La différence dans les positions explique très-bien ce contraste dans les caractères. Quand les sultans vivaient dans les camps, tenus en activité par un tourbillon immense d’affaires, par des projets de guerres et de conquêtes, par un enchaînement de succès et d’obstacles, par la surveillance même des compagnons de leurs travaux, leur esprit était vaste comme leur carrière, leurs passions nobles comme leurs intérêts, leur administration vigoureuse comme leur caractère. Quand au contraire ils se sont renfermés dans leur harem, engourdis par le désœuvrement, conduits à l’apathie par la satiété, à la dépravation par la flatterie d’une cour esclave, leur ame est devenue bornée comme leurs sensations, leurs penchants vils comme leurs habitudes, leur gouvernement vicieux comme eux-mêmes. Quand les sultans administraient par leurs propres mains, ils appliquaient un sentiment de personnalité aux affaires, qui les intéressait vivement à la prospérité de l’empire: quand ils ont eu pris des agents mercenaires, devenus étrangers à leurs opérations, ils ont séparé leur intérêt de la chose publique. Dans le premier cas, les sultans guidés par le besoin des affaires, n’en confiaient le maniement qu’à des hommes capables et versés, et toute l’administration était, comme son chef, vigilante et instruite: dans le second, mûs par ces affections domestiques souvent obscures et viles, qui suivent l’humanité sur le trône comme dans les cabanes, ils ont placé des favoris sans mérite, et l’incapacité du premier mobile s’est étendue à toute la machine du gouvernement.

Espérer maintenant que par un retour soudain ce gouvernement change sa marche et ses habitudes, c’est admettre une chimère démentie par l’expérience de tous les temps, et presque contraire à la nature humaine. Pour concevoir le dessein d’une telle réforme, il faudrait pressentir le danger qui se prépare; et l’aveuglement est le premier attribut de l’ignorance. Pour en réaliser le projet, il faudrait que le sultan l’entreprît lui-même; que rentrant dans la carrière de ses aïeux, il quittât le repos du sérail pour le tumulte des camps, la sécurité du harem pour les dangers des batailles, les jouissances d’une vie tranquille pour les privations de la guerre; qu’il changeât en un mot toutes ses habitudes pour en contracter d’opposées. Or si les habitudes de la mollesse sont si puissantes chez des particuliers isolés, que sera-ce chez des sultans en qui le penchant de la nature est fortifié par tout ce qui les entoure? à qui les vizirs, les eunuques et les femmes conseillent sans cesse le repos et l’oisiveté, parce que moins les rois exercent par eux-mêmes leur pouvoir, plus ceux qui les approchent s’en attirent l’usage. Non, non, c’est en vain que l’on veut l’espérer, rien ne changera chez les Turks, ni l’esprit du gouvernement, ni le cours actuel des affaires: le sultan continuera de végéter dans son palais, les femmes et les eunuques de nommer aux emplois; les vizirs de vendre à l’encan les gouvernements et les places; les pachas de piller les sujets et d’appauvrir les provinces; le divan de suivre ses maximes d’orgueil et d’intolérance; le peuple et les troupes de se livrer à leur fanatisme et de demander la guerre; les généraux de la faire sans intelligence, et de perdre des batailles, jusqu’à ce que par une dernière secousse, cet édifice incohérent de puissance, privé de ses appuis et perdant son équilibre, s’écroule tout-à-coup en débris, et ajoute l’exemple d’une grande ruine à tous ceux qu’a déja vus la terre.

Tel a été en effet et tel sera sans doute le sort de tous les empires, non par la nécessité occulte de ce fatalisme qu’allèguent les orateurs et les poètes, mais par la constitution du cœur de l’homme et le cours naturel de ses penchants: interrogez l’histoire de tous les peuples qui ont fondé de grandes puissances; suivez la marche de leur élévation, de leurs progrès et de leur chute, et vous verrez que dans leurs mœurs et leur fortune tous parcourent les mêmes phases, et sont régis par les mêmes mobiles que les individus des sociétés. Ainsi que des particuliers parvenus, ces peuples d’abord obscurs et pauvres s’agitent dans leur détresse, s’excitent par leurs privations, s’encouragent par leurs succès, s’instruisent par leurs fautes, et arrivent enfin, par adresse ou par violence, au faîte des grandeurs et de la fortune. Mais ont-ils atteint les jouissances où aspirent tous les hommes, bientôt la satiété remplace les désirs; bientôt, faute d’aliments, leur activité cesse, leurs chefs se dégoûtent des affaires qui les fatiguent, ils s’ennuient des soins qui ont élevé leur fortune, ils les abandonnent à des mains mercenaires, qui n’ayant point d’intérêt direct, malversent et dissipent, jusqu’à ce que les mêmes circonstances qui les ont enrichis suscitent de nouveaux parvenus qui les supplantent à leur tour. Tel est le cours naturel des choses: être privé et désirer, se tourmenter pour obtenir, se rassasier et languir, voilà le cercle autour duquel sans cesse monte et descend l’inquiétude humaine: nous avons vu que les Turks en ont parcouru la plus grande partie: voyons à quel point se trouvent placés leurs adversaires les Russes.

Il n’y a pas encore un siècle révolu que le nom des Russes était presque ignoré parmi nous. L’on savait, par les récits vagues de quelques voyageurs, qu’au delà des limites de la Pologne, dans les forêts et les glaces du nord, existait un vaste empire dont le siége était à Moskou. Mais ce que l’on apprenait de son climat odieux, de son régime despotique, de ses peuples barbares, ne donnait pas de hautes idées de sa puissance; et l’Europe, fière de la politesse de ses cours et de la civilisation de ses peuples, dédaignant de compter les tsars au rang de ses rois, rejetait les Moscovites parmi les autres barbares de l’Asie.

Cependant le cours insensible et graduel des événements préparait un nouvel ordre de choses. Divisée long-temps, comme la France, en plusieurs états, déchirée long-temps par des guerres étrangères ou civiles, la Russie enfin rassemblée sous une même puissance, n’avait plus qu’un même intérêt, et ses forces, dirigées par une seule volonté, commençaient à devenir imposantes: l’art de les employer manquait encore, mais l’on en soupçonnait l’existence: des guerres avec la Pologne et la Suède avaient fait sentir la supériorité des arts de l’Occident, et depuis deux règnes, on tentait de les introduire dans l’empire. Les tsars Michel et Alexis avaient appelé à leur cour des artistes et des militaires d’Allemagne, de Hollande, d’Italie, et déja l’on voyait à Moskou des fondeurs de canons, des fabricants de poudre, des ingénieurs, des officiers, des bijoutiers et des imprimeurs d’Europe.

A cette époque, si l’on eût tenté de former des conjectures sur la vie future de cet empire, l’on eût dit que par son éloignement de l’Europe, il aurait peu d’influence sur notre système; que par la position de sa capitale au sein des terres, son cabinet n’entretiendrait pas des relations bien vives avec les nôtres; que par la difficulté de ses mers il ne formerait jamais une puissance maritime; que par l’état civil de la nation et le partage des hommes en serfs et en maîtres, il n’aurait jamais d’énergie; que par la concentration des richesses en un petit nombre de mains, toute l’activité se porterait vers les arts frivoles; qu’en un mot cet empire, par la nature de son gouvernement et les mœurs de son peuple, serait purement un empire asiatique, dont l’existence imiterait celle de l’Indostan et de la Turkie. L’événement a trompé ces conjectures; mais pour mettre l’art en défaut, il a fallu le concours des faits les plus extraordinaires; il a fallu que le hasard portât sur le trône un prince qui n’y était pas destiné: il a fallu que le hasard conduisît près de lui un homme obscur qui lui donnât la passion, des mœurs et des arts de l’Europe; il a fallu que ce prince, malgré les vices de son éducation et le poison du pouvoir arbitraire, conservât la plus grande énergie de caractère; en un mot, il a fallu l’existence et le règne de Pierre Ier; et l’on conviendra que si les probabilités ne sont jamais trompées que par de semblables événements, elles ne se trouveront pas souvent en défaut.

Quand on se rend compte de ce qui s’est passé depuis quatre-vingts ans en Russie, l’on s’aperçoit que le règne du tsar Pierre Ier a réellement été pour cet empire l’époque d’une existence nouvelle, et qu’il a commencé pour lui une période qui marche en sens inverse de l’empire turk; c’est-à-dire que pendant que la puissance et les forces de l’un vont décroissant, les forces et la puissance de l’autre vont croissant chaque jour. L’on en peut suivre les progrès dans toutes les parties de leur constitution. Au commencement du siècle, les Russes n’avaient point d’état militaire; dès 1709, ils battaient les Suédois à Pultava, et en 1756, dans la guerre de Prusse, ils acquéraient jusque par leurs défaites la réputation des secondes troupes de l’Europe. Dans le même intervalle, la milice des Turks s’abâtardissait, et le sultan Mahmoud énervait les janissaires, qu’il craignait, en les dispersant dans tout l’empire, et en faisant noyer leur élite. Au commencement du siècle, les Russes n’avaient pour toute marine que des chaloupes sur leurs lacs: maintenant ils ont des vaisseaux de tout rang sur toutes leurs mers: les Turks, restés au même point qu’il y a cent ans, savent encore à peine se servir de la boussole. Depuis le commencement du siècle, le gouvernement russe a beaucoup travaillé à améliorer son régime intérieur; il a accru ses revenus, sa population, son commerce. Pendant le même espace, les Turcs ont augmenté leurs déprédations, et par la vénalité publique de toutes les places, Mahmoud a porté le dernier coup à leur constitution. Depuis le commencement du siècle, la Russie a accru ses possessions de la Livonie, de l’Ingrie, de l’Estonie, et depuis quinze ans seulement, d’une partie de la Pologne, d’un vaste terrain entre le Dnieper et le Bog, et enfin de la Crimée. La Turkie, il est vrai, n’a encore rien perdu en apparence; mais peut-on compter pour de vraies possessions l’Égypte, le pays de Bagdad, la Moldavie, la Grèce, et tant de districts soumis à des rebelles? Maintenant, supposer que les deux empires s’arrêtent tout à coup dans leur marche réciproque, c’est mal connaître les lois du mouvement: dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique, lorsqu’une fois un corps s’est mis en mouvement, il lui devient d’autant plus difficile de s’arrêter, qu’il a une plus grande masse. L’impulsion donnée et l’équilibre rompu, l’on ne peut plus assigner le terme de la course. La Russie est d’autant plus dans ce cas, que son activité, accrue par de longs obstacles, trouve maintenant pour se déployer une plus vaste carrière. En effet, le tsar Pierre l’ayant d’abord dirigée contre les états du Nord, il a fallu, pour lutter avec eux, qu’elle développât tous ses moyens et en perfectionnât l’usage. L’on a voulu censurer cette marche du tsar, et l’on a dit qu’il eût mieux fait de se tourner vers la Turkie: mais peut-être que les goûts personnels de Pierre Ier ont eu l’effet d’une politique profonde; peut-être qu’avec ses Russes indisciplinés il n’eût pu vaincre les Turks encore non-énervés: au lieu qu’en transportant le théâtre de son activité sur la Baltique, il a monté tous les ressorts de son empire au ton des états de l’Europe. Aujourd’hui que l’équilibre s’est établi de ce côté, et que la Russie y voit des obstacles d’agrandissement, elle revient vers un empire barbare, avec tous les moyens des empires policés, et elle a droit de s’en promettre des succès d’autant plus grands que, par cette dérivation, elle a repris la vraie route où l’appelait la nature, et que lui ont tracée dès long-temps ses préjugés et ses habitudes.

En effet, l’on peut observer que depuis que la Russie formée en corps d’empire a pu porter ses regards hors de ses frontières, l’essor le plus constant de son ambition s’est dirigé vers les contrées méridionales, vers la Turkie et la Perse. A remonter jusqu’au XVe siècle, à peine trouve-t-on deux règnes qui n’aient pas produit de ce côté quelques entreprises. Que prouvent ces habitudes communes à des générations diverses, sinon des mobiles inhérents à l’espèce? et ces mobiles ne sont pas équivoques: car sans parler de l’instigation de la religion, qui souvent n’est que le masque des penchants, il suffit de comparer les objets de jouissances qu’offre chacun des deux empires. Dans l’un c’est du goudron, du caviar[88], du poisson salé et fumé, de la bière, des boissons de lait et de grains fermentés, des chanvres, des lins, un ciel rigoureux, une terre rebelle, et par conséquent une vie de travail et de peine. Dans l’autre, avec tous les moyens d’obtenir les mêmes produits (les fourrures exceptées), dans l’autre, dis-je, c’est le luxe des objets les plus attrayants: ce sont des vins exquis, des parfums voluptueux, du café, des fruits de toute espèce, des soies, des cotons délicats, un climat admirable et une vie de repos et d’abondance. Quels avantages d’une part! de l’autre quelles privations! et quels mobiles puissants pour la cupidité armée, que cette foule de jouissances offertes à tous les sens! en vain une morale misanthropique s’est efforcée d’en rompre le charme: les jouissances des sens ont gouverné et gouverneront toujours les hommes. C’est pour les vins de l’Italie que les Gaulois franchirent trois fois les Alpes; c’est pour la table des Romains que les Barbares accoururent du Nord; c’est pour les vêtements de soie et pour les femmes des Grecs que les Arabes sortirent de leurs déserts: et n’est-ce pas pour le poivre et le café que les Européens traversent l’Océan et se font des guerres sanglantes? Ce sera pour tous ces objets réunis, que les Russes envahiront l’Asie: et que l’on juge de la sensation qu’ont dû éprouver dans la dernière guerre leurs armées transportées dans la Moldavie, l’Archipel et la Grèce! Quel ravissement pour leurs officiers et leurs soldats de boire les vins de Ténédos, de Chio, de Morée! de piller sur les champs de bataille et dans les camps forcés, des cafetans de soie brodés d’argent et d’or, des châles de cachemire, des ceintures de mousseline, des poignards damasquinés, des pelisses et des pipes! quel plaisir de rapporter dans sa patrie ces trophées de son courage, de les montrer à ses parents, à ses amis, à ses rivaux! de vanter les pays que l’on a vus, ces vins dont on a bu, et ces aventures merveilleuses dont on a été le témoin! Maintenant qu’une nouvelle guerre se déclare, et que la plupart des acteurs de la dernière vivent encore, tous les motifs vont se réunir pour donner plus de force aux passions: ce sera pour les jeunes gens l’émulation et la nouveauté: pour les vétérans, des souvenirs embellis par l’absence; pour les officiers, l’espoir des commandements et la multiplication des places; enfin, pour ceux qui gouvernent, des projets enivrants d’agrandissement et de gloire: et quel projet, en effet, plus capable d’enflammer l’imagination, que celui de reconquérir la Grèce et l’Asie; de chasser de ces belles contrées de barbares conquérants, d’indignes maîtres! d’établir le siége d’un empire nouveau dans le plus heureux site de la terre! de compter parmi ces domaines les pays les plus célèbres, et de régner à la fois sur Byzance et sur Babylone, sur Athènes et sur Ecbatanes, sur Jérusalem et sur Tyr et Palmyre! quelle plus noble ambition que celle d’affranchir des peuples nombreux du joug du fanatisme et de la tyrannie! de rappeler les sciences et les arts dans leur terre natale; d’ouvrir une nouvelle carrière à la législation, au commerce, à l’industrie, et d’effacer, s’il est possible, la gloire de l’ancien Orient par la gloire de l’Orient ressuscité! Et peut-être n’est-ce point supposer des vues étrangères au gouvernement russe. Plus on rapproche les faits et les circonstances, plus on aperçoit les traces d’un plan formé avec réflexion et suivi avec constance, surtout depuis la dernière guerre. D’abord l’on a demandé l’usage de la mer Noire, puis l’entrée de la Méditerranée: l’on a exigé l’abandon des Tartares, puis l’on s’est emparé de la Crimée; l’on protége aujourd’hui les Géorgiens et les Moldaves; le premier traité les soustraira à la Porte. L’on attire des Grecs à Pétersbourg, et on leur fonde des colléges: l’on impose des noms grecs aux enfants du grand-duc, nés tous depuis la guerre[89]; on leur enseigne la langue grecque; l’impératrice fait des traités avec l’empereur, un voyage jusqu’à la mer Noire; l’on grave sur un arc à Cherson: C’est ici le chemin qui conduit à Byzance, etc.

Oui, tout annonce le projet formé de marcher à cette capitale; et tout présage une heureuse issue à ce projet; tout, dans la balance des intérêts et des moyens, est à l’avantage des Russes contre les Turks. Laissons à part ces comparaisons de population et de terrain, usitées par les politiques modernes: l’étendue géographique n’est point un avantage, et les hommes ne se calculent pas comme des machines: on suppose à la Turkie des armées de trois et quatre cent mille hommes; mais d’abord ces assertions populaires se soutiennent mal; témoin ces corps de cent et cent soixante mille hommes que les gazettes, pendant tout le cours de novembre, ont établis sur le Danube et près d’Odjakof, et qui se sont trouvés être de dix à douze mille. D’ailleurs quelle force réelle auraient même cinq cent mille hommes, si cette multitude est mal armée, et fait la guerre sans art, sans ordre et sans discipline? Nous croirions-nous bien en sûreté, si, à cent mille soldats de l’empereur, nous opposions un demi-million de paysans et d’artisans enrôlés à la hâte? Tels sont cependant les soldats turks. La Russie, au contraire, a dans le moindre calcul cent soixante mille hommes de troupes régulières égales à celles de Prusse, et au moins cent mille hommes de troupes légères. La plupart des soldats turks n’ont jamais vu le feu; le grand nombre des soldats russes a fait plusieurs campagnes: l’infanterie turke est absolument nulle; l’infanterie russe est la meilleure de l’Europe. La cavalerie turke est excellente, mais seulement pour l’escarmouche; la cavalerie russe, par sa tactique, conserve la supériorité. Les Turks ont une attaque très-impétueuse; mais une fois rebutés, ils ne se rallient plus; les Russes ont la défense la plus opiniâtre, et conservent leur ordre même dans leur défaite. Le soldat turk est fanatique, mais le russe l’est aussi. L’officier russe est médiocre, mais l’officier turk est entièrement nul. Le grand-vizir général actuel, ci-devant marchand de riz en Égypte, élevé par le crédit du capitan pacha, n’a jamais conduit d’armée; la plupart des généraux russes ont gagné des batailles: en marine, les Turks ont l’avantage du nombre sur la mer Noire: mais quoique les Russes soient de faibles marins, ils ont un avantage immense par l’art. La Turkie ne soutiendra la guerre qu’en épuisant ses provinces d’hommes et d’argent: l’impératrice, après l’avoir faite cinq années, a aboli à la paix un grand nombre d’anciens impôts. Le divan n’a que de la présomption et de la morgue; depuis vingt ans le cabinet de Saint-Pétersbourg passe pour l’un des plus déliés de l’Europe: enfin, les Russes font la guerre pour acquérir, les Turks pour ne pas perdre: si ceux-ci sont vainqueurs, ils n’iront pas à Moscou; si ceux-là gagnent deux batailles, ils iront à Constantinople, et les Turks seront chassés d’Europe.

A ces idées de la puissance de la Russie, l’on oppose que son gouvernement despotique, comme celui des Turks, est encore mal affermi; que le peuple, toujours serf, reste engourdi dans une barbarie profonde; que dans les classes libres il y a peu de lumières et point de moralité; que malgré les soins que l’impératrice s’est donnés pour la confection d’un code, pour la réforme des lois, pour l’administration de la justice, pour l’éducation et l’instruction publique; que malgré ces soins, dis-je, la civilisation est peu avancée; que la nation même se refuse à y faire des progrès, et que l’on ne peut attendre d’un tel pays ni énergie réelle, ni constance dans l’entreprise dont il s’agit, etc.