Ce que ces personnes racontent de la vie domestique des maris qui ont plusieurs femmes, n’est pas propre à faire envier leur sort, ni à donner une haute idée de cette partie de la législation de Mahomet. Leur maison est le théâtre d’une guerre civile continue. Sans cesse ce sont des querelles de femme à femme, des plaintes des femmes au mari. Les quatre épouses en titre se plaignent qu’on leur préfère les esclaves, et les esclaves qu’on les livre à la jalousie de leurs maîtresses. Si une femme obtient un bijou, une complaisance, une permission d’aller au bain, toutes en veulent autant, et font ligue pour la cause commune. Pour établir la paix, le polygame est obligé de commander en despote, et de ce moment il ne trouve plus que les sentiments des esclaves, l’apparence de l’attachement et la réalité de la haine. En vain chacune de ces femmes lui proteste qu’elle l’aime plus que les autres; en vain elles s’empressent, lorsqu’il rentre, de lui présenter sa pipe, ses pantoufles, de lui préparer son dîner, de lui servir son café; en vain, pendant qu’il repose mollement étendu sur son tapis, elles chassent les mouches qui l’importunent; tous ces soins, toutes ces caresses n’ont pour but que de faire ajouter à la somme de leurs bijoux et de leurs meubles, afin que, s’il les répudie, elles puissent tenter un autre époux, ou trouver une ressource dans ces objets qui sont leur seule propriété: ce sont de vraies courtisanes, qui ne songent qu’à dépouiller leur amant avant qu’il les quitte; et cet amant, dès long-temps privé de désirs, obsédé de complaisances, accablé de tout l’ennui de la satiété, ne jouit pas, comme l’on pourrait croire, d’un sort digne d’envie. C’est de ce concours de circonstances que naît le mépris des Turks pour les femmes, et l’on voit qu’il est leur propre ouvrage. Comment en effet auraient-elles cet amour exclusif qui fait leur mérite, quand on leur donne l’exemple du partage? Comment auraient-elles cette pudeur qui fait leur vertu, quand elles voient chaque jour des scènes outrageantes de débauches? Comment, en un mot, auraient-elles un moral estimable, quand on ne prend aucun soin de leur éducation? Les Grecs ont du moins retiré cet avantage de la religion, que, ne pouvant avoir qu’une femme à la fois, ils sont moins éloignés de la paix domestique, sans peut-être en jouir davantage.
Il est remarquable qu’à raison de cette différence dans le culte, il existe entre les chrétiens et les musulmans de la Syrie, et même de toute la Turkie, une différence de caractère aussi grande que s’ils étaient deux peuples vivant sous deux climats. Les voyageurs, et mieux encore nos négociants qui pratiquent habituellement les uns et les autres, s’accordent à témoigner que les chrétiens grecs sont en général fourbes, méchants, menteurs, vils dans l’abaissement, insolents dans la fortune, enfin d’un caractère léger et très-mobile: les musulmans au contraire, quoique fiers jusqu’à la morgue, ont cependant une sorte de bonté, d’humanité, de justice, et surtout une grande fermeté dans les revers, et un caractère décidé sur lequel on peut compter. Ce contraste a droit d’étonner dans des hommes qui vivent sous un même ciel; mais la différence des préjugés de leur éducation et de l’action du gouvernement sous lequel ils vivent, en rend une raison satisfaisante. En effet les Grecs, traités par les Turks avec la hauteur et le mépris que l’on a pour des esclaves, ont dû finir par prendre le caractère de leur position: ils ont dû devenir fourbes, pour échapper par la ruse à la violence; menteurs et vils adulateurs, parce que l’homme faible est obligé de caresser l’homme fort; dissimulés et méchants, parce que celui qui ne peut se venger ouvertement, concentre sa haine; lâches et traîtres, parce que celui qui ne peut attaquer de front, frappe par derrière; enfin, insolents dans la fortune, parce que ceux qui parviennent par des bassesses, ont à rendre tous les mépris qu’ils ont reçus. Je faisais un jour à un religieux sensé l’observation, que de tous les chrétiens qui, dans ces derniers temps, se sont trouvés aux postes élevés, pas un seul ne s’est montré digne de sa fortune. Ybrahim était bassement avare; Sâd-el-Kouri, irrésolu et pusillanime; son fils Randour, insolent et borné; Kezq, lâche et fripon: Nos chrétiens, me répondit-il mot pour mot, n’ont pas la main propre au gouvernement, parce qu’elle n’est exercée dans leur jeunesse qu’à battre du coton. Ils ressemblent à ceux qui marchent pour la première fois sur les terrasses, leur élévation leur donne l’étourdissement; comme ils craignent de retourner aux olives et au fromage, ils se hâtent de faire leurs provisions. Les Turks, au contraire, sont accoutumés à régner; ce sont des maîtres habitués à leur fortune, et ils en usent comme n’en devant jamais changer. L’on ne doit pas d’ailleurs perdre de vue que les musulmans sont élevés dans le préjugé du fatalisme, et qu’ils sont fermement persuadés que tout est prédestiné. De là, une sécurité qui tempère et le désir et la crainte; de là une résignation armée contre le bien et contre le mal, une apathie, qui ferme également accès aux regrets et à la prévoyance. Que le musulman essuie une grande perte; qu’il soit dépouillé, ruiné, il dit tranquillement: C’était écrit, et avec ce mot il passe sans murmurer de l’opulence à la misère: qu’il soit au lit de la mort, rien n’altère sa sécurité; il fait son ablution, sa prière; il a confiance en Dieu et au Prophète; il dit avec calme à son fils: Tourne-moi la tête vers la Mekke, et il meurt en paix. Les Grecs, au contraire, persuadés que Dieu est exorable, que l’on change ses décrets par des vœux, des jeûnes, des pèlerinages, vivent sans cesse dans le désir d’obtenir, dans la crainte de perdre, dans le remords d’avoir omis. Leur cœur est ouvert à toutes les passions, et ils n’en évitent l’effet qu’autant que les circonstances où ils vivent et l’exemple des musulmans, affaiblissent les préjugés de leur enfance. Ajoutons, par une remarque commune aux deux religions, que les habitants de l’intérieur des terres ont plus de simplicité, plus de générosité, en un mot, un meilleur moral que ceux des villes de la côte; sans doute parce que ces derniers, se livrant au commerce, contractent par leur genre de vie un esprit mercantile, naturellement ennemi des vertus, qui ont pour base la modération et le désintéressement.
D’après ce que j’ai exposé des habitudes des Orientaux, l’on ne sera plus étonné que leur caractère se ressente de la monotonie de leur vie privée et de leur état civil. Dans les villes même les plus actives, telles qu’Alep, Damas et le Kaire, tous les amusements se réduisent à aller au bain ou à se rassembler dans des cafés qui n’ont que le nom des nôtres: là, dans une grande pièce enfumée, assis sur des nattes en lambeaux, les gens aisés passent des journées entières à fumer la pipe, causant d’affaires par phrases rares et courtes, et souvent ne disant rien. Quelquefois, pour ranimer cette assemblée silencieuse, il se présente un chanteur ou des danseuses, ou un de ces conteurs d’histoires, que l’on appelle Nachid, qui, pour obtenir quelques paras, récite un conte, ou déclame des vers de quelque ancien poète. Rien n’égale l’attention avec laquelle on écoute cet orateur; grands et petits, tous ont une passion extrême pour les narrations; le peuple même s’y livre dans son loisir: un voyageur qui arrive d’Europe n’est pas médiocrement surpris de voir les matelots se rassembler pendant le calme sur le tillac, et passer deux ou trois heures à entendre l’un d’eux déclamer un récit que l’oreille la moins exercée reconnaît pour la poésie au mètre très-marqué, à la rime suivie ou mêlée des distiques. Ce n’est pas le seul article sur lequel le peuple d’Orient l’emporte en délicatesse sur le nôtre. La populace même des villes, quoique criailleuse, n’est jamais aussi brutale que chez nous; et elle a le grand mérite d’être absolument exempte de cette crapule d’ivrognerie, qui infecte jusqu’à nos campagnes; c’est peut-être le seul avantage réel qu’ait produit la législation de Mahomet: joignons-y néanmoins la prohibition des jeux de hasard pour lesquels les Orientaux, par cette raison, n’ont aucun goût; celui des échecs est le seul dont ils fassent cas, et il n’est pas rare d’y trouver des joueurs habiles.
De tous les genres de spectacle, le seul qu’ils connaissent, mais qui n’est familier qu’au Kaire, est celui des baladins qui font des tours de force, comme nos danseurs de corde, et des tours d’adresse, comme nos escamoteurs. L’on en voit qui mangent des cailloux, soufflent des flammes, se percent le bras ou le nez sans se faire de mal, et qui dévorent des serpents. Le peuple, à qui ils cachent soigneusement leurs procédés secrets, a une sorte de vénération pour eux, et il appelle d’un nom qui signifie tout ce qui étonne, comme monstre, prodige et miracle, ces tours de gibecière dont l’usage paraît très-ancien dans ces contrées. Ce penchant à l’admiration, cette facilité de croire aux faits et aux récits les plus extraordinaires, est un attribut remarquable de l’esprit des Orientaux. Ils admettent sans répugner, sans douter, tout ce que l’on veut leur conter de plus surprenant. A les entendre, il se passe encore aujourd’hui dans le monde autant de prodiges qu’au temps des génies et des afrittes; la raison en est que, ne connaissant point le cours ordinaire des faits moraux et physiques, ils ne savent où assigner les bornes du probable et de l’impossible. D’ailleurs leur jugement, plié dès le bas âge à croire les contes extravagants du Qôran, se trouve dénué des balances de l’analogie pour peser les vraisemblances. Ainsi leur crédulité tient à leur ignorance, au vice de leur éducation, et se reporte encore au gouvernement. Ils ont pu devoir à cette crédulité une partie de l’imagination gigantesque que l’on vante dans leurs romans; mais il serait à désirer que cette source fût tarie: il leur resterait encore assez de moyens de briller. En général, les Orientaux ont la conception facile, l’élocution aisée, les passions ardentes et soutenues, le sens droit dans les choses qu’ils connaissent. Ils ont un goût particulier pour la morale, et leurs proverbes prouvent qu’ils savent réunir la finesse de l’observation et la profondeur de la pensée, au piquant de l’expression. Leur commerce a quelque chose de froid au premier abord; mais par l’habitude il devient doux et attachant: telle est l’idée qu’ils laissent d’eux, que la plupart des voyageurs et des négociants, qui les ont fréquentés, s’accordent à trouver à leur peuple un caractère plus humain, plus généreux, une simplicité plus noble, plus polie, et quelque chose de plus fin et de plus ouvert dans l’esprit et les manières, qu’au peuple même de notre pays; comme si, ayant été policés long-temps avant nous, les Asiatiques conservaient encore les traces de leur première éducation.
Mais il est temps de terminer ces réflexions; je n’en ajoute plus qu’une qui m’est personnelle. Après avoir vécu pendant près de trois ans dans l’Égypte et la Syrie, après m’être habitué au spectacle de la dévastation et de la barbarie, lorsque je suis rentré en France, la vue de mon pays a presque produit sur moi l’effet d’une terre étrangère: je n’ai pu me défendre d’un sentiment de surprise, quand, traversant nos provinces de la Méditerranée à l’Océan, au lieu de ces campagnes ravagées et des vastes déserts auxquels j’étais accoutumé, je me suis vu transporté comme dans un immense jardin, où les champs cultivés, les villes peuplées, les maisons de plaisance ne cessent de se succéder pendant une route de vingt journées. En comparant nos constructions riches et solides aux masures de briques et de terre que je quittais; l’aspect opulent et soigné de nos villes, à l’aspect de ruine et d’abandon des villes turkes; l’état d’abondance, de paix, et tout l’appareil de puissance de notre empire, à l’état de trouble, de misère et de faiblesse de l’empire turk, je me suis senti conduit de l’admiration à l’attendrissement, et de l’attendrissement à la méditation. «Pourquoi,» me suis-je dit, «entre des terrains semblables de si grands contrastes? Pourquoi tant de vie et d’activité ici, et là tant d’inertie et d’abandon? Pourquoi tant de différence entre des hommes de la même espèce?» Puis, réfléchissant que les contrées que j’ai vues si dévastées, si barbares, ont été jadis florissantes et peuplées, j’ai passé, comme malgré moi, à une seconde comparaison. «Si jadis,» me suis-je dit, «les états de l’Asie jouirent de cette splendeur, qui pourra garantir que ceux de l’Europe ne subissent un jour le même revers?» Cette réflexion m’a paru affligeante; mais elle est peut-être encore plus utile. En effet, supposons qu’au temps où l’Égypte et la Syrie subsistaient dans leur gloire, l’on eût tracé aux peuples et aux gouvernements le tableau de leur situation présente; supposons qu’on leur eût dit: «Voilà l’humiliation où les conséquences de telles lois, de tel régime, abaisseront votre fortune;» n’est-il pas probable que ces gouvernements eussent pris soin d’éviter les routes qui devaient les conduire à une chute si funeste? Ce qu’ils n’ont pas fait, nous le pouvons faire: leur exemple peut nous servir de leçon. Tel est le mérite de l’histoire, que par le souvenir des faits passés elle anticipe aux temps présents les fruits coûteux de l’expérience. Les voyages en ce sens atteignent au but de l’histoire, et ils y marchent avec plus d’avantage; car traitant d’objets présents, l’observateur peut mieux que l’écrivain posthume saisir l’ensemble des faits, démêler leurs rapports, se rendre compte des causes, en un mot, analyser le jeu compliqué de toute la machine politique. En exposant, avec l’état du pays, les circonstances d’administration qui l’accompagnent, le récit du voyageur devient une indication des mobiles de grandeur ou de décadence, un moyen d’apprécier le terme actuel de tout empire. Sous ce point de vue la Turkie est un pays très-instructif: ce que j’en ai exposé démontre assez combien l’abus de l’autorité, en provoquant la misère des particuliers, devient ruineux à la puissance d’un état; et ce que l’on en peut prévoir ne tardera pas de prouver que la ruine d’une nation rejaillit tôt ou tard sur ceux qui la causent, et que l’imprudence ou le crime de ceux qui gouvernent tire son châtiment du malheur même de ceux qui sont gouvernés.
AVIS DE L’ÉDITEUR.
M. DE VOLNEY a cru devoir joindre ici l’extrait d’un Mémoire de la Chambre de commerce de Marseille, dressé par ordre du ministre, et présenté en 1786. Il lui a semblé que cette pièce authentique confirmerait par ses coïncidences, ou redresserait par ses variantes, les récits de l’auteur, et par l’un et l’autre moyen remplirait également bien le seul but qu’il se soit proposé, l’instruction du lecteur, fondée en utilité et en vérité.
ÉTAT
DU COMMERCE DU LEVANT
EN 1784,
D’APRÈS LES REGISTRES DE LA CHAMBRE DE COMMERCE DE MARSEILLE.
TOUT commerce en général est difficile à connaître et à évaluer, parce que c’est un objet variable, tantôt plus fort, tantôt plus faible, selon les besoins d’un pays, selon ses bonnes ou mauvaises récoltes, ses approvisionnements ou ses vides; choses soumises à l’influence mobile des saisons et du gouvernement, à la guerre, aux épidémies, etc. Cette difficulté s’applique d’autant mieux au commerce du Levant, que ce pays est un théâtre continuel de révolutions. Il est encore difficile d’apprécier le volume et l’objet annuel de ce commerce, parce que les marchandises en changeant de lieu changent de valeur. Dans le travail présent, l’évaluation sera tirée du prix sur la place de Marseille, tant des objets d’envoi que des denrées de retour.