Lorsque les Ottomans, sous la conduite du sultan Sélim, enlevèrent la Syrie aux Mamlouks, ils ne la regardèrent que comme la dépouille d’un ennemi vaincu, comme un bien acquis par le droit des armes et de la guerre. Or, dans ce droit, chez les peuples barbares, le vaincu est entièrement à la discrétion du vainqueur; il devient son esclave; sa vie, ses biens lui appartiennent: le vainqueur est un maître qui peut disposer de tout, qui ne doit rien, et qui fait grace de tout ce qu’il laisse. Tel fut le droit des Romains, des Grecs, et de toutes ces sociétés de brigands que l’on a décorés du nom de conquérants. Tel, de tout temps, fut celui des Tartares, dont les Turks tirent leur origine. C’est sur ces principes que fut formé même leur premier état social. Dans les plaines de la Tartarie, les hordes divisées d’intérêt, n’étaient que des troupes de brigands armés pour attaquer ou pour se défendre, pour piller à titre de butin, tous les objets de leur avidité. Déja tous les éléments de l’état present étaient formés: sans cesse errants et campés, les pasteurs étaient des soldats; la horde était une armée: or, dans une armée, les lois ne sont que les ordres des chefs; ces ordres absolus ne souffrent pas de délai; ils doivent être unanimes, partir d’une même volonté, d’une seule tête: de là, une autorité suprême dans celui qui commande; de là une soumission passive dans celui qui obéit. Mais comme dans la transmission de ces ordres, l’instrument devient agent à son tour, il en résulte un esprit impérieux et servile, qui est précisément celui qu’ont porté avec eux les Turks conquérants. Fier, après la victoire, d’être un des membres du peuple vainqueur, le dernier des Ottomans regardait le premier des vaincus avec l’orgueil d’un maître; cet esprit croissant de grade en grade, que l’on juge de la distance qu’a dû voir le chef suprême, de lui à la foule des esclaves. Le sentiment qu’il en a conçu ne peut mieux se peindre que par la formule des titres que se donnent les sultans dans les actes publics. «Moi,» disent-ils dans les traités avec les rois de France, «moi qui suis par les graces infinies du grand, juste et tout-puissant Créateur, et l’abondance des miracles du chef de ses prophètes, empereur des puissants empereurs, refuge des souverains, distributeur des couronnes aux rois de la terre, serviteur des deux très-sacrées villes (la Mekke et Médine), gouverneur de la sainte cité de Jérusalem, maître de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, conquises avec notre épée victorieuse et notre épouvantable lance, seigneur des deux mers (Blanche et Noire), des Damas, odeur du paradis, de Bagdad, siége de kalifes, des forteresses de Bellegrad, d’Agria, et d’une multitude de pays, d’îles, de détroits, de peuples, de générations et de tant d’armées victorieuses qui reposent auprès de notre Porte sublime; moi enfin qui suis l’ombre de Dieu sur la terre, etc.»

Du faîte de tant de grandeur, quel regard un sultan abaissera-t-il vers le reste des humains? Que lui paraîtra cette terre qu’il possède, qu’il distribue, sinon un domaine dont il est l’absolu maître? Que lui paraîtront ces peuples qu’il a conquis, sinon des esclaves dévoués à le servir? Que lui paraîtront ces soldats qu’il commande, sinon des valets avec lesquels il maintient ses esclaves dans l’obéissance? Et telle est réellement la définition du gouvernement turk. L’on peut comparer l’empire à une habitation de nos îles à sucre, où une foule d’esclaves travaillent pour le luxe d’un grand propriétaire, sous l’inspection de quelques serviteurs qui en profitent. Il n’y a d’autre différence, sinon que le domaine du sultan étant trop vaste pour une seule régie, il a fallu le diviser en sous-habitations, avec des sous-régies sur le plan de la première. Telles sont les provinces sous le gouvernement des pachas. Ces provinces se trouvant encore trop vastes, les pachas y ont pratiqué d’autres divisions; et de là cette hiérarchie de préposés qui, de grade en grade, atteignent aux derniers détails. Dans cette série d’emplois, l’objet de la commission étant toujours le même, les moyens d’exécution ne changent pas de nature. Ainsi le pouvoir étant, dans le premier moteur, absolu et arbitraire, il se transmet arbitraire et absolu à tous ses agents. Chacun d’eux est l’image de son commettant. C’est toujours le sultan qui commande sous les noms divers de pacha, de motsallam, de quâïemmaqam, d’aga; et il n’y a pas jusqu’au délibache qui ne le représente. Il faut entendre avec quel orgueil le dernier de ces soldats donnant des ordres dans un village, prononce: C’est la volonté du sultan; c’est le bon plaisir du sultan. La raison de cet orgueil est simple: c’est que, devenant porteur de la parole, et ministre de l’ordre du sultan, il devient le sultan même. Que l’on juge des effets d’un tel régime, quand l’expérience de tous les temps a prouvé que la modération est la plus difficile des vertus; quand, dans les hommes même qui en sont les apôtres, elle n’est souvent qu’en théorie; que l’on juge des abus d’un pouvoir illimité dans des grands qui ne connaissent ni la souffrance ni la pitié, dans des parvenus avides de jouir, fiers de commander, et dans des subalternes avides de parvenir: que l’on juge si des écrivains spéculatifs ont eu raison d’avancer que le despotisme en Turkie n’est pas un si grand mal que l’on pense, parce que, résidant dans la personne du souverain, il ne doit peser que sur les grands qui l’entourent! Sans doute, comme disent les Turks, le sabre du sultan ne descend pas jusqu’à la poussière; mais ce sabre, il le dépose dans les mains de son vizir, qui le remet au pacha, d’où il passe au motsallam, à l’aga et jusqu’au dernier délibache; en sorte qu’il se trouve à la portée de tout le monde, et frappe jusqu’aux plus viles têtes. Ce qui fait l’erreur de ces raisonnements est l’état du peuple de Constantinople; pour qui le sultan se donne des soins qu’en effet on ne prend pas ailleurs; mais ces soins qu’il rend à sa sûreté personnelle, n’existent pas pour le reste de l’empire: l’on peut dire même qu’ils ont de fâcheux effets; car si Constantinople manque de vivres, l’on affame dix provinces pour lui en fournir. Cependant, est-ce par la capitale que l’empire existe, ou par les provinces? C’est donc dans les provinces qu’il faut étudier l’action du despotisme; et en Turkie, comme partout ailleurs, cette étude convainc que le pouvoir arbitraire dans le souverain, est funeste à l’état, parce que du souverain il se transmet nécessairement à ses préposés, et que dans cette transmission il devient d’autant plus abusif qu’il descend davantage; puisqu’il est vrai que le plus dur des tyrans est l’esclave qui devient maître. Examinons les abus de ce régime dans la Syrie.

En chaque gouvernement, le pacha étant l’image du sultan, il est comme lui despote absolu; il réunit tous les pouvoirs en sa personne: il est chef et du militaire, et des finances, et de la police, et de la justice criminelle. Il a droit de vie et de mort; il peut faire à son gré la paix et la guerre; en un mot, il peut tout. Le but principal de tant d’autorité, est de percevoir le tribut, c’est-à-dire, de faire passer le revenu au grand propriétaire, à ce maître qui a conquis et qui possède la terre par le droit de son épouvantable lance. Ce devoir rempli, l’on n’en exige pas d’autre; l’on ne s’inquiète pas même de quelle manière l’agent pourvoit à le remplir: les moyens sont à sa discrétion; et telle est la nature des choses, qu’il ne peut être délicat sur le choix; car premièrement il ne peut s’avancer, ni même se maintenir, qu’autant qu’il fournit des fonds: en second lieu, il ne doit sa place qu’à la faveur du vizir ou de telle autre personne en crédit; et cette faveur ne s’obtient et ne s’entretient que par une enchère sur d’autres concurrents. Il faut donc retirer de l’argent, et pour acquitter le tribut et remplir les avances, et pour soutenir sa dignité, et pour s’assurer des ressources. Aussi le premier soin d’un pacha qui arrive à son poste est-il d’aviser aux moyens d’avoir de l’argent; et les plus prompts sont toujours les meilleurs. Celui qu’établit l’usage pour la perception du miri et des douanes est de constituer pour l’année courante un ou plusieurs fermiers principaux, lesquels, afin de faciliter leur régie, la subdivisent en sous-fermes, qui de grade en grade descendent jusqu’aux plus petits villages. Le pacha donne ces emplois par enchère, parce qu’il veut en retirer le plus d’argent qu’il est possible: de leur côté, les fermiers qui ne les prennent que pour gagner, mettent tout en œuvre pour augmenter leur recette. De là, dans ces agents, une avidité toujours voisine de la mauvaise foi; de là des vexations où ils se portent d’autant plus aisément, qu’elles sont toujours soutenues par l’autorité; de là, au sein du peuple, une faction d’hommes intéressés à multiplier ses charges. Le pacha peut s’applaudir de pénétrer aux sources les plus profondes de l’aisance, par la rapacité clairvoyante des subalternes. Mais qu’en arrive-t-il? Le peuple, gêné dans la jouissance des fruits de son travail, restreint son activité dans les bornes des premiers besoins; le laboureur ne sème que pour vivre; l’artisan ne travaille que pour nourrir sa famille; s’il a quelque superflu, il le cache soigneusement: ainsi le pouvoir arbitraire du sultan transmis au pacha et à tous ses subdélégués, en donnant un libre essor à leurs passions, est devenu le mobile d’une tyrannie répandue dans toutes les classes; et les effets en ont été de diminuer par une action réciproque l’agriculture, les arts, le commerce, la population, en un mot, tout ce qui constitue la puissance de l’état, c’est-à-dire, la puissance même du sultan.

Ce pouvoir n’a pas de moindres abus dans l’état militaire. Toujours pressé par ce besoin d’argent d’où dépendent sa sûreté, sa tranquillité, le pacha a retranché tout ce qu’il a pu des frais habituels de la guerre. Il a diminué les troupes, il a pris des soldats au rabais, il a fermé les yeux sur leurs désordres; la discipline s’est perdue. Si maintenant il survenait une guerre étrangère; si, comme il est arrivé en 1772, les Russes reparaissaient en Syrie, qui défendrait la province du sultan?

Il arrive quelquefois que les pachas, sultans dans leur province, ont entre eux des haines personnelles; pour les satisfaire, ils se prévalent de leur pouvoir, et ils se font mutuellement des guerres sourdes ou déclarées, dont les effets ruineux tombent toujours sur les sujets du sultan.

Enfin il arrive encore que ces pachas sont tentés de s’approprier ce pouvoir dont ils sont dépositaires. La Porte, qui a prévu ce cas, tâche d’y obvier par plusieurs moyens; elle partage les commandements, et tient des officiers particuliers dans les châteaux des capitales, telles qu’Alep, Damas, Tripoli, etc.; mais s’il survenait un ennemi étranger, que produirait ce partage? Elle envoie tous les trois mois des capidjis qui tiennent les pachas en alarmes, par les ordres secrets dont ils sont porteurs; mais souvent les pachas, aussi rusés, se débarrassent de ces surveillants incommodes; enfin, elle change fréquemment les pachas de résidence, afin qu’ils n’aient pas le temps de s’affectionner un pays; mais comme toutes les conséquences d’un ordre vicieux sont abusives, il est arrivé que les pachas, incertains du lendemain, traitent leur province comme un lieu de passage, et n’y font aucune amélioration dont leur successeur puisse profiter: au contraire, ils se hâtent d’en épuiser les produits, et de recueillir en un jour, s’il est possible, les fruits de plusieurs années. Il est vrai que de temps en temps ces concussions sont punies par le cordon; et c’est ici une des pratiques de la Porte qui décèlent le mieux l’esprit de son gouvernement. Lorsqu’un pacha a dévasté une province, lorsqu’à force de tyrannie, les clameurs sont parvenues jusqu’à Constantinople, malheur à lui s’il manque de protecteur, s’il retient son argent! A l’un des termes de l’année, un capidji arrive, montrant le fermân de prorogation, quelquefois même apportant une seconde, une troisième queue, ou telle autre faveur nouvelle; mais pendant que le pacha en fait célébrer la fête, il paraît un ordre pour sa déposition, puis un autre pour son exil, et souvent un kat-chérif pour sa tête. Le motif en est toujours d’avoir vexé les sujets du sultan; mais la Porte, en s’emparant du trésor du concussionnaire, et n’en rendant jamais rien au peuple qu’il a pillé, donne à penser qu’elle n’improuve pas un pillage dont elle profite. Aussi ne cesse-t-on de voir dans l’empire des gouverneurs concussionnaires et rebelles: si nul d’entre eux n’a réussi à se faire un état indépendant et stable, c’est bien moins par la sagesse des mesures du divan, et par la vigilance des capidjis, que par l’ignorance des pachas dans l’art de régner. L’on a oublié dans l’Asie ces moyens moraux qui, maniés par des législateurs habiles, ont souvent élevé de grandes puissances sur des bases d’abord très-faibles. Les pachas ne connaissent que l’argent; une expérience répétée n’a pu leur faire sentir que ce moyen, loin d’être le gage de leur sûreté, devenait le motif de leur perte: ils ont la manie d’amasser des trésors, comme si l’on achetait des amis! Asàd, pacha de Damas, laissa huit millions, et fut trahi par son mamlouk, et étouffé dans le bain. On a vu quel fut le sort d’Ybrahim Sabbâr avec ses vingt millions. Djezzâr prend la même route, et n’ira pas à une autre fin. Personne ne s’est avisé de susciter cet amour du bien public, qui, dans la Grèce et l’Italie; même dans la Hollande et la Suisse, a fait lutter avec succès de petits peuples contre de grands empires. Émirs et pachas, tous imitent le sultan; tous regardent leur pays comme un domaine; et leurs sujets comme des domestiques. Leurs sujets, à leur tour, ne voient en eux que des maîtres; et puisque tous se ressemblent, peu importe lequel servir. De là, dans ces états, l’usage des troupes étrangères, de préférence aux troupes nationales. Les commandants se défient de leur peuple, parce qu’ils sentent ne pas mériter son attachement. Leur but n’est pas de gouverner leur pays, mais de le maîtriser: par un juste retour, leur pays s’embarrasse peu qu’on les attaque; et les mercenaires qu’ils soudoient, fidèles à leur esprit, les vendent à l’ennemi pour profiter de leur dépouille. Dâher avait nourri dix ans le Barbaresque qui le tua. C’est un fait digne de remarque que la plupart des états de l’Asie et de l’Afrique, surtout depuis Mahomet, ont été gouvernés par ces principes, et qu’il n’y a pas eu de pays où l’on ait vu tant de troubles dans les états, tant de révolutions dans les empires. N’en doit-on pas conclure que la puissance arbitraire dans le souverain n’est pas moins funeste à l’état militaire qu’à la régie des finances? Achevons d’examiner ses effets en Syrie sur le régime civil.

A titre d’image du sultan, le pacha est chef de toute la police de son gouvernement; et sous ce titre, il faut comprendre aussi la justice criminelle. Il a le droit le plus absolu de vie et de mort; il l’exerce sans formalité, sans appel. Partout où il rencontre un délit, il fait saisir le coupable; et les bourreaux qui l’accompagnent l’étranglent ou lui coupent la tête sur-le-champ; quelquefois il ne dédaigne pas de remplir leur office. Trois jours avant mon arrivée à Sour, Djezzâr avait éventré un maçon d’un coup de hache. Souvent le pacha rôde déguisé; et malheur à quiconque est surpris en faute! Comme il ne peut remplir cet emploi dans tous les lieux, il commet à sa place un officier que l’on appelle l’ouâli; cet ouâli remplit les fonctions de nos officiers de guet; comme eux, il rôde la nuit et le jour; il veille aux séditions, il arrête les voleurs; comme le pacha, il juge et condamne sans appel: le coupable baisse le cou; le bourreau frappe, la tête tombe, et l’on emporte le corps dans un sac de cuir. Cet officier a une foule d’espions qui sont presque tous des filous, au moyen desquels il sait tout ce qui se passe. D’après cela, il n’est pas étonnant que des villes comme le Kaire, Alep et Damas, soient plus sûres que Gênes, Rome et Naples; mais par combien d’abus cette sûreté est-elle achetée! et à combien d’innocents la partialité de l’ouâli et de ses agents ne doit-elle pas coûter la vie!

L’ouâli exerce aussi la police des marchands, c’est-à-dire qu’il veille sur les poids et mesures; et sur cet article, la sévérité est extrême: pour le moindre faux poids sur le pain, sur la viande, sur le debs ou les sucreries, l’on donne 500 coups de bâton, et quelquefois l’on punit de mort. Les exemples en sont fréquents dans les grandes villes. Cependant il n’est pas de pays où l’on vende plus à faux poids: les marchands en sont quittes pour veiller au passage de l’ouâli et du mohteseb[65]. Sitôt qu’ils paraissent à cheval, tout s’esquive et se cache; on produit un autre poids: souvent les débitants font des traités avec les valets qui marchent devant les deux officiers; et moyennant une rétribution, ils sont sûrs même de l’impunité.

Du reste, les fonctions de l’ouâli n’atteignent point à ces objets utiles ou agréables qui font le mérite de la police parmi nous. Ils n’ont aucun soin ni de la propreté, ni de la salubrité des villes: elles ne sont, en Syrie comme en Égypte, ni pavées, ni balayées, ni arrosées; les rues sont étroites, tortueuses, et presque toujours embarrassées de décombres. On est surtout choqué d’y voir une foule de chiens hideux qui n’appartiennent à personne. Ils forment une espèce de république indépendante qui vit des aumônes du public. Ils sont cantonnés par familles et par quartiers; et si quelqu’un d’entre eux sort de ses limites, il s’ensuit des combats qui importunent les passants. Les Turks, qui versent le sang des hommes si aisément, ne les tuent point; seulement ils évitent leur attouchement comme immonde. Ils prétendent qu’ils font la sûreté nocturne des villes; mais l’ouâli et les portes dont chaque rue est fermée, la font encore mieux: ils ajoutent qu’ils mangent les charognes; et en cela ils sont aidés d’une foule de chacals cachés dans les jardins et parmi les décombres et les tombeaux. Il ne faut d’ailleurs chercher dans les villes turkes, ni promenades, ni plantations. Dans un tel pays, la vie ne paraîtra sans doute ni sûre ni agréable; mais c’est encore l’effet du pouvoir absolu du sultan.

CHAPITRE X.