Nous avons si peu de bonnes observations sur l’état politique et civil de la Russie, qu’il est difficile de déterminer jusqu’à quel point ces reproches sont fondés: mais de peur de tomber dans l’inconvénient de la partialité, admettons-les tels qu’ils se présentent: accordons que les Russes sont, comme l’on dit, des barbares; mais ce sont précisément les barbares qui sont les plus propres au projet de conquête dont je parle. Ce ne furent point les plus policés des Grecs qui conquirent l’Asie; ce furent les grossiers montagnards de la Macédoine: quand les Perses de Cyrus renversèrent les empires policés des Babyloniens, des Lydiens, des Égyptiens, c’étaient des sauvages couverts de peaux de bêtes féroces; et ces Romains vainqueurs de l’Italie et de Carthage, croit-on qu’ils fussent si loin d’être un peuple barbare? Et ces Huns, ces Mogols, ces Arabes, destructeurs de tant d’empires civilisés, étaient-ils des peuples polis? Les mots abusent; mais avec l’analyse, les idées deviennent claires, et les raisons palpables. Pour conquérir, un art suffit, l’art de la guerre; et par son but, comme par ses moyens, cet art est moins celui de l’homme policé que de l’homme sauvage. La guerre veut des hommes avides et endurcis: on n’attaque point sans besoins; on ne vainc point sans fatigue; et tels sont les barbares. Guerriers par l’effet de la pauvreté, robustes par l’habitude de la misère, ils ont sur les peuples civilisés l’avantage du pauvre sur le riche: le pauvre est fort, parce que sa détresse exerce ses forces; le riche est faible, parce que sa richesse les énerve. Pour faire la guerre, il faut, dit-on, qu’un peuple soit riche: oui, pour la faire à la manière des peuples riches, chez qui l’on veut dans les camps, toutes les aisances des villes. Mais chez un peuple pauvre, où l’on vit de peu, où chaque homme naît soldat, la guerre se fait sans beaucoup de frais, elle s’alimente par elle-même, et l’exemple des anciens conquérants prouve, à cet égard, l’erreur des idées financières de l’Europe. Pour conquérir, il n’est pas même besoin d’esprit public, de lumières ni de mœurs dans une nation; il suffit que les chefs soient intelligents et qu’ils aient une bonne armée; or, la meilleure est celle dont les soldats sobres et robustes joignent à l’audace contre l’ennemi l’obéissance la plus passive à leurs commandants, où tous les mouvements s’exécutent sans délai par une seule volonté, c’est-à-dire, où existe le régime despotique. Lors donc que cet état a lieu chez les Russes, ils n’en sont que plus propres au projet de conquérir. En effet, par son autorité absolue, le prince disposant de toute la nation, il peut en employer toutes les forces de la manière la plus convenable à ses vues: d’autre part, à titre de serf, le peuple élevé dans la misère et la soumission a les deux premières qualités de l’excellent soldat, la frugalité et l’obéissance; il y joint une industrie précieuse à la guerre, celle de pourvoir à tous les besoins de sa subsistance, de son vêtement, de son logement; car le soldat russe est à la fois boulanger, tailleur, charpentier, etc. On reproche au gouvernement de n’avoir pas aboli le servage: mais peut-être ne conçoit-on pas assez en théorie toute la difficulté d’une telle opération dans la pratique? L’impératrice a affranchi tous les serfs de ses domaines[90]: mais a-t-elle pu, a-t-elle dû affranchir ceux qui ne dépendaient point d’elle? Cet affranchissement même, s’il était subit, serait-il sans inconvénient de la part des nouveaux affranchis? C’est une vérité affligeante, mais constatée par les faits, que l’esclavage dégrade les hommes au point de leur ôter l’amour de la liberté et l’esprit d’en faire usage. Pour les y rendre, il faut les y préparer, comme l’on prépare des yeux malades à recevoir la lumière: il faut, avant de les abandonner à leurs forces, leur en enseigner l’usage; et les esclaves doivent apprendre à être libres comme les enfants à marcher. L’on s’étonne que les Russes n’aient pas fait de plus grands progrès dans la civilisation; mais à proprement parler, elle n’a commencé pour eux que depuis vingt-cinq années: jusque-là le gouvernement n’avait créé que des soldats; ce n’est que sous ce règne qu’il a produit des lois; et si ce n’est que par les lois qu’un pays se civilise, ce n’est que par le temps que les lois fructifient. Les révolutions morales des empires ne peuvent être subites; il faut du temps pour transmettre des mouvements nouveaux aux membres lointains de ces vastes corps; et peut-être le caractère d’une bonne administration est-il moins de faire beaucoup, que de faire avec prudence et sûreté. En général, les institutions nouvelles ne produisent leurs effets qu’à la génération suivante: les vieillards et les hommes faits leur résistent: les adolescents balancent encore; il n’y a que les enfants qui les mettent en pratique. On suppose qu’il peut encore naître dans le gouvernement russe des révolutions qui troubleront sa marche: mais si celles qui sont arrivées depuis la mort du tzar Pierre Ier ne l’ont pas détruite, il n’est pas probable qu’aujourd’hui, que la succession a pris de la consistance, rien en arrête le cours; c’est d’ailleurs une raison de plus d’occuper l’armée, afin que son activité ne s’exerce pas sur les affaires intérieures. Ainsi tout concourt à pousser l’empire russe dans la carrière que nous lui apercevons, et tout lui promet des accroissements aussi assurés que tranquilles.
Un seul obstacle pourrait arrêter ces accroissements, la résistance qu’opposeraient les états de l’Europe à l’invasion de la Turkie; mais de ce côté même, les probabilités sont favorables; car en calculant l’action de ces états sur la combinaison de leurs intérêts, de leur moyens et du caractère de leurs gouvernements, la balance se présente à l’avantage de la Russie: en effet, qu’importe aux états éloignés une révolution qui ne menace ni leur sûreté politique, ni leur commerce? Qu’importe, par exemple, à l’Espagne que le trône de Byzance soit occupé par un Ottoman ou par un Russe? Il est vrai que la cour de Madrid a manifesté des intentions hostiles à la Russie, en s’engageant, par un traité récent avec la Porte, à interdire le passage de Gibraltar à toute flotte armée contre la Turkie. Mais il est à croire que ces dispositions suggérées par une cour étrangère resteront sans effet. Il serait imprudent à l’Espagne, qui n’a aucun commerce à conserver, de prendre fait et cause pour celui d’une autre puissance, surtout quand, à cet égard, elle a de justes sujets de se plaindre de la jalousie de cette même puissance. On peut en dire autant de l’Angleterre: malgré l’envie qu’elle porte à l’accroissement de tout état, les progrès de la Russie ne lui causent pas assez d’ombrage pour y opposer une résistance efficace: peut-être même que l’Angleterre a plus d’une raison d’être indifférente à la chute de la Turkie; car désormais qu’elle n’y conserve presque plus de comptoirs, elle doit attendre d’une révolution plus d’avantages que de pertes; et c’en serait déja un pour elle que d’y trouver la ruine de notre commerce. La France seule, à raison de son commerce et de ses liaisons politiques avec la Turkie, a de grands motifs de s’intéresser à sa destinée: mais dans la révolution supposée, ses intérêts seraient-ils aussi lésés qu’on le pense? Peut-il lui convenir, dans les circonstances où elle se trouve, de se mêler de cette querelle? Ne pouvant agir que par mer, aura-t-elle une action efficace dans une guerre dont l’effort se fera sur le continent? Les états du Nord, c’est-à-dire, la Suède, le Danemarck, la Pologne, à raison de leur voisinage et de l’intérêt de leur sûreté ont plus de droits de s’alarmer. Mais quelle résistance peuvent-ils opposer? Que peut même la Prusse sans le secours de l’Autriche? Disons-le: c’est là qu’est le nœud de toute cette affaire. L’empereur y est arbitre; et, par malheur pour les Turks, il se trouve partie; car, en même temps que les intérêts et les habitudes de sa nation le rendent l’ennemi de la Porte, ses projets personnels le rendent l’allié de la Russie. Cette alliance lui est si importante, qu’il fera même des sacrifices pour la conserver: sans elle il serait inférieur à ses ennemis naturels, la Suède, la Prusse, la Ligue Germanique et la France: par elle, il prend sur ses rivaux un tel ascendant, qu’il n’en peut rien redouter. Vis-à-vis de la Turkie, il y trouve les avantages multipliés de se venger des pertes de Charles VI, de recouvrer Belgrade, et d’obtenir des terrains qui ont pour lui la plus grande convenance. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la position géographique des états de l’empereur, pour concevoir l’intérêt qu’il doit mettre à s’approprier les provinces turkes qui le séparent de la Méditerranée. Par cette acquisition, il procurerait à ses vastes domaines un débouché qui leur manque; et bientôt les accroissements qu’en recevrait l’Autriche dans son agriculture, son commerce et son industrie, l’élèveraient au rang des grandes puissances maritimes. Les soins dont l’empereur favorise les ports de Trieste, de Fiume et de Zeng, prouvent assez que ces vues ne lui sont pas étrangères; et ce qui s’est passé à l’égard de la Pologne, autorise à penser que les cours de Vienne et de Pétersbourg pourront s’entendre encore une fois pour un partage. L’alliance de ces deux cours livre avec d’autant plus de certitude la Turkie à leur discrétion, que désormais elles n’ont plus à craindre la seule ligue qui pût les arrêter, celle de la Prusse avec la France. Il est très-probable que du vivant du feu roi, cette ligue eût eu lieu; car Frédéric sentait depuis long-temps que nous étions ses alliés naturels, comme il devait être le nôtre: mais le prince régnant a embrassé un système contraire, et l’affaire de Hollande et son union avec l’Angleterre, ont élevé entre lui et nous des barrières que l’honneur même nous défend de franchir. D’ailleurs, lorsque cette ligue serait possible, lorsque nous pourrions armer toute l’Europe, nos intérêts avec la Turkie sont-ils assez grands, les inconvénients de son invasion sont-ils assez graves, pour que nous devions prendre le parti désastreux de la guerre? C’est ce dont l’examen va faire l’objet de ma seconde partie.
SECONDE QUESTION.
Quels sont les intérêts de la France, et quelle doit être sa conduite relativement à la Turkie.
C’est une opinion assez générale, parmi nous, que la France est tellement intéressée à l’existence de l’empire turk, qu’elle doit tout mettre en œuvre pour la maintenir. Cette opinion est presque devenue une maxime de notre gouvernement, et par là on la croirait fondée sur des principes réfléchis; mais en examinant les raisons dont on l’appuie, il m’a paru qu’elle n’était que l’effet d’une ancienne habitude; et si, d’un côté, il me répugnait à penser que nos intérêts fussent contraires à ceux de l’humanité entière, j’ai eu, d’autre part, la satisfaction de trouver, par le raisonnement, que ce prétendu axiome n’était pas moins contraire à la politique qu’à la morale.
Nos liaisons avec la Turkie ont deux objets d’intérêt: par l’un, nous procurons à nos marchandises une consommation avantageuse, et c’est un intérêt de commerce: par l’autre, nous prétendons nous donner un appui contre un ennemi commun, et c’est un intérêt de sûreté. La chute de l’empire turk, dit-on, porterait une atteinte funeste à ces deux intérêts: nous perdrions notre commerce du Levant, et la balance politique de l’Europe serait rompue à notre désavantage; je crois l’une et l’autre assertion en erreur: examinons d’abord l’intérêt politique.
Supposer que l’existence de l’empire turk soit nécessaire à notre sûreté et à l’équilibre politique de l’Europe, c’est supposer à cet empire des forces capables de concourir à ce double objet; c’est supposer son état intérieur et ses rapports aux autres puissances, tels qu’au siècle passé; en un mot, c’est supposer les choses comme sous les règnes de François Ier et de Louis XIV, et réellement cette supposition est la base de l’opinion actuelle. L’on voit toujours les Turks comme au temps de Kiouperli et de Barberousse; et parce qu’alors ils avaient un vrai poids dans la balance, on s’opiniâtre à croire qu’ils le conservent toujours. Mais pour abréger les disputes, supposons à notre tour que l’empire turk n’ait point changé relativement à lui-même; du moins est il certain qu’il a changé relativement aux autres états. Depuis le commencement du siècle, le système de l’Europe a subi une révolution complète: l’Espagne, jadis ennemie de la France, est devenue son alliée: la Suède, qui sous Gustave-Adolphe, et Charles XII avait dans le Nord une si grande influence, l’a perdue: la Russie, qui n’en avait point, en a pris une prépondérante: la Prusse, qui n’existait pas, est devenue un royaume: enfin les maisons de France et d’Autriche, si long-temps rivales, se sont rapprochées par les liens du sang: de là une combinaison de rapports, toute différente de l’ancienne. Ce n’est plus une balance simple comme au temps de Charles-Quint et de Louis XIV, où toute l’Europe était partagée en deux grandes factions, et où là France tenait l’Allemagne en échec par la Suède et par la Turkie, pendant qu’elle-même combattait à force égale l’Espagne, l’Angleterre et la Hollande. Aujourd’hui l’Europe est divisée en trois ou quatre grands partis, dont les intérêts sont tellement compliqués, qu’il est presque impossible d’établir un équilibre: d’abord, à l’Occident, les affaires d’Amérique occasionent deux factions, où l’on voit, d’un côté, l’Espagne et la France; de l’autre, l’Angleterre qui s’efforce d’attirer à elle la Hollande. L’Allemagne et le Nord, étrangers à ce débat, restent spectateurs neutres, comme l’a prouvé la dernière guerre. D’autre part, l’Allemagne et le Nord forment aussi deux ligues, l’une composée de la Prusse et de divers états germaniques pour s’opposer aux accroissements de l’empereur; l’autre, de l’empereur et de l’impératrice de Russie, qui par leur alliance obtiennent, l’un la défensive de la première ligue, et tous les deux, l’offensive de la Turkie. L’Espagne et l’Angleterre sont, comme je l’ai dit, presque étrangères à ces deux dernières ligues. La France seule peut s’y croire intéressée: mais dans le cas où elle s’en mêlerait, à quoi lui servirait la Turkie? En supposant que, malgré la consanguinité des maisons de Bourbon et d’Autriche, malgré nos griefs contre la Prusse, nous accédassions à la ligue germanique, la Turkie resterait nulle, parce que la Russie la tiendrait en échec, et pourrait encore contenir la Suède et inquiéter la Prusse. D’ailleurs, en pareil cas, l’on ne saurait supposer que l’Angleterre ne saisît l’occasion de se venger du coup que nous lui avons porté en Amérique. Il faut le reconnaître, et il est dangereux de se le dissimuler, il n’y a plus d’équilibre en Europe: à dater seulement de vingt-ans, il s’est opéré dans l’intérieur de plusieurs états des révolutions qui ont changé leurs rapports externes. Quelques-uns qui étaient faibles ont pris de la vigueur; d’autres qui étaient forts sont devenus languissants. Prétendre rétablir l’ancienne balance, est un projet aussi peu sensé que le fut celui de la fixer. C’est un principe trivial, mais d’une pratique importante: pour les empires comme pour les individus, rien ne persiste au même état. L’art du gouvernement n’est donc pas de suivre toujours une même ligne, mais de varier sa marche selon les circonstances: or, puisque, dans l’état présent, nous ne pouvons défendre la Turkie, la prudence nous conseille de céder au temps, et de nous former un autre système: et il y a long-temps que l’on eût dû y songer. Du moment que la Russie commença de s’élever, nous eussions dû y voir notre alliée naturelle: sa religion et ses mœurs nous présentaient des rapports bien plus voisins que l’esprit fanatique, et haineux de la Porte. Et comment, hors le cas d’une extrême nécessité, a-t-on jamais pu s’adresser à un peuple barbare, pour qui tout étranger est un objet impur d’aversion et de mépris? Comment a-t-on pu consentir aux humiliations dont on achète journellement son alliance? Vainement on exalte notre crédit à la Porte; ce crédit ne soustrait ni notre ambassadeur, ni nos nationaux à l’insolence ottomane: les exemples en sont habituels, et quoique passés en pratique, ils n’en sont pas moins honteux. Si l’ambassadeur marche dans les rues de Constantinople, le moindre janissaire s’arroge le pas sur lui, comme pour lui signifier que le dernier des musulmans vaut mieux que le premier des infidèles. Les gardes mêmes qu’il entretient à sa porte restent fièrement assis quand il passe, et jamais on n’a pu abolir cet indécent usage: il a fallu les plus longues disputes pour sauver un pareil affront dans les audiences du vizir. Enfin, l’on régla qu’il entrerait en même temps que l’ambassadeur; mais quand celui-ci sort, le vizir ne se lève point, et l’on n’imagine pas toutes les ruses qu’il emploie dans chaque visite pour l’humilier. Passons sur les dégoûts de la vie prisonnière que les ambassadeurs mènent à Constantinople: si du moins leur personne était en sûreté! mais les Turks ne connaissent point le droit des gens, et ils l’ont souvent violé: témoin l’ambassadeur de France, M. de Sanci, qui, sur le soupçon d’avoir connivé à l’évasion d’un prisonnier, fut lui-même mis en prison, et y resta quatre mois; témoin M. de la Haie qui, portant la parole pour son père, ambassadeur de Louis XIV, fut, par ordre du visir, frappé si violemment au visage, qu’il en perdit deux dents: l’outrage ne se borna pas là, on le jeta dans une prison si infecte, dit l’historien qui raconté ces faits[91], que souvent les mauvaises vapeurs éteignaient la chandelle. On saisit aussi l’ambassadeur même, et on le tint également prisonnier pendant deux mois, au bout desquels il n’obtint la liberté qu’avec des présents et de l’argent. Si ces excès n’ont pas ménagé des têtes aussi respectables, que l’on juge des traitements auxquels sont exposés les subalternes. Aussi a-t-on vu, en 1769, deux de nos interprètes à Saide recevoir une bastonnade de cinq cents coups, pour laquelle on paie encore à l’un d’eux une pension de 500 livres. En 1777, M. Boriés, consul d’Alexandrie, fut tué d’un coup de pistolet dans le dos; et peu auparavant, un interprète de cette même échelle avait été enlevé et conduit à Constantinople, où, malgré les réclamations de l’ambassadeur, il fut secrètement étranglé.
A notre honte, ces outrages et beaucoup d’autres sont restés sans vengeance. On les a dissimulés par un système qui prouve que l’on ne connaît point le caractère des Turks: on a cru, par ces ménagements, les rendre plus traitables; mais la modération qui, avec les hommes polis, a de bons effets, n’en a que de fâcheux avec les barbares: accoutumés à devoir tout à la violence, ils regardent la douceur comme un signe de faiblesse, et ne rendent à la complaisance que des mépris. Les Européens qui vont en Turkie ne tardent pas d’en faire la remarque: bientôt ils éprouvent que cet air affable, ces manières prévenantes qui, parmi nous, excitent la bienveillance, n’obtiennent des Turks que plus de hauteur: on ne leur en impose que par une contenance sévère, qui annonce un sentiment de force et de supériorité. C’est sur ce principe que notre gouvernement eût dû régler sa conduite avec les Turks; et il devait y apporter, d’autant plus de rigueur, que jamais leur alliance avec nous ne fut fondée sur une amitié sincère, mais bien sur cette politique perfide dont ils ont usé dans tous les temps: partout, pour détruire leurs ennemis, ils ont commencé par les désunir et par s’en allier quelques-uns, pour avoir moins de forces à combattre. S’ils eussent subjugué l’Autriche, nous eussions vu à quoi eût abouti notre alliance. Le vizir Kiouperli le fit assez entendre à M. de la Haie. Cet ambassadeur lui ayant fait part des succès de Louis XIV contre les Espagnols, dans la guerre de Flandre: Que m’importe, reprit fièrement le vizir, que le chien mange le porc, ou que le porc mange le chien, pourvu que les affaires de mon maître prospèrent[92]; par où l’on voit clairement le mépris et la haine que les Turks portent également à tous les Européens.
D’après ces dispositions, nous eussions dû, à notre tour, dédaigner une semblable alliance, et lui en substituer une plus conforme à nos mœurs. La Russie, comme je l’ai dit, réunissait pour nous toutes les convenances: par sa position, elle remplissait le même objet politique que la Turkie, et elle le remplissait bien plus efficacement par sa puissance. Nous y trouvions une cour polie, passionnée pour nos usages et notre langue, et nous pouvions compter sur une considération distinguée et solide. Nous avons négligé ces avantages, mais il est encore temps de les renouveler; la prudence nous le conseille; les circonstances même nous en font la loi. Puisqu’il est vrai que l’ancien équilibre est détruit, il faut tendre à en former un nouveau; et, j’ose l’assurer, celui qui se prépare nous est favorable. En effet, dans le partage éventuel de la Turkie entre l’empereur et l’impératrice, il ne faut pas s’en laisser imposer par l’accroissement qu’en recevront leurs états, ni mesurer la force politique qu’ils en retireront par l’étendue géographique de leur acquisition. L’on peut s’assurer, au contraire, que, dans l’origine, leur conquête leur sera onéreuse, parce que le pays qu’ils prendront exigera des avances: ce ne sera que par la suite du temps qu’il produira ses avantages, et ce temps amènera d’autres rapports et d’autres circonstances. Du moment que la Russie et l’Autriche se trouveront limitrophes, l’intérêt qui les a unies les divisera, et leur jalousie réciproque rendra l’équilibre à l’Europe.
Déja même l’on suppose que le partage pourra la faire naître au sujet de Constantinople. Il est certain que la possession de cette ville entraîne de tels avantages, que le parti qui l’obtiendra aura une prérogative marquée: si l’empereur la cède, il peut se croire lésé: si l’impératrice ne l’obtient, la conquête est inutile. Le canal de Constantinople étant la seule issue de la mer Noire vers la Méditerranée, sa possession est indispensable à la Russie, dont les plus belles provinces débouchent dans la mer Noire, par le Don et le Niéper: d’autre part, les états de l’empereur ont aussi leur issue naturelle sur cette mer; car le Danube qui, par lui-même ou par les rivières qu’il reçoit, est la grande artère de la Hongrie et de l’Autriche, le Danube, dis-je, y prend son embouchure. Il semble donc que l’empereur ait le même intérêt d’occuper le Bosphore: cependant cette difficulté peut se résoudre par une considération importante, qui est que la Méditerranée étant le théâtre de commerce le plus riche et le plus avantageux, les états de l’empereur doivent s’y porter par la route la plus courte et la moins dispendieuse: or, le circuit par la mer Noire ne remplit point cette double condition; et il est facile de l’obtenir, en joignant les eaux du Danube à celles de la Méditerranée, par un ou plusieurs canaux que l’on pratiquerait entre leurs rivières respectives, par exemple, entre le Drino et le Drin, ou la Bosna et la Narenta. A ce moyen, la Hongrie et l’Autriche communiqueraient immédiatement à la Méditerranée, et l’empereur pourrait abandonner sans regret la navigation dangereuse et sauvage de la mer Noire.