm ou Bethlem, si célèbre dans l’histoire du christianisme. Ce village, situé à deux lieues de Jérusalem, au sud-est, est assis sur une hauteur, dans un pays de coteaux et de vallons, qui pourrait devenir très-agréable. C’est le meilleur sol de ces cantons; les fruits, les vignes, les olives, les sésames y réussissent très-bien; mais la culture manque, comme partout ailleurs. On compte dans ce village environ 600 hommes capables de porter le fusil dans l’occasion; et elle se présente souvent, tantôt pour résister au pacha, tantôt pour faire la guerre aux villages voisins, tantôt pour les dissensions intestines. De ces 600 hommes, on en compte une centaine de chrétiens latins, qui ont un curé dépendant du grand couvent de Jérusalem. Ci-devant ils étaient uniquement livrés à la fabrique des chapelets; mais les RR. PP. ne consommant pas tout ce qu’ils pouvaient fournir, ils ont repris le travail de la terre; ils font du vin blanc qui justifie la réputation qu’avaient jadis les vins de Judée; mais il a l’inconvénient d’être trop capiteux. L’intérêt de la sûreté, plus fort que celui de la religion, fait vivre ces chrétiens en assez bonne intelligence avec les musulmans, leurs concitoyens. Ils sont les uns et les autres du parti Yamâni, qui, en opposition avec le Qaîsi, divise toute la Palestine en deux factions ennemies. Le courage de ces paysans, fréquemment éprouvé, les a rendus redoutables dans leur voisinage.
Le troisième et dernier lieu est Habroun ou Hébron, situé à sept lieues, au sud de Bethlem; les Arabes n’appellent ce village que El-kalil[60], c’est-à-dire le bien-aimé, qui est l’épithète propre d’Abraham, dont on montre la grotte sépulcrale. Habroun est assis au pied d’une élévation sur laquelle sont de mauvaises masures, restes informes d’un ancien château. Le pays des environs est une espèce de bassin oblong, de cinq à six lieues d’étendue, assez agréablement parsemé de collines rocailleuses, de bosquets de sapins, de chênes avortés, et de quelques plantations d’oliviers et de vignes. L’emploi de ces vignes n’est pas de procurer du vin, attendu que les habitants sont tous musulmans zélés, au point qu’ils ne souffrent chez eux aucun chrétien; l’on ne s’en sert qu’à faire des raisins secs mal préparés, quoique l’espèce soit fort belle. Les paysans cultivent encore du coton, que leurs femmes filent, et qui se débite à Jérusalem et à Gaze. Ils y joignent quelques fabriques de savon; dont la soude leur est fournie par les Bedouins, et une verrerie fort ancienne, la seule qui existe en Syrie: il en sort une grande quantité d’anneaux colorés, de bracelets pour les poignets; pour les jambes, pour les bras au-dessus du coude[61], et diverses autres bagatelles que l’on envoie jusqu’à Constantinople. Au moyen de ces branches d’industrie, Habroun est le plus puissant village de ces cantons; il peut armer huit à neuf cents hommes qui, tenant pour la faction Qaîsi, sont les rivaux habituels de Bethlem. Cette discorde qui règne dans tout ce pays, depuis les premiers temps des Arabes, y cause une guerre civile perpétuelle. A chaque instant les paysans font des incursions sur les terres les uns des autres, et ravagent mutuellement leurs blés, leurs doura, leurs sésames, leurs oliviers, et s’enlèvent leurs brebis, leurs chèvres et leurs chameaux. Les Turks, qui partout répriment peu ces désordres, y remédient d’autant moins ici, que leur autorité y est très-précaire; les Bedouins, dont les camps occupent le plat pays, forment contre eux un parti d’opposition, dont les paysans s’étayent pour leur résister, et pour se tourmenter les uns les autres, selon les aveugles caprices de leur ignorance ou de leurs intérêts. De là une anarchie pire que le despotisme qui règne ailleurs, et une dévastation qui donne à cette partie un aspect plus misérable qu’au reste de la Syrie.
En marchant de Hébron vers le couchant, l’on arrive, après cinq heures de marche, sur des hauteurs qui, de ce côté, sont le dernier rameau des montagnes de la Judée. Là, le voyageur, fatigué du paysage raboteux qu’il quitte, porte avec complaisance ses regards sur la plaine vaste et unie, qui de ses pieds s’étend à la mer qu’il a en face; c’est cette plaine qui, sous le nom de Falastîne ou Palestine, termine de ce côté le département de la Syrie, et forme le dernier article dont j’ai à parler.
CHAPITRE VII.
De la Palestine.