Cette objection est d’autant plus plausible, que la Turkie jouit d’un sol plus favorisé que le nôtre même; mais dans un calcul de probabilités, supposer tout pour le pis ou pour le mieux possible, c’est assurément abuser des conjectures. Les extrêmes en tout genre sont toujours les cas les plus rares; et grâce à l’inconséquence humaine, la moyenne proportionnelle du bien comme du mal est toujours la plus ordinaire: d’ailleurs il faut avoir égard à divers accessoires pour évaluer raisonnablement les conséquences d’une révolution quelconque dans la Turkie.

1º Il n’est pas vraisemblable que l’empire turk soit tout-à-coup envahi en entier: la conquête ne peut s’étendre d’abord qu’à la portion d’Europe, à l’Archipel et à quelques rivages adjacents de l’Anadoli. Les Ottomans repoussés dans les terres conserveront encore pendant du temps une grande partie de l’Asie mineure, et toute l’Arménie, le Diarbekr, la Syrie et l’Égypte. Ainsi, en admettant une révolution dans le commerce, elle ne porterait pas sur toute sa masse, mais seulement sur les échelles d’Europe, et si l’on veut aussi même sur Smyrne. Dans l’état présent, ces échelles forment un peu plus de la moitié du commerce total du Levant, comme en fait foi le tableau suivant, qui en est le résumé: mais dans le cas de l’invasion, elles ne la formeraient plus, parce que le commerce de l’Asie mineure et de la Perse, qui maintenant se porte à Smyrne, passerait à la ville d’Alep.

La valeur des marchandises portées de France en Levant, se monte comme il suit, savoir:

A Constantinople4,000,000liv.
A Salonique2,800,000
En Morée250,000
En Candie250,000
A Smyrne6,000,000
En Syrie5,000,000
En Égypte3,000,000
En Barbarie1,500,000
Total22,800,000
A quoi il faut ajouter pour
le cabotage, dit la caravane
150,000
Et pour les objets portés
en fraude des droits
1,550,000
Total de l’exportation.24,500,000

La valeur des retours du Levant en France se monte comme il suit, savoir:

De Constantinople1,000,000
De Salonique3,500,000
De Morée1,000,000
De Candie1,000,000
De Smyrne8,000,000
De Syrie6,000,000
D’Égypte3,500,000
De Barbarie2,000,000
Total de l’importation.26,000,000

2º Nous conserverons toujours un grand avantage sur une puissance quelconque établie en Turkie, à raison de nos denrées d’Amérique, et de nos draps: car si déja nous avons anéanti la concurrence des Anglais, des Hollandais, des Vénitiens, sur ces articles qui sont la base du commerce du Levant, à plus forte raison l’emporterons-nous sur les Autrichiens et les Russes, qui n’ont point de colonies, et qui de long-temps, surtout les Russes, n’atteindront à la perfection de nos manufactures. Dira-t-on qu’enfin ils y parviendront: je l’accorde; mais, lors même qu’ils ne conquerraient pas la Turkie, comme ils en sont plus voisins que nous, nous ne pourrons jamais éviter qu’ils rivalisent avec succès notre commerce[96].

3e Il ne faut pas perdre de vue que les pays qu’occuperont l’impératrice et l’empereur, sont en grande partie déserts, et qu’ils vont le devenir encore davantage; or, l’intérêt de tout gouvernement eu pareil cas, n’est pas tant de favoriser le commerce et les arts, que la culture de la terre, parce qu’elle seule contient et développe les éléments de la puissance et de la richesse d’un empire: de tous les artisans, le laboureur seul crée les objets de nos besoins: les autres ne font que donner des formes; ils consomment sans rien produire: or, puisque les vraies richesses sont les denrées qui servent à la nourriture, au vêtement, au logement; puisque les hommes ne se multiplient qu’à raison de l’abondance de ces denrées; puisque la puissance d’un état se mesure sur le nombre de bras qu’il nourrit, le premier soin du gouvernement doit être tout entier pour l’art qui remplit le mieux ces objets. Dans ses encouragements, il doit suivre l’ordre que la nature elle-même a mis dans l’échelle de nos besoins; ainsi, puisque le besoin de la nourriture est le plus pressant, il doit s’en occuper avant tout autre: viennent ensuite les soins du vêtement, puis ceux du logement, etc. Et ce n’est point assez de les avoir réalisés pour une partie du pays et des sujets; l’empire n’étant aux yeux du législateur qu’un même domaine, la nation n’étant qu’une même famille, il ne doit se départir de son système, qu’après l’avoir complété pour l’empire et pour la nation. Tant qu’il reste des terres incultes, tout bras employé à d’autres travaux est dérobé au plus utile; tant qu’une famille manque du nécessaire, nul autre n’a droit d’avoir le superflu. Sans cette égalité générale, un empire, partie en friche et partie cultivé, un peuple partie riche et partie pauvre, partie barbare et partie policé, offrent un mélange choquant de luxe et de misère, et ressemblent à ces charlatans ridicules qui portent du galon et des bijoux avec des haillons sales et des bas percés.

Ce n’est donc que lorsque la culture a atteint son comble, qu’il est permis de détourner les bras superflus vers les arts d’agrément et de luxe. Alors, le fonds étant acquis; l’on peut s’occuper à donner des formes: alors aussi, par une marche naturelle, s’opère un changement dans le goût et les mœurs d’une nation. Jusque-là, l’on n’aimait que la quantité; l’on commence de goûter la qualité: bientôt la délicatesse prend la place de l’abondance: bientôt au bœuf entier du repas d’Achille, succèdent les petits plats d’Alcibiade; à la bure pesante et roide, l’étoffe chaude et légère; au logis rustique, aux meubles grossiers, unie maison élégante et un ameublement récherché; alors, par ordre successif et par gradation, naissent les uns des autres les arts utiles, les arts agréables, les beaux-arts: alors paraissent les fabricants de toute espèce, les négociants, les architectes, les sculpteurs, les peintres; les musiciens, les orateurs, les poètes. Avant cet état de plénitude, vouloir produire ces arts, c’est troubler l’ordre de la nature; c’est demander à la jeunesse les fruits de l’âge viril. Les peuples sont comme les enfants; on les énerve par des jouissances précoces au moral comme au physique, et pour quelques fleurs éphémères, on les jette dans un marasme incurable. Faute d’observer cette marche, la plupart des états avortent ou font des progrès plus lents qu’ils ne le devraient. Les chefs des nations sont trop pressés de jouir: à peine le sol qui les entoure est-il défriché, que déja ils veulent avoir un faste et une puissance: déja, par les conseils avides de leurs parasites, ils veulent élever des palais somptueux, des jardins suspendus, des villes, des manufactures, un commerce, une marine; ils transforment les cultivateurs en soldats, en matelots, en maçons, en musiciens, en gens de livrée. Les champs se désertent, la culture diminue; les denrées manquent, les revenus baissent, l’état s’obère, et l’on est étonné de voir un corps qui promettait une grande force, dépérir tout à coup, ou végéter tristement dans une langueur funeste.