Mes deux voisins rirent cette fois-ci tous les deux ensemble.
«Oui, reprit l’un d’eux avec une bonté inattendue, vous avez du patriotisme. On voit bien que vous arrivez de la Terre.»
Et le plus âgé ajouta:
«Laissez-les donc, vos compatriotes, ils ne seront jamais ni plus intelligents ni moins aveugles qu’aujourd’hui. Il y a déjà quatre-vingt mille ans qu’ils sont là. Et, vous l’avouez vous-même, ils ne sont pas encore capables de penser.... Vous êtes vraiment admirable de regarder la Terre avec des yeux aussi attendris. C’est trop de naïveté.»
N’avez-vous pas, cher lecteur, rencontré parfois, sur votre passage, de ces hommes tout pénétrés d’un imperturbable orgueil et qui se croient sincèrement et inébranlablement au-dessus de tout le reste du monde? Lorsque ces fiers personnages se trouvent en face d’une supériorité, elle leur est instantanément antipathique: ils ne la supportent pas. Eh bien! pendant le dithyrambe qui précède (et dont vous n’avez eu tout à l’heure qu’une pâle traduction), je me sentais fort supérieur à l’humanité terrestre, puisque je la prenais en pitié et invoquais pour elle de meilleurs jours. Mais quand ces deux habitants de Mars semblèrent me prendre en pitié moi-même, et que je crus reconnaître en eux une froide supériorité sur moi, je fus un instant l’un de ces ineptes orgueilleux; mon sang ne fit qu’un tour, et tout en me contenant par un restant de politesse française, j’ouvris la bouche pour leur dire:
— «Après tout, Messieurs, les habitants de la Terre ne sont pas aussi stupides que vous paraissez le croire et valent peut-être mieux que vous.»
Malheureusement, ils ne me laissèrent même pas commencer ma phrase, attendu qu’ils l’avaient devinée pendant qu’elle se formait par la vibration des moelles de mon cerveau.
«Permettez-moi de vous dire tout de suite, fit le plus jeune, que votre planète est absolument manquée, par suite d’une circonstance qui date d’une dizaine de millions d’années. C’était au temps de la période primaire de la genèse terrestre. Il y avait déjà des plantes, et même des plantes admirables, et dans le fond des mers comme sur les rivages apparaissaient les premiers animaux, les mollusques sans tête, sourds, muets et dépourvus de sexe. Vous savez que la respiration suffit aux arbres pour leur nourriture complète et que vos chênes les plus robustes, vos cèdres les plus gigantesques n’ont jamais rien mangé, ce qui ne les a pas empêchés de grandir. Ils se nourrissent par la respiration seule. Le malheur, la fatalité a voulu qu’un premier mollusque eût le corps traversé par une goutte d’eau plus épaisse que le milieu ambiant. Peut-être la trouva-t-il bonne. Ce fut l’origine du premier tube digestif, qui devait exercer une action si funeste sur l’animalité entière, et plus tard sur l’humanité elle-même. Le premier assassin fut le mollusque qui mangea.