Mais une seconde difficulté se présente. En donnant, d’un côté, à l’empereur, la Servie, l’Albanie, la Bosnie, et toute la côte turke du golfe Adriatique; d’autre part, à l’impératrice, la Moldavie, la Valakie, la Bulgarie et la Romélie, à qui, sans blesser les proportions, appartiendront la Grèce propre, la Morée et l’Archipel? Ce cas, je le sais, est épineux, ainsi que beaucoup d’autres: les conjectures deviennent d’autant plus équivoques, que Joseph et Catherine savent donner à leurs intérêts plusieurs combinaisons: cependant il en est une qui me paraît probable, en ce qu’elle réunit les convenances communes à toute l’Europe. Dans cette combinaison, je suppose, 1º que l’empereur ayant moins égard à l’étendue du terrain qu’aux avantages réels qu’il en peut retirer, se bornera aux provinces adjacentes au golfe Adriatique, y réunissant peut-être Raguse et les possessions de Venise, à qui l’on donnera quelque équivalent; en sorte qu’il possédera tout le terrain compris à l’ouest d’une ligne tirée par la hauteur de Vidin à Corfou; 2º que, par une indemnité de partage, il obtiendra un consentement et une garantie pour l’acquisition de la Bavière, qu’il ne perd pas de vue; 3º que, d’autre part, pour continuer de jouir de l’alliance importante de la Russie, il secondera le projet que l’on a de grandes raisons de supposer à Catherine II, et qu’il la reconnaîtra impératrice de Constantinople, et restauratrice de l’empire grec; ce qui convient d’autant plus, que presque tout le pays qu’elle possédera est peuplé de Grecs qui, par affinité de culte et de mœurs, ont autant d’inclination pour les Russes qu’ils ont d’aversion pour les Allemands. Or, comme il est impossible que Constantinople et Pétersbourg obéissent au même maître, il arrivera que Constantinople deviendra le siége d’un état nouveau, qui pourra concourir au nouvel équilibre; et peut-être que, par un cas singulier, le trône ravi aux Constantin par les Ottomans repassera, de nos jours, des Ottomans à un Constantin.
Cette combinaison est de toutes la plus désirable, et nous devons la favoriser, parce que, par elle, notre intérêt se retrouve d’accord avec celui de l’humanité; car, si les trop grands états sont dangereux sous le rapport de la politique, ils sont encore plus pernicieux sous le rapport de la morale. Ce sont les grands états qui ont perdu les mœurs et la liberté des peuples; c’est dans les grands états que s’est formé le pouvoir arbitraire qui tourmente et avilit l’espèce humaine: alors qu’un seul homme a commandé à des millions d’hommes dispersés sur un grand espace, il a profité de leurs intervalles pour semer entre eux la zizanie et la discorde; il a opposé leurs intérêts pour désunir leurs forces; il les a armés les uns contre les autres, pour les asservir tous à sa volonté: alors les nations corrompues se sont partagées en satellites et en esclaves, et elles ont contracté tous les vices de la servitude et de la tyrannie: alors un homme, fier de se voir l’arbitre de la fortune et de la vie de tant d’êtres, a méconnu sa propre nature, conçu un mépris insolent pour ses semblables, et l’orgueil a engendré la violence, la cruauté, l’outrage: alors que la multitude est devenue le jouet des caprices d’un petit nombre, il n’y a plus eu ni esprit ni intérêt publics; et le sort des nations s’est réglé par les fantaisies personnelles des despotes: alors que quelques familles se sont approprié et partagé la terre, on a vu naître et se multiplier ces grandes révolutions, qui sans cesse changent aux nations leurs maîtres, sans changer leur servitude; les pays dont je viens de parler en offrent d’instructifs exemples. Depuis qu’Alexandre imposa les fers de ses Macédoniens à la Grèce, quelle foule d’usurpations n’a pas subies cette malheureuse contrée? Avec quelle facilité les moindres conquérants ne se la sont-ils pas successivement arrachée; et cependant n’est-ce pas ce même pays qui, jadis partagé entre vingt peuples, comptait dans un petit espace vingt états redoutables? N’est-ce pas ce pays dont une seule ville faisait échouer les efforts de l’Asie rassemblée sous les ordres d’un despote[93]? dont une autre ville, avec une poignée de soldats, faisait trembler le grand roi jusqu’au fond de la Perse? N’est-ce pas ce pays où l’on comptait à la fois, et Thèbes, et Corinthe, et Sparte, et Messène, et Athènes, et la ligue des Achéens? Et cette Asie si décriée pour sa servilité et sa mollesse, eut aussi ses siècles d’activité et de vertu, avant qu’il s’y fût formé aucun grand empire. Long-temps dans cette Syrie, qui maintenant n’est qu’une faible province, l’on put compter dix états, dont chacun avait plus de force réelle que n’en a tout l’empire turk. Long-temps les petits rois de Tyr et de Jérusalem balancèrent les efforts des grands potentats de Ninive et de Babylone; mais depuis que les grands conquérants se montrèrent sur la terre, la vertu des peuples s’éclipsa; chaque état, en perdant son trône, sembla perdre le foyer de sa vie: son existence devint d’autant plus languissante, que ce centre de circulation s’éloigna davantage de ses membres. Ainsi les grands empires, si imposants par leurs dehors gigantesques, ne sont en effet que des masses sans vigueur, parce qu’il n’y a plus de proportion entre la machine et le ressort. C’est d’après ce principe qu’il faut évaluer l’agrandissement de l’Autriche et de la Russie; plus leur domination s’étendra, plus elle perdra de son activité: ou si elle en conserve encore, la division de ses parties en sera plus prochaine: il arrivera de deux choses l’une: ou ces puissances suivront, dans leur régime, un système de tyrannie, et par-là même elles seront faibles; ou elles suivront un système favorable à l’espèce humaine, et nous n’aurons point à redouter leur force: dans tous les cas, c’est de notre intérieur, bien plus que de celui des puissances étrangères, que nous devons tirer nos moyens de sûreté; et ce serait bien plus la honte du gouvernement que celle de la nation, si jamais nous avions à redouter les Autrichiens, ou les Russes.
Mais, disent nos politiques, nous devons nous opposer à l’invasion de la Turkie, parce qu’il convient à notre commerce que cet empire subsiste dans son état actuel, et que si l’empereur et l’impératrice s’y établissent, ils y introduiront des arts et une industrie qui rendront les nôtres inutiles.
Avant de répondre à cette difficulté, prenons d’abord quelque idée de ce commerce, et commençons par la manière dont il se fait.
Après le commerce de la Chine et du Japon, il n’en est point qui soit embarrassé de plus d’entraves, et soumis à plus d’inconvénients, que le commerce des Européens en général, et des Français en particulier, dans la Turkie. D’abord, par une sorte de privilége exclusif, il est tout entier concentré dans la ville de Marseille: toutes les marchandises d’envoi et de retour sont obligées de se rendre à cette place, quelle que puisse être leur destination: ce n’est pas qu’il soit défendu aux autres ports de la Méditerranée et même de l’Océan, d’expédier directement en Levant; mais l’obligation imposée à leurs vaisseaux de venir relâcher et faire quarantaine à Marseille, détruit l’effet de cette permission. De toutes les raisons dont on étaie ce privilége, la meilleure est la nécessité de se précautionner contre la peste. Ce fléau, devenu endémique dans le pays des Musulmans, a contraint les états chrétiens adjacents à la Méditerranée, de soumettre leur navigation à des règlements fâcheux pour le commerce, mais indispensables à la sûreté des peuples: par ces règlements, tout vaisseau venant de Turkie ou de la Barbarie, est interdit de toute communication immédiate, et mis en séquestre, lui, son équipage et sa cargaison. C’est ce que l’on appelle faire quarantaine, par une dénomination tirée du nombre des jours, crus nécessaires à purger le soupçon de contagion. D’ailleurs le temps varie depuis dix-huit jours, jusqu’à plusieurs mois, selon des cas que déterminent les ordonnances. Afin que ce séquestre s’observât avec sûreté et commodité, l’on a formé des espèces de parcs enceints de hautes murailles, où les voyageurs sont reçus dans un vaste édifice, et les marchandises étalées sous des hangars, où l’air les purifie: c’est ce que l’on appelle lazarets, maisons de santé, ou infirmeries. Or, comme ces lazarets, outre la dépense de leur construction et de leur entretien, coûtent encore des soins et des précautions extraordinaires, chaque état en a restreint le nombre le plus qu’il a été possible, afin d’ouvrir moins de portes à un ennemi aussi dangereux que la peste. Par cette raison, Toulon et Marseille sont les seuls ports de France qui aient un lazaret; et comme celui de la première ville est affecté à la marine militaire, celui de la seconde est le seul qui reste au commerce. Les états de Languedoc ont souvent proposé d’en établir un à Cette; mais Marseille a si bien fait valoir l’exactitude et l’intelligence de son lazaret, si bien fait redouter l’inexpérience d’un nouveau, que l’on n’a rien osé entreprendre. Sans doute le motif de ce refus est louable, mais la chose n’en est pas moins fâcheuse; c’est un grave inconvénient que ce séquestre, qui consume en frais le négociant, et perd un temps précieux pour la marchandise; c’est une précaution odieuse que celle qui interdit à l’homme depuis long-temps absent, fatigué de la mer et de pays barbares, qui lui interdit sa terre natale et sa maison, qui le confine dans une prison sévère, où, à la vérité, on ne lui refuse pas la vue de ses parents et de ses amis, mais où, par une privation qui devient plus sensible, il les voit sans pouvoir jouir de leurs embrassements; où, au lieu des bras tendus de ceux qui lui sont chers, il ne voit s’avancer à travers une double grille de fer, qu’une longue tenaille de fer qui reçoit ce qu’il veut faire passer, et avant de le remettre à la main qui l’attend, le plonge dans du vinaigre, comme pour reprocher au voyageur d’être un être impur, capable de communiquer la mort à ceux qu’il aime davantage. Et d’où viennent tant d’entraves, sinon de cet empire que l’on veut conserver? Qui jamais avant les Ottomans avait ouï parler sur la Méditerranée de lazarets et de peste? C’est avec ces barbares que sont venus ces fléaux; ce sont eux qui, par leur stupide fanatisme, perpétuent la contagion en renouvelant ses germes: ah! ne fût-ce que par ce motif, puissent périr leurs gouvernements! puissent à leur place s’établir d’autres peuples, et que la terre et la mer soient affranchies de leur esclavage!
C’est un esclavage encore que l’existence de nos négociants dans la Turkie. Isolés dans l’enceinte de leurs khans, chaque instant leur rappelle qu’ils sont dans une terre étrangère et chez une nation ennemie. Marchent-ils dans les rues, ils lisent sur les visages ces sentiments d’aversion et de mépris que nous avons nous-mêmes pour les Juifs. Par le caractère sauvage des habitants, les douceurs de la société leur sont interdites; ils sont privés même de celle du climat, parce que le vice du gouvernement rend l’habitation de la campagne dangereuse. Ils restent donc dans leurs khans, où souvent un soupçon de peste, une alarme d’émeute les tient clos comme dans une prison, et l’état des choses qui règnent dans cet intérieur n’est pas propre à y rendre la vie agréable. D’abord, les femmes en sont presque bannies par une loi qui ne permet qu’au consul seul d’y avoir la sienne, et qui lui enjoint de renvoyer en France quiconque se marierait ou serait déja marié. L’intention de cette loi a pu être bonne; les échelles n’étant le plus souvent composées que de jeunes facteurs et commis célibataires, l’on a voulu prévenir les dangers que courrait avec eux un homme marié: en outre, ces jeunes gens arrivant sans fortune, on a voulu les empêcher de s’arriérer en contractant des mariages nécessairement onéreux dans un pays où les femmes sont sans biens, et où l’on ne trouve le plus souvent à épouser que la fille du boulanger, du blanchisseur, ou de tout autre ouvrier de la nation. Aussi, pour abréger cette vie de crainte, avait-on, par une autre loi, limité les résidences à dix ans, supposant que si, dans cet espace, le facteur n’avait pas fait fortune, il ne le ferait jamais. Mais à quels abus n’a-t-on pas exposé les jeunes gens dans un pays où la police interdit toute ressource par les peines les plus terribles? Au milieu de tant de privations, nos négociants prennent nécessairement des habitudes singulières, qui leur ont donné à Marseille, sous le nom de Koadjes[94], une réputation spéciale d’indolence, d’apathie et de luxe. Réunis par le besoin, mais divisés par leurs intérêts, ils éprouvent les inconvéniens attachés partout aux sociétés bornées. Chaque échelle est une coterie où règnent les dissensions, les jalousies, les haines d’autant plus vives qu’elles y sont sans distraction. Dans chaque échelle on peut compter trois factions habituellement en guerre par la mauvaise répartition des pouvoirs entre les trois ordres qui les composent, et qui sont le consul, les négociants et les interprètes. Le consul, magistrat nommé par le roi, use à ce titre d’un pouvoir presque absolu, et l’usage qu’il en fait excite souvent de justes plaintes: les négociants, qui se regardent avec raison comme la base de l’établissement, murmurent de ce qu’on ne les traite pas avec assez d’égards ou de ménagements. Les interprètes, faits pour seconder le consul et les négociants, élèvent de leur côté des prétentions d’autorité et d’indépendance. De là des contestations et des troubles qui ont quelquefois éclaté d’une manière fâcheuse. L’administration a essayé, à diverses époques, d’y porter remède; mais comme le fond est vicieux, elle n’a fait que pallier le mal en changeant les formes. L’ordonnance venue à la suite de l’inspection de 1777, n’a pas été plus heureuse que les autres: on peut même dire qu’à certains égards elle a augmenté les abus. Ainsi en autorisant les consuls à emprisonner, à mettre au fers, à renvoyer en France tout homme de la nation, sans être comptable qu’au ministre, elle à érigé ces officiers en petits despotes, et déja l’on a éprouvé les inconvénients de ce nouvel ordre. L’offensé, a-t-on dit, a le droit de réclamer; mais comment imaginer qu’un jeune facteur sans fortune, ou qu’un vieux négociant qui en a acquis avec peine, se compromette à poursuivre à huit cents lieues une justice toujours lente, toujours mal vue du supérieur dont on inculpe la créature; et cette hiérarchie nouvelle de consuls généraux, de consuls particuliers, de vice-consuls particuliers, d’élèves vice-consuls; quel autre motif a-t-elle eu, que de multiplier les emplois pour placer plus de personnes? Quelle contradiction, quand on parlait d’économie, de supprimer les réverbères d’un kan, et d’augmenter le traitement des consuls? Quelle nécessité de donner à de simples officiers de commerce un état qui leur fait rivaliser les commandants du pays[95]? Et les interprètes, n’est-ce pas une méprise encore de les avoir exclus des places de consulat, eux que la connaissance de la langue et des mœurs y rendait bien plus propres que des hommes tirés sans préparation des bureaux ou du militaire de la France?
Avec ces accessoires, tous dérivés de la constitution de l’empire turk, peut-on soutenir que l’existence de cet empire soit avantageuse à notre commerce? Ne serait-il pas bien plus désirable qu’il s’établît dans le Levant une puissance qui rendît inutiles toutes ces entraves? D’ailleurs, quand nos politiques disent qu’il est de notre intérêt que la Turkie subsiste telle qu’elle est, conçoivent-ils bien tous les sens que cette proposition enveloppe? savent-ils que, réduite à l’analyse, elle veut dire: Il est de notre intérêt qu’une grande nation persiste dans l’ignorance et la barbarie, qui rendent nulles ses facultés morales et physiques; il est de notre intérêt que des peuples nombreux restent soumis à un gouvernement ennemi de l’espèce humaine; il est de notre intérêt que vingt-cinq ou trente-millions d’hommes soient tourmentés par deux ou trois cent mille brigands, qui se disent leurs maîtres; il est de notre intérêt que le plus beau sol de l’univers continue d’être en friche ou de ne rendre que le dixième de ses produits possibles, etc. Et peut-être réellement ne rejettent-ils pas ces conséquences, puisqu’ils sont les mêmes qui disent: Il est de notre intérêt que les Maures de Barbarie restent pirates, parce que cela favorise notre navigation; il est de notre intérêt que les noirs de Guinée restent féroces et stupides, parce que cela procure des esclaves à nos îles, etc. Ainsi, ce qui est crime et scélératesse dans un particulier, sera vertu dans un gouvernement! ainsi, une morale exécrable dans un individu, sera louée dans une nation! Comme si les hommes avaient en masse d’autres rapports qu’en détail; comme si la justice de société à société n’était pas la même que d’homme à homme. Mais, avec les peuples comme avec les particuliers, quand l’intérêt conseille, c’est en vain que l’on invoque l’équité et la raison: l’intérêt ne se combat que par ses propres armes, et l’on ne rend les hommes honnêtes, qu’en leur prouvant que leur improbité est constamment l’effet de leur ignorance, et la punition de leur cupidité.
Prétendre que l’état actuel de l’empire turk est avantageux à notre commerce, c’est se proposer ce double problême: Si un empire peut se dévaster sans se détruire, et si l’on peut faire long-temps un commerce riche avec un pays qui se ruine? Il ne faut qu’un peu d’attention ou de bonne foi, pour voir qu’entre deux peuples qui traitent ensemble, l’intérêt suit les mêmes principes qu’entre deux particuliers; si le débiteur se ruine, il est impossible que le créancier prospère. Un fait parmi cent autres, prouvera combien il nous est important que la Turkie change de système. Avant la ruine de Dâher, le petit peuple des Motouâlis, qui vivait en paix sous la protection de ce prince, consommait annuellement soixante ballots de nos draps. Depuis que Djezzâr pacha les a subjugués, cette branche est entièrement éteinte. Il en arriva de même avec les Druzes et les Maronites, qui ont consommé jusqu’à 50 ballots, et qui maintenant sont réduits à moins de 20; et ceci prouve en passant, que notre gouvernement a bien mal entendu ses intérêts dans tous les derniers troubles de l’Égypte et de la Syrie. Si, au lieu de demeurer spectateur oisif des débats, il eût adroitement fait réclamer sa protection par les princes tributaires, s’il fût intervenu médiateur dans leurs querelles avec les pachas, s’il se fût rendu garant de leurs conventions auprès de la Porte, il eût acquis le plus grand crédit dans les états de ces petits princes, et leurs sujets, devenus riches par la paix dont il les eût fait jouir, auraient ouvert à notre commerce la plus grande carrière. Qu’arrive-t-il dans l’état présent? que par la tyrannie des gouverneurs, les campagnes étant dévastées, et les cultures diminuées, les denrées sont plus rares, et nos retraits plus difficiles; témoin les pertes de 15 à 20 pour cent que nous essuyons sur ces retraits: que par les avanies imposées sur les ouvriers, les marchandises deviennent trop chères; témoin les toiles d’Égypte et les bours d’Alep: que par le monopole qu’exercent les pachas, nous ne pouvons pas même profiter du bon prix de la denrée; témoin en Égypte, le riz, le séné, le café, dont le prix naturel est doublé par des droits arbitraires; témoin les cotons de Galilée et de Palestine que Djezzâr pacha, qui les accapare, surcharge de dix piastres par quintal; témoin encore les cendres de Gaze, qui pourraient alimenter à vil prix les savonneries de Marseille, mais que l’aga vend trop cher, quoique les Arabes les lui livrent presque pour rien: enfin, par l’instabilité des fortunes et la ruine subite des naturels, souvent les créances de nos négociants sont frustrées, et toujours leurs recouvrements sont difficiles. Que si, au contraire, la Turkie était bien gouvernée, l’agriculture étant florissante, les denrées seraient abondantes, et nous aurions plus d’objets d’échanges; si les sujets avaient une propriété sûre et libre, il y aurait concurrence à nous vendre, et nous achèterions à meilleur marché: l’aisance étant plus générale, là consommation de nos marchandises serait plus grande; or, puisque l’esprit du gouvernement turk ne permet pas d’espérer une pareille révolution, l’on peut soutenir l’inverse de la proposition avancée, et dire que l’état actuel de la Turkie, loin d’être favorable à notre commerce, lui est absolument contraire.
L’on ajoute que si l’empereur et l’impératrice s’établissent dans la Turkie, ils y introduiront des arts et une industrie qui y rendront les nôtres inutiles, et qui détruiront par conséquent notre commerce.
Pour bien apprécier cette objection, il faut remarquer que notre commerce avec la Turkie consiste en échanges, dans lesquels tout l’avantage est de notre côté; car tandis que nous ne portons aux Turks que des objets prêts à consommer, nous retirons d’eux des denrées et des matières brutes, qui nous procurent le nouvel avantage de la main-d’œuvre et de l’industrie; par exemple, nous leur envoyons des draps, des bonnets, des étoffes de soie, des galons, du papier, du fer, de l’étain, du plomb, du mercure, du sucre, du café, de l’indigo, de la cochenille, des bois de teintures, quelques liqueurs, fruits confits, eau-de-vie, merceries et quincailleries; tous objets qui, à l’exception des teintures et des métaux, laissent peu d’emploi à l’industrie: les Turks, au contraire, nous rendent dans leurs provinces d’Europe et d’Asie mineure, des cotons en laine ou filés, des laines de toute espèce, des poils et fils de chèvre et de chameau, des peaux crues ou préparées, des suifs, du cuivre, de la cire, quelques tapis, couvertures et toiles: dans la Syrie, des cotons seulement avec des soies, quelques toiles, de la scammonée, des noix-galles: dans l’Égypte, des cotons, des gommes, du café, de l’encens, de la myrrhe, du safranon, du sel ammoniac, du tamarin, du séné, du natron, des cuirs crus, quelques plumes d’autruche, et beaucoup de grosses toiles de coton: dans la Barbarie enfin, des cotons, des laines, des cuirs crus ou préparés, de la cire, des plumes d’autruche, du blé, etc. La majeure partie de ces objets prête, comme l’on voit, à une industrie ultérieure. Ainsi, les cotons, les poils, les laines, les soies, transportés chez nous, font subsister des milliers de familles employées à les ouvrer, et à en faire ces siamoises, ces mousselines, ces mouchoirs, ces camelots, ces velours qui versent tant d’argent dans les fabriques de Marseille, Rouen, Amiens, etc. Dans nos envois l’article seul des draps forme la moitié des valeurs; dans ceux des Turks, les objets, manufacturés ne vont pas quelquefois au vingtième des denrées brutes; et même sur ces objets comme sur les toiles d’Égypte, le bénéfice est considérable à raison du bas prix de la main-d’œuvre; car ces toiles se vendent avantageusement dans nos îles pour le vêtement des nègres. Si donc les Turks acquéraient de l’industrie, s’ils travaillaient eux-mêmes leurs matières, ils pourraient se passer de nous; nos fabriques seraient frustrées, et notre commerce serait détruit.