Quelle est la nature intime de l’âme, quels sont ses modes de manifestation, quand sa mémoire devient-elle permanente et maintient-elle avec certitude l’identité consciente, sous quelle diversité de formes et de substances peut-elle vivre, quelle étendue d’espace peut-elle franchir, quel est l’ordre de parenté intellectuelle qui existe entre les diverses planètes d’un même système, quelle est la force germinatrice qui ensemence les mondes, quand pourrons-nous nous mettre en communication avec les patries voisines, quand pénétrerons-nous le secret profond des destinées? Mystère et ignorance aujourd’hui. Mais l’inconnu d’hier est la vérité de demain.

Fait d’ordre historique et scientifique absolument incontestable: dans tous les siècles, chez tous les peuples, et sous les apparences religieuses les plus diverses, l’idée de l’immortalité repose invulnérable au fond de la conscience humaine. L’éducation lui a donné mille formes, mais elle ne l’a pas inventée. Cette idée indéracinable existe par elle-même. Tout être humain, en venant au monde, apporte avec lui, sous une forme plus ou moins vague, ce sentiment intime, ce désir, cette espérance.


II

ITER EXTATICUM CŒLESTE

Les heures, les jours que je consacrais à l’étude de ces questions de psychologie et de télépathie ne m’empêchaient pas d’observer Mars au télescope et d’en prendre des dessins géographiques, chaque fois que notre atmosphère, si souvent nuageuse, voulait bien me le permettre. D’ailleurs, on peut reconnaître que non seulement toutes les questions se touchent, dans l’étude de la nature et dans les sciences, mais encore que l’astronomie et la psychologie sont solidaires l’une de l’autre, attendu que l’univers psychique a pour habitat l’univers matériel, que l’astronomie a pour objet l’étude des régions de la vie éternelle et que nous ne pourrions nous former aucune idée de ces régions si nous ne les connaissions pas astronomiquement. Que nous le sachions ou non, en fait, nous habitons en ce moment même une région du Ciel, et tous les êtres, quels qu’ils soient, sont éternellement citoyens du Ciel. Ce n’est pas sans une secrète divination des choses que l’antiquité avait fait d’Uranie la muse de toutes les sciences.

Ma pensée avait donc été longuement occupée de notre voisine la planète Mars, lorsqu’un jour, dans une promenade solitaire à la lisière d’un bois, après quelques chaudes heures de juillet, m’étant assis au pied d’un bouquet de chênes, je ne tardai pas à m’assoupir.

La chaleur était accablante, le paysage était silencieux, la Seine semblait arrêtée comme un canal au fond de la vallée. Je fus étrangement surpris, en m’éveillant après un instant de somnolence, de ne plus reconnaître le paysage, ni les arbres voisins, ni la rivière qui coulait au pied du coteau, ni la prairie ondulée qui allait se perdre au loin dans l’horizon. Le soleil se couchait, plus petit que nous n’avons coutume de le voir. L’air frémissait de bruits harmonieux inconnus à la Terre, et des insectes grands comme des oiseaux voltigeaient sur des arbres sans feuilles, couverts de gigantesques fleurs rouges. Je me levai, poussé par l’étonnement comme par un ressort, et d’un bond si énergique que je me trouvai subitement debout, me sentant d’une légèreté singulière. A peine avais-je fait quelques pas, que plus de la moitié du poids de mon corps me parut s’être évaporée pendant mon sommeil; cette sensation intime me frappa plus profondément encore que la métamorphose de la nature déployée sous mes regards.