De tout temps, Palmyre fut un entrepôt naturel pour les marchandises qui venaient de l’Inde par le golfe Persique, et qui de là, remontant par l’Euphrate ou par le désert, allaient, dans la Phénicie et l’Asie mineure, se répandre chez des nations qui en furent toujours avides. Ce commerce dut y fixer dès les siècles les plus reculés un commencement de population, et en faire une place importante quoique encore peu célèbre. Les deux sources d’eau douce[52] que son sol possède, furent surtout un attrait puissant d’habitation dans ce désert aride et sec partout ailleurs. Ce furent sans doute ces deux motifs qui attirèrent les regards de Salomon, et qui engagèrent ce prince commerçant à porter ses armes jusqu’à cette limite si reculée de la Judée. «Il y construisit de bonnes murailles, dit l’historien Josèphe[53], pour s’en assurer la possession, et il l’appela Tadmour, qui signifie lieu de palmiers.» L’on a voulu inférer de ce récit que Salomon en fut le premier fondateur; mais l’on en doit plutôt conclure que déja ce lieu avait une importance connue. Les palmiers qu’il y trouva ne sont l’arbre que des pays habités: dès avant Moïse, les voyages d’Abraham et de Jacob, de la Mésopotamie dans la Syrie, indiquent entre ces contrées des relations qui devaient animer Palmyre. La cannelle et les perles mentionnées au temps du législateur des Hébreux, attestent une communication avec l’Inde et le golfe Persique, qui devait suivre l’Euphrate, et passer encore à Palmyre. Aujourd’hui que ces siècles sont éloignés, et que la plupart des monuments ont péri, l’on raisonne mal sur l’état de ces contrées à ces époques, et on le saisit d’autant moins bien, que l’on admet comme faits historiques des faits antérieurs qui ont un caractère tout différent; cependant, si l’on observe que les hommes de tous les temps sont unis par les mêmes intérêts et les mêmes jouissances, l’on jugera qu’il a dû s’établir de très-bonne heure des relations de commerce de peuple à peuple, et que ces relations ont dû être à peu près les mêmes qui se retrouvent dans les temps postérieurs et mieux connus. D’après ce principe, en ne remontant pas au delà du siècle de Salomon, l’invasion de Tadmour par ce prince est un fait qui décèle une foule de rapports et de conséquences. Le roi de Jérusalem n’eût porté son attention sur un poste si éloigné, si isolé, sans un puissant motif d’intérêt. Cet intérêt n’a pu être que celui d’un grand commerce, dont ce lieu était déja l’entrepôt, dont l’Inde était un des objets éloignés, dont le golfe Persique était le principal foyer. Divers faits combinés concourent surtout à indiquer ce dernier article: bien plus, ils conduisent nécessairement à reconnaître le golfe Persique pour le centre du commerce de cet Ophir sur lequel on a bâti tant de mauvaises hypothèses. En effet, n’est-ce pas dans ce golfe que les Tyriens entretinrent dès les siècles reculés un commerce, et eurent des possessions dont les îles de Tyrus et Aradus restèrent les monuments? Si Salomon rechercha l’alliance de ces Tyriens, s’il eut besoin de leurs pilotes pour guider ses vaisseaux, le but du voyage ne dut-il pas être les lieux qu’ils fréquentaient déja, où ils se rendaient par leurs ports de Phœnicum oppidum, sur la mer Rouge, et peut-être de Tor, dont le nom semble une trace du leur? Les perles qui furent un des principaux articles du commerce de Salomon, ne sont-elles pas le produit presque exclusif de la côte du golfe, entre les îles de Tyrus et Aradus (aujourd’hui Bahrain), et le cap Masandoum? Les paons qui firent l’admiration des Juifs, n’ont-ils pas toujours passé pour originaires de la province de Perse adjacente au golfe? Les singes ne venaient-ils pas de l’Yémen, qui était sur la route, et où ils abondent encore? N’est-ce pas dans cet Yémen qu’est le pays de Saba, dont la reine apporta au roi juif de l’encens et de l’or? Ne sont-ce pas ces Sabéens que Strabon vante pour la quantité d’or qu’ils possédaient? On a cherché Ophir dans l’Inde et dans l’Afrique; mais n’est-il pas un des douze cantons ou peuples arabes mentionnés dans leurs origines hébraïques? Et peut-on le séparer de leur continent, quand ces origines suivent partout un ordre méthodique de positions, quoi qu’en aient dit Bochart et Calmet? Enfin, n’est-ce pas le nom même de cet Ophir qui se retrace dans celui d’Ofor, ville du district d’Oman, sur la côte des Perles? Ce pays n’a plus d’or, mais qu’importe, si Strabon nous apprend qu’au temps des Séleucides, les habitants de Gerrha, sur la route de Babylone, en retiraient une quantité considérable? Si l’on pèse toutes ces circonstances, l’on conviendra que le golfe Persique fut le foyer du plus grand commerce de l’ancien Orient; que ce fut pour y communiquer par une voie plus courte ou plus sûre, que Salomon se porta jusqu’à l’Euphrate; et qu’enfin, à titre d’entrepôt commode, Palmyre dut avoir dès cette époque un état, sinon brillant, du moins assez considérable. On juge même, en méditant sur les révolutions des siècles qui suivirent, que ce commerce fut un agent principal de ces grands mouvements de la basse Asie, dont des chroniques stériles ne rendent point raison. Si, postérieurement à Salomon, les Assyriens de Ninive tournèrent leur ambition vers la Kaldée et le cours inférieur de l’Euphrate, ce fut pour se rapprocher du golfe Persique, source de l’opulence. Si Babylone, de vassale de Ninive, devint en peu de temps sa rivale, et siége d’un empire nouveau, ce fut parce que son site la rendit l’entrepôt de cette circulation. Enfin, si ses rois firent des guerres si opiniâtres à Jérusalem et à Tyr, ce ne fut pas seulement pour dépouiller ces villes des richesses qu’elles possédaient, mais encore pour obstruer la dérivation qu’elles causaient par la mer Rouge. Un historien[54] qui nous apprend que Nabukodonosor, avant d’assiéger Jérusalem, s’empara de Tadmour, nous indique que cette ville participait aux opérations des grandes métropoles environnantes. Leur chute, arrivée par gradation, devint pour elle, sous l’empire des Perses et sous les successeurs d’Alexandre, le mobile de l’accroissement qu’elle semble acquérir tout à coup au temps des Parthes et des Romains; elle eut alors une période de plusieurs siècles de paix et d’activité, qui permirent à ses habitants d’élever ces monuments d’opulence dont nous admirons encore les débris. Ils purent y déployer d’autant plus de luxe, que le sol ne permettait aucun autre genre de dépense, et que le faste des négociants en tout pays se porte volontiers vers les constructions. Odenat et Zénobie mirent le comble à cette prospérité; mais, pour avoir voulu passer la mesure naturelle, ils en détruisirent tout à coup l’équilibre, et Palmyre, dépouillée par Aurélien de l’état qu’elle s’était fait en Syrie, puis assiégée, prise et dévastée par cet empereur, perdit en un jour la liberté et la sécurité, qui étaient les premiers mobiles de sa grandeur. Depuis lors, les guerres perpétuelles de ces contrées, les dévastations des conquérants, les vexations des despotes, en appauvrissant les peuples, ont diminué le commerce et tari la source qui venait au sein des déserts faire fleurir l’industrie et l’opulence: les faibles canaux qui en ont survécu, dérivés par Alep et Damas, ne servent aujourd’hui qu’à rendre son abandon plus sensible et plus complet.
En quittant ces ruines vénérables, et rentrant dans la terre habitée, nous trouvons d’abord Homs, l’Emesus des Grecs, située sur la rive orientale de l’Oronte. Cette ville, jadis place forte et très-peuplée, n’est plus qu’un assez gros bourg ruiné, où l’on ne compte pas plus de deux mille habitants, partie Grecs et partie Musulmans. Il y réside un aga, qui tient, à titre de sous-ferme, du pacha de Damas, toute la contrée jusqu’à Palmyre. Le pacha lui-même tient cette ferme à titre d’apanage relevant immédiatement du sultan: il en est de même de Hama et de Marra. Ces trois fermes sont portées à quatre cents bourses, ou cinq cent mille livres; mais elles rapportent près du quadruple.
A deux journées de chemin au-dessous de Homs, est Hama, célèbre en Syrie pour ses roues hydrauliques. Elles sont en effet les plus grandes que l’on y connaisse; elles ont jusqu’à trente-deux pieds de diamètre. La circonférence de ces roues est formée par des augets disposés de telle façon, qu’en tournant dans le courant du fleuve, ils se remplissent d’eau, et qu’en arrivant au zénith de la roue, ils se dégorgent dans un bassin, d’où l’eau se rend par des canaux aux bains publics et particuliers. La ville est située dans une vallée étroite, sur les deux rives de l’Oronte; elle contient environ quatre mille ames, et elle a quelque activité, parce qu’elle est sur la route d’Alep à Tripoli. Le sol est, comme dans toute cette partie, très-propre au froment et au coton; mais la culture, exposée aux rapines du Motsallam et des Arabes, est languissante. Un chaik de ceux-ci, nommé Mohammad-el-Korfân, s’est rendu si puissant depuis quelques années, qu’il est parvenu à imposer des contributions arbitraires sur le pays. On estime qu’il peut mettre sur pied jusqu’à trente mille cavaliers.
En continuant de descendre l’Oronte par une route qui n’est qu’un peu fréquentée, l’on rencontre dans un terrain marécageux un lieu intéressant par le contraste de fortune qu’il présente. Ce lieu appelé Famié, était jadis, sous le nom d’Apaméa, l’une des plus célèbres villes de ces cantons. C’était là, dit Strabon, que les Séleucides avaient établi l’école et la pépinière de leur cavalerie. Le terrain des environs, abondant en pâturages, nourrissait jusqu’à trente mille cavales, trois cents étalons et cinq cents éléphants. Au lieu de cette création si animée, à peine les marais de Famié nourrissent-ils aujourd’hui quelques buffles et quelques moutons. Aux soldats vétérans d’Alexandre qui en avaient fait le lieu de leur repos, ont succédé de malheureux paysans qui vivent dans les alarmes perpétuelles des vexations des Turks et des invasions des Arabes. De toutes parts, les mêmes tableaux se répètent dans ces cantons. Chaque ville et chaque village sont formés de débris, et assis sur des ruines de constructions anciennes: on ne cesse d’en rencontrer, soit dans le désert, soit en remontant la route jusqu’aux montagnes de Damas; soit même en passant au midi de cette ville, dans les immenses plaines du Haurân. Les pèlerins de la Mekke, qui les traversent pendant cinq à six journées, attestent qu’ils y trouvent à chaque pas des vestiges d’anciennes habitations. Cependant ils sont moins remarquables dans ces plaines, attendu que l’on y manque de matériaux durables; le sol est une terre pure sans pierres, et presque sans cailloux. Ce que l’on raconte de sa fertilité actuelle, répond parfaitement à l’idée qu’en donnent les livres hébreux. Partout où l’on sème le froment, il rend en profusion si les pluies ne manquent pas, et il croît à hauteur d’homme. Les pèlerins assurent même que les habitants ont une force de corps et une taille au-dessus du reste des Syriens: ils en doivent différer à d’autres égards, parce que leur climat, excessivement chaud et sec, ressemble plus à l’Égypte qu’à la Syrie. Ainsi que dans le désert, ils manquent d’eaux vives et de bois, font du feu avec de la fiente, et bâtissent des huttes avec de la terre battue et de la paille. Ils sont très-basanés; ils paient des redevances au pacha de Damas. Mais la plupart de leurs villages se mettent sous la protection de quelques tribus arabes; et quand les chaiks ont de la prudence, le pays prospère et jouit de la sécurité. Elle règne encore plus dans les montagnes qui bornent ces plaines à l’ouest et au nord; ce motif y a attiré depuis quelques années nombre de familles druzes et maronites, lassées des troubles du Liban; elles y ont formé des Dêa[55], ou villages, où elles professent librement leur culte, et ont des chapelles et des prêtres. Un voyageur intelligent trouverait sans doute en ces cantons divers objets intéressants d’antiquité et d’histoire naturelle; mais aucun Européen connu n’y a encore pénétré.
En se rapprochant du Jourdain, le pays devient plus montueux et plus arrosé; la vallée où coule ce fleuve, est en général abondante en pâturages, surtout dans la partie supérieure. Quant au fleuve lui-même, il a moins d’importance que l’imagination n’a coutume de lui en donner. Les Arabes, qui méconnaissent le nom de Jourdain, l’appellent el-Chariâ: sa largeur commune entre les deux principaux lacs, ne passe guère soixante-dix à quatre-vingts pieds; en récompense, il a une profondeur de dix à douze pieds. Dans l’hiver, il sort du lit étroit qui l’encaisse, et gonflé par les pluies, il déborde sur les deux rives jusqu’à former une nappe large quelquefois d’un quart de lieue; sa grande crue est en mars, au temps que les neiges fondent sur les montagnes du Chaik: alors, plus qu’en tout autre temps, ses eaux sont troubles et jaunâtres, et son cours impétueux. Ses rives sont couvertes d’une épaisse forêt de roseaux, de saules et d’autres arbustes qui servent de repaire à une foule de sangliers, d’onces, de chacals, de lièvres et d’oiseaux.
En traversant le Jourdain, à mi-chemin des deux lacs, on entre dans un canton montueux, jadis célèbre sous le nom de royaume de Samarie, et connu aujourd’hui sous celui de pays de Nâblous, qui en est le chef-lieu. Ce bourg, situé près de Sikem, et sur les ruines de la Neapolis des Grecs, est la résidence d’un chaik qui tient à ferme le tribut, dont il rend compte au pacha de Damas lors de sa tournée. L’état de ce pays est à peu près le même que celui des Druzes, avec la différence que ses habitants sont des musulmans zélés au point de ne pas souffrir volontiers des chrétiens parmi eux. Ils sont répandus par villages dans leurs montagnes, dont le sol, assez fertile, produit beaucoup de blé, de coton, d’olives et quelques soies. L’éloignement où ils sont de Damas, et la difficulté de leur terrain, en le préservant jusqu’à un certain point des vexations du gouvernement, leur ont procuré plus d’aisance que l’on n’en trouve ailleurs. Ils passent même en ce moment pour le plus riche peuple de la Syrie: ils doivent cet avantage à la conduite adroite qu’ils ont tenue dans les derniers troubles de la Galilée et de la Palestine; la tranquillité qui régnait chez eux, engagea beaucoup de gens aisés à venir s’y mettre à l’abri des revers de la fortune. Mais depuis quatre ou cinq ans, l’ambition de quelques chaiks, fomentée par les Turks, a suscité un esprit de faction et de discorde, qui a des effets presque aussi fâcheux que les vexations des pachas.
A deux journées au sud de Nâblous, en marchant par des montagnes qui à chaque pas deviennent plus rocailleuses et plus arides, l’on arrive à une ville qui, comme tant d’autres que nous avons parcourues, présente un grand exemple de la vicissitude des choses humaines: à voir ses murailles abattues, ses fossés comblés, son enceinte embarrassée de décombres, l’on a peine à reconnaître cette métropole célèbre qui jadis lutta contre les empires les plus puissants; qui balança un instant les efforts de Rome même; et qui, par un retour bizarre du sort, en reçoit aujourd’hui dans sa chute l’hommage et le respect; en un mot, l’on a peine à reconnaître Jérusalem. L’on s’étonne encore plus de sa fortune en voyant sa situation: car, placée dans un terrain scabreux et privé d’eau, entourée de ravines et de hauteurs difficiles, écartée de tout grand passage, elle ne semblait propre à devenir ni un entrepôt de commerce, ni un siége de consommation; mais elle a vaincu tous les obstacles, pour prouver sans doute ce que peut l’opinion maniée par un législateur habile, ou favorisée par des circonstances heureuses. C’est cette même opinion qui lui conserve encore un reste d’existence: la renommée de ses merveilles, perpétuée chez les Orientaux, en appelle et en fixe toujours un certain nombre dans ses murailles; musulmans, chrétiens, juifs, tous sans distinction de secte, se font un honneur de voir ou d’avoir vu la ville noble et sainte, comme ils l’appellent[56]. A juger par le respect qu’ils affectent pour ces lieux sacrés, l’on croirait qu’il n’est pas au monde de peuple plus dévot; mais cela ne les a pas empêchés d’acquérir et de mériter la réputation du plus méchant peuple de la Syrie, sans excepter Damas même: l’on estime que le nombre des habitants se monte à 12 ou 14,000 ames.
Jérusalem a eu de temps en temps des gouverneurs propres, avec le titre de pachas; mais plus ordinairement elle est, comme aujourd’hui, une dépendance de Damas, dont elle reçoit un motsallam ou dépositaire d’autorité. Ce motsallam en paie une ferme, dont les fonds se tirent du miri, des douanes, et surtout des sottises des habitants chrétiens. Pour concevoir ce dernier article, il faut savoir que les diverses communions des Grecs schismatiques et catholiques, des Arméniens, des Coptes, des Abyssins et des Francs se jalousant mutuellement la possession des lieux saints, se la disputent sans cesse à prix d’argent auprès des gouverneurs turks. C’est à qui acquerra une prérogative, ou l’ôtera à ses rivaux; c’est à qui se rendra le délateur des écarts qu’ils peuvent commettre. A-t-on fait quelque réparation clandestine à une église; a-t-on poussé une procession plus loin que de coutume; est-il arrivé un pèlerin par une autre porte que celle qui lui est assignée, c’est un sujet de délation au gouvernement, qui ne manque pas de s’en prévaloir, pour établir des avanies et des amendes. De là des inimitiés et une guerre éternelle entre les divers couvents, et entre les adhérents de chaque communion. Les Turks, à qui a chaque dispute rapporte toujours de l’argent, sont, comme l’on peut croire, bien éloignés d’en tarir la source. Grands et petits, tous en tirent parti; les uns vendent leur protection; les autres leurs sollicitations: de là un esprit d’intrigue et de cabale qui a répandu la corruption dans toutes les classes; de là, pour le motsallam, un casuel qui chaque année monte à plus de 100,000 piastres. Chaque pèlerin lui doit une entrée de 10 piastres; plus, un droit d’escorte pour le voyage au Jourdain, sans compter les aubaines qu’il tire des imprudences que ces étrangers commettent pendant leur séjour. Chaque couvent lui paie tant pour un droit de procession, tant pour chaque réparation à faire; plus, des présents à l’avènement de chaque supérieur, et au sien propre; plus, des gratifications sous main, pour obtenir des bagatelles secrètes que l’on sollicite, et tout cela va loin chez les Turks, qui, dans l’art de pressurer, sont aussi entendus que les plus habiles gens de loi de l’Europe. En outre, le motsallam perçoit des droits sur la sortie d’une denrée particulière à Jérusalem; je veux parler des chapelets, des reliquaires, des sanctuaires, des croix, des passions, des agnus-dei, des scapulaires, etc., dont il part chaque année près de 300 caisses. La fabrication de ces ustensiles de piété est la branche d’industrie qui fait vivre la plupart des familles chrétiennes et mahométanes de Jérusalem et de ses environs; hommes, femmes et enfants, tous s’occupent à sculpter, à tourner le bois, le corail, et à broder en soie, en perles et en fil d’or et d’argent. Le seul couvent de Terre-Sainte en enlève tous les ans pour 50,000 piastres; et ceux des Grecs, des Arméniens et des Coptes réunis, pour une somme encore plus forte: ce genre de commerce est d’autant plus nécessaire aux fabricants, que la main-d’œuvre est presque l’unique objet de leur salaire; et il devient d’autant plus lucratif aux débitants, que le prix du fonds est décuplé par une valeur d’opinion. Ces objets exportés dans la Turkie, l’Italie, le Portugal, dans l’Espagne et ses colonies, en font revenir à titre d’aumônes ou de paiements, des sommes considérables. A cet article les couvents joignent une autre branche moins importante, la visite des pèlerins. L’on sait que de tout temps, la dévote curiosité de visiter les saints lieux, conduisit de tous côtés des chrétiens à Jérusalem; il fut même un siècle où les ministres de la religion en avaient fait un acte nécessaire au salut. L’on se rappelle que ce fut cette ferveur qui, agitant l’Europe entière, produisit les croisades. Depuis leur malheureuse issue, le zèle des Européens se refroidissant de jour en jour, le nombre de leurs pèlerins s’est beaucoup diminué; et il se réduit désormais à quelques moines d’Italie, d’Espagne et d’Allemagne. Mais il n’en est pas ainsi des Orientaux: fidèles à l’esprit des temps passés, ils ont continué de regarder le voyage de Jérusalem comme une œuvre du plus grand mérite. Ils sont même scandalisés du relâchement des Francs à cet égard, et ils disent qu’ils sont tous devenus hérétiques ou infidèles. Leurs prêtres et leurs moines, à qui cette ferveur est utile, ne cessent de la fomenter. Les Grecs surtout assurent que le pèlerinage acquiert les indulgences plénières, non-seulement pour le passé, mais même pour l’avenir; et qu’il absout, non-seulement du meurtre, de l’inceste, de la pédérastie, mais encore de l’infraction du jeûne et des jours de fêtes, dont ils font des cas bien plus graves. De si grands encouragements ne demeurent pas sans effet; et chaque année il part de la Morée, de l’Archipel, de Constantinople, de l’Anatolie, de l’Arménie, de l’Égypte et de la Syrie, une foule de pèlerins de tout âge et de tout sexe; l’on en portait le nombre, en 1784, à 2000 têtes. Les moines, qui trouvent sur leurs registres, que jadis il en passait 10 à 12,000, ne cessent de dire que la religion dépérit, et que le zèle des fidèles s’éteint. Mais il faut convenir que ce zèle est un peu ruineux, puisque le simple pèlerinage coûte au moins 4,000 livres, et qu’il en est souvent qui, au moyen des offrandes, se montent à 50 et 60,000 livres.
Yâfa est le lieu où débarquent ces pèlerins. Ils y arrivent en novembre, et se rendent sans délai à Jérusalem, où ils restent jusqu’après les fêtes de Pâques. On les loge pêle-mêle par familles, dans les cellules des couvents de leur communion. Les religieux ont bien soin de dire que ce logement est gratuit; mais il ne serait ni honnête ni sûr de s’en aller sans faire une offrande qui excède de beaucoup le prix marchand d’une location. En outre, l’on ne peut se dispenser de payer des messes, des services, des exorcismes, etc., autre tribut assez considérable. L’on doit acheter encore des crucifix, des chapelets, des agnus-dei, etc. Le jour des Rameaux arrivé, l’on va se purifier au Jourdain; et ce voyage exige encore une contribution. Année commune, elle rapporte au gouverneur 15,000 sequins turks, c’est-à-dire 112,500 livres[57], dont il dépense environ la moitié en frais d’escorte et droits de passage qu’exigent les Arabes. Il faut voir dans les relations particulières de ce pèlerinage, la marche tumultueuse de cette foule dévote dans la plaine de Yericho; son zèle indécent et superstitieux à se jeter hommes, femmes et enfants, nus dans le Jourdain; leur fatigue à se rendre au bord de la mer Morte; leur ennui à la vue des rochers de cette contrée, la plus sauvage de la nature; enfin leur retour et leur visite des saints lieux, et la cérémonie du feu nouveau qui descend du ciel le samedi saint, apporté par un ange. Les Orientaux croient encore à ce miracle, quoique les Francs aient reconnu que les prêtres, retirés dans la sacristie, emploient des moyens très-naturels. La Pâque finie, chacun retourne en son pays, fier de pouvoir émuler avec les musulmans pour le titre de pèlerin[58]; plusieurs même, afin d’être reconnus partout pour tels, se font graver sur la main, sur le poignet ou sur le bras, des figures de croix, de lance, et le chiffre de Jésus et de Marie. Cette gravure douloureuse et quelquefois périlleuse[59], se fait avec des aiguilles dont on remplit la piqûre de poudre à canon, ou de chaux d’antimoine. Elle reste ineffaçable: les musulmans ont la même pratique; et elle se retrouve chez les Indiens, chez les sauvages, et chez les peuples anciens, toujours avec un caractère religieux, parce qu’elle tient à des usages de religion de la première antiquité. Tant de dévotion n’empêche pas ces pèlerins de participer au proverbe des Hadjis; et les chrétiens disent aussi: Prenez garde au pèlerin de Jérusalem. L’on conçoit que le séjour de cette foule à Jérusalem pendant cinq à six mois, y laisse des sommes considérables: à ne compter que quinze cents personnes, à cent pistoles par tête, c’est un million et demi. Une partie de cet argent passe en paiement de denrées au peuple et aux marchands, qui rançonnent les étrangers de tout leur pouvoir. L’eau se payait en 1784, jusqu’à 15 sous la voie. Une autre partie va au gouverneur et à ses employés, Enfin, la troisième reste dans les couvents. L’on se plaint de l’usage qu’en font les schismatiques; et l’on parle avec scandale de leur luxe, de leurs porcelaines, de leurs tapis, et même des sabres, des kandjars et bâtons qui meublent leurs cellules. Les Arméniens et les Francs sont beaucoup plus modestes; c’est vertu de nécessité dans les premiers, qui sont pauvres; mais c’est vertu de prudence dans les seconds, qui ne le sont pas.
Le couvent de ces Francs, appelé Saint-Sauveur, est le chef-lieu de toutes les missions de Terre-Sainte qui sont dans l’empire turk. L’on en compte dix-sept, que desservent des franciscains de toute nation, mais plus souvent des Français, des Italiens et des Espagnols. L’administration générale est confiée à trois individus de ces nations, de telle manière que le supérieur doit toujours être né sujet du pape; le procureur, sujet du roi catholique, et le vicaire, sujet du roi très-chrétien. Chacun de ces administrateurs a une clef de la caisse générale, afin que le maniement des fonds ne puisse se faire qu’en commun. Chacun d’eux est assisté d’un second appelé discret: la réunion de ces six personnages et d’un discret portugais, forme le directoire ou chapitre souverain qui gouverne le couvent et l’ordre entier. Ci-devant une balance combinée par les premiers législateurs, avait tellement distribué les pouvoirs de ces administrateurs, que la volonté d’un seul ne pouvait maîtriser celle de tous; mais comme tous les gouvernements sont sujets à révolution, il est arrivé depuis quelques années des incidents qui ont beaucoup dénaturé celui-ci. En voici l’histoire en deux mots.