C’est à peine si j’en croyais mes yeux et mes sens. D’ailleurs, je n’avais plus absolument les mêmes yeux, je n’entendais plus de la même manière, et je m’aperçus même dès ces premiers instants que mon organisation était douée de plusieurs sens nouveaux, tout différents de ceux de notre harpe terrestre, notamment d’un sens magnétique, par lequel on peut se mettre en communication d’un être à l’autre sans qu’il soit nécessaire de traduire ses pensées par des paroles audigibles: ce sens rappelle celui de l’aiguille aimantée qui, du fond d’une cave de l’Observatoire de Paris, frissonne et tressaille quand une aurore boréale s’allume en Sibérie, ou quand une explosion électrique éclate dans le Soleil.

L’astre du jour venait de s’éteindre dans un lac lointain, et les lueurs roses du crépuscule planaient au fond des cieux comme un dernier rêve de la lumière. Deux Lunes s’allumèrent à diverses hauteurs, la première en forme de croissant, au-dessus du lac dans le sein duquel le Soleil avait disparu; la seconde, en forme de premier quartier, beaucoup plus élevée dans le ciel et du côté de l’Orient. Elles étaient très petites et ne rappelaient que de bien loin l’immense flambeau des nuits terrestres. C’est comme à regret qu’elles donnaient leur vive mais faible lumière. Je les regardais tour à tour avec stupéfaction. Le plus étrange peut-être encore, dans toute l’étrangeté de ce spectacle, c’est que la Lune occidentale, qui était environ trois fois plus grosse que sa compagne de l’Est, tout en étant cinq fois moins large que notre Lune terrestre, marchait dans le ciel d’un mouvement très facile à suivre de l’œil, et semblait courir avec vitesse de la droite vers la gauche pour aller rejoindre à l’Orient sa céleste sœur.

On remarquait encore, dans les dernières lueurs du couchant qui s’éteignait, une troisième Lune, ou, pour mieux dire, une brillante étoile. Plus petite que le moindre des deux satellites, elle n’offrait pas de disque sensible; mais sa lumière était éclatante. Elle planait dans le ciel du soir comme Vénus dans notre ciel lorsqu’aux jours de son plus splendide éclat «l’étoile du berger» règne en souveraine sur les indolentes soirées du printemps aux tendres rêves.

Déjà les plus brillantes étoiles s’allumaient dans les cieux; on reconnaissait Arcturus aux rayons d’or, Véga, si blanche et si pure, les sept astres du septentrion, et plusieurs constellations zodiacales. L’étoile du soir, le nouveau Vesper, rayonnait alors dans la constellation des Poissons. Après avoir étudié pendant quelques instants sa situation dans le ciel, m’être orienté moi-même d’après les constellations, avoir examiné les deux satellites et réfléchi à la légèreté de mon propre poids, je ne tardai pas à être convaincu que je me trouvais sur la planète Mars et que cette charmante étoile du soir était... la Terre.

Mes yeux s’arrêtèrent sur elle, imprégnés de ce mélancolique sentiment d’amour qui serre les fibres de notre cœur lorsque notre pensée s’envole vers un être chéri dont une cruelle distance nous sépare; je contemplai longuement cette patrie où tant de sentiments divers se mélangent et se heurtent dans les fluctuations de la vie, et je pensai:

«Combien n’est-il pas regrettable que les innombrables êtres humains qui habitent en ce petit séjour ne sachent pas où ils sont! Elle est charmante, cette minuscule Terre, ainsi éclairée par le Soleil, avec sa Lune plus microscopique encore, qui semble un point à côté d’elle. Portée dans l’invisible par les lois divines de l’attraction, atome flottant dans l’immense harmonie des cieux, elle occupe sa place et plane là-haut comme une île angélique. Mais ses habitants l’ignorent. Singulière humanité! Elle a trouvé la Terre trop vaste, s’est partagée en troupeaux et passe son temps à s’entre-fusiller. Il y a, dans cette île céleste, autant de soldats que d’habitants! ils se sont tous armés les uns contre les autres, quand il eût été si simple de vivre tranquillement, et trouvent glorieux de changer de temps en temps les noms des pays et la couleur des drapeaux. C’est là l’occupation favorite des nations et l’éducation primordiale des citoyens. Hors de là, ils emploient leur existence à adorer la matière. Ils n’apprécient pas la valeur intellectuelle, restent indifférents aux plus merveilleux problèmes de la création et vivent sans but. Quel dommage! Un habitant de Paris qui n’aurait jamais entendu prononcer le nom de cette cité ni celui de la France ne serait pas plus étranger qu’eux dans leur propre patrie. Ah! s’ils pouvaient voir la Terre d’ici, avec quel plaisir ils y reviendraient et combien seraient transformées toutes leurs idées générales et particulières. Alors ils connaîtraient au moins le pays qu’ils habitent; ce serait un commencement; ils étudieraient progressivement les réalités sublimes qui les environnent au lieu de végéter sous un brouillard sans horizon, et bientôt ils vivraient de la véritable vie, de la vie intellectuelle.»

«Quel honneur il lui fait! On croirait vraiment qu’il a laissé des amis dans ce bagne-là!»

Je n’avais point parlé. Mais j’entendis fort distinctement cette phrase qui semblait répondre à ma conversation intérieure. Deux habitants de Mars me regardaient, et ils m’avaient compris, en vertu de ce sixième sens de perception magnétique dont il a été question plus haut. Je fus quelque peu surpris, et, l’avouerai-je? sensiblement blessé de l’apostrophe: «Après tout, pensai-je, j’aime la Terre, c’est mon pays, et j’ai du patriotisme!»