L’état militaire n’a pas, à beaucoup près, la proportion qu’un tel revenu supposerait en Europe; toutes les troupes des pachas réunies, ne peuvent se porter à plus de 5,700 hommes, tant cavaliers que piétons, savoir:
| CAVALIERS. | BARBARESQUES. | ||
| Pour Alep, | 600 | et | 500 |
| Pour Tripoli, | 500 | 200 | |
| Pour Acre, | 1,000 | 900 | |
| Pour Damas, | 1,000 | 600 | |
| Pour la Palestine, | 300 | 100 | |
| TOTAL. | 3,400 | TOTAL. | 2,300 |
Les forces habituelles se réduisent donc à 3,400 cavaliers et 2,300 Barbaresques. Il est vrai que dans les cas extraordinaires, la milice des janissaires vient s’y joindre, et que les pachas appellent de toutes parts des vagabonds volontaires; ce qui forme ces armées subites que nous avons vues paraître dans les guerres de Dâher et d’Ali-bek; mais ce que j’ai exposé de la tactique de ces armées, et de la discipline de ces troupes, doit faire juger que la Syrie est un pays encore plus mal gardé que l’Égypte. Il faut cependant louer dans les soldats turks deux qualités précieuses; une frugalité capable de les faire vivre dans le pays le plus ruiné, et une santé qui résiste aux plus grandes fatigues. Elle est le fruit de la vie dure qu’ils mènent sans relâche: toujours en campagne, couchant sur la terre et dormant en plein air, ils n’éprouvent point cette alternative de la mollesse des villes et de la fatigue des camps, qui, chez les peuples policés, est si funeste aux militaires. Du reste la Syrie et l’Égypte, comparées relativement à la guerre, diffèrent presque en tout point. Attaquée par un ennemi étranger, l’Égypte se défend sur terre par ses déserts, et sur mer par sa plage dangereuse. La Syrie, au contraire, ouverte sur le continent par le Diarbekr, l’est encore sur la Méditerranée par une côte accessible dans toute sa longueur. Il est facile de descendre en Syrie; il est difficile d’aborder en Égypte: l’Égypte abordée, est conquise, la Syrie peut résister: l’Égypte conquise, est pénible à garder, facile à perdre; la Syrie, impossible à perdre et facile à garder. Il faut moins d’art encore pour conquérir l’une que pour conserver l’autre. La raison en est que l’Égypte étant un pays de plaine, la guerre y marche rapidement; tout mouvement mène à une bataille, et toute bataille y devient décisive; la Syrie, au contraire, étant un pays de montagnes, la guerre ne s’y peut faire que par actions de poste, et nulle perte n’y est sans ressource.
L’article de la population, qui reste à déterminer, est bien plus épineux que les deux précédents. L’on ne peut se conduire dans son calcul que par des analogies, qui ne sont pas à l’abri de l’erreur. Les plus probables se tirent de deux termes extrêmes assez bien connus: l’un, qui est le plus fort, est celui des Maronites et des Druzes; il donne 900 ames par lieue carrée, et il peut s’appliquer aux pays de Nâblous, de Hasbêya, d’Adjaloun, au territoire de Damas, et quelques autres lieux. L’autre, qui est le plus faible, est celui d’Alep, qui donne 380 à 400 habitants par lieue carrée, et il convient à la majeure partie de la Syrie. En combinant ces deux termes par un détail d’applications trop longues à déduire, il m’a paru que la population totale de la Syrie pouvait s’évaluer à 2,305,000, savoir:
| Pour le pachalic d’Alep, | 320,000 |
| Pour celui de Tripoli, non compris le Kesraouân, | 200,000 |
| Pour le Kesraouân, | 115,000 |
| Pour le pays des Druzes, | 120,000 |
| Pour le pachalic d’Acre, | 300,000 |
| Pour la Palestine, | 50,000 |
| Pour le pachalic de Damas, | 1,200,000 |
| TOTAL | 2,305,000 |
Supposons deux millions et demi; la consistance de la Syrie étant d’environ 5,250 lieues carrées, à raison de 150 de longueur sur 35 de large, il en résulte un terme général de 476 ames par lieue carrée. On a droit de s’étonner d’un rapport si faible dans un pays aussi excellent; mais l’on s’étonnera davantage, si l’on compare à cet état la population des temps anciens. Les seuls territoires de Yamnia et de Yoppé en Palestine, dit le géographe philosophe Strabon, furent jadis si peuplés, qu’ils pouvaient entre eux armer 40,000 hommes. A peine aujourd’hui en fourniraient-ils 3,000. D’après le tableau assez bien constaté de la Judée au temps de Titus, cette contrée devait contenir 4,000,000 d’ames; et aujourd’hui elle n’en a peut-être pas 300,000. Si l’on remonte aux siècles antérieurs, on trouve la même affluence chez les Philistins, chez les Phéniciens, et dans les royaumes de Samarie et de Damas. Il est vrai que quelques écrivains raisonnant sur des comparaisons tirées de l’Europe, ont révoqué ces faits en doute; et réellement plusieurs sont susceptibles de critique; mais les comparaisons établies ne sont pas moins vicieuses, 1º en ce que les terres d’Asie en général sont plus fécondes que celles d’Europe; 2º en ce qu’une partie de ces terres est capable d’être cultivée, et se cultive en effet sans repos et sans engrais; 3º en ce que les Orientaux consomment moitié moins pour leur subsistance que la plupart des Occidentaux. De ces diverses raisons combinées, il résulte que dans ces contrées, un terrain d’une moindre étendue peut contenir une population double et triple. On se récrie sur des armées de 2 et 300,000 hommes, fournies par des états qui en Europe n’en comporteraient pas 20 ou 30,000; mais l’on ne fait pas attention que les constitutions des anciens peuples différaient absolument des nôtres; que ces peuples étaient purement agricoles; qu’il y avait moins d’inégalité, moins d’oisiveté que parmi nous; que tout cultivateur était soldat; qu’en guerre l’armée était souvent la nation entière; qu’en un mot c’était l’état présent des Maronites et des Druzes. Ce n’est pas que je voulusse soutenir ces populations subites qui d’un seul homme font sortir en peu de générations des peuples nombreux et puissants. Il est dans ces récits beaucoup d’équivoques de mots et d’erreurs de copistes; mais en n’admettant que l’état conforme à l’expérience et à la nature, rien ne prouve contre les grandes populations d’une certaine antiquité: sans parler du témoignage positif de l’histoire, il est une foule de monuments qui déposent en leur faveur. Telles sont les ruines innombrables semées dans des plaines et même dans des montagnes aujourd’hui désertes. On trouve aux lieux écartés du Carmel, des vignes et des oliviers sauvages qui n’y ont été portés que par la main des hommes; et dans le Liban des Druzes et des Maronites, les rochers abandonnés aux sapins et aux broussailles, offrent en mille endroits des terrasses qui attestent une ancienne culture, et par conséquent une population encore plus forte que de nos jours.
Il ne me reste qu’à rassembler les faits généraux épars dans cet ouvrage, et ceux que je puis avoir omis, pour former un tableau complet de l’état politique, civil et moral des habitants de la Syrie.
CHAPITRE IX.
Gouvernement des Turks en Syrie.
LE lecteur a déja pu juger, par divers traits qui se sont présentés, que le gouvernement des Turks en Syrie est un pur despotisme militaire, c’est-à-dire, que la foule des habitants y est soumise aux volontés d’une faction d’hommes armés, qui disposent de tout selon leur intérêt et leur gré. Pour mieux concevoir dans quel esprit cette faction gouverne, il suffit de se représenter à quel titre elle prétend posséder.