«Ici, on ne mange pas, on n’a jamais mangé, on ne mangera jamais. La création s’est développée graduellement, pacifiquement, noblement, comme elle avait commencé. Les organismes se nourrissent, autrement dit renouvellent leurs molécules, par une simple respiration, comme le font vos arbres terrestres, dont chaque feuille est un petit estomac. Dans votre chère patrie, vous ne pouvez vivre un seul jour qu’à la condition de tuer. Chez vous, la loi de vie, c’est la loi de mort. Ici, il n’est jamais venu à personne l’idée de tuer même un oiseau.
«Vous êtes tous, plus ou moins, des bouchers. Vous avez les bras pleins de sang. Vos estomacs sont gorgés de victuailles. Comment voulez-vous qu’avec des organismes aussi grossiers que ceux-là vous puissiez avoir des idées saines, pures, élevées, — je dirai même (pardonnez ma franchise), des idées propres? Quelles âmes pourraient habiter de pareils corps? Réfléchissez donc un instant, et ne vous bercez plus d’illusions aveugles trop idéales pour un tel monde.»
— «Comment! m’écriai-je en l’interrompant, vous nous refusez la possibilité d’avoir des idées propres? Vous prenez les humains pour des animaux? Homère, Platon, Phidias, Sénèque, Virgile, le Dante, Colomb, Bacon, Galilée, Pascal, Léonard, Raphaël, Mozart, Beethoven, n’ont-ils jamais eu aucune aspiration élevée? Vous trouvez nos corps grossiers et repoussants: si vous aviez vu passer devant vous Hélène, Phryné, Aspasie, Sapho, Cléopâtre, Lucrèce Borgia, Agnès Sorel, Diane de Poitiers, Marguerite de Valois, Borghèse, Talien, Récamier, Georges et leurs admirables rivales, vous penseriez peut-être d’une façon différente. Ah! cher Martien, à mon tour, permettez-moi de regretter que vous ne connaissiez la Terre que de loin.»
— «C’est ce qui vous trompe, j’ai habité cinquante ans ce monde-là. Cela m’a suffi, et je vous assure que je n’y retournerai plus. Tout y est manqué, même... ce qui vous paraît le plus charmant. Vous imaginez-vous que sur toutes les Terres du Ciel les fleurs donnent naissance aux fruits de la même façon? Ne serait-ce pas un peu cruel? Pour moi, j’aime les primevères et les boutons de rose.»
— «Mais, repris-je, cependant, malgré tout, il y a eu de grands esprits sur la Terre, et, vraiment, d’admirables créatures. Ne peut-on se bercer de l’espérance que la beauté physique et morale ira en se perfectionnant de plus en plus, comme elle l’a fait jusqu’ici, et que les intelligences s’éclaireront progressivement? On ne passe pas tout son temps à manger. Les hommes finiront bien, malgré leurs travaux matériels, par consacrer chaque jour quelques heures au développement de leur intelligence. Alors, sans doute, ils ne continueront plus de fabriquer de petits dieux à leur image, et peut-être aussi supprimeront-ils leurs puériles frontières pour laisser régner l’harmonie et la fraternité.»
— «Non, mon ami, car s’ils le voulaient, ils le feraient dès aujourd’hui. Or, ils s’en gardent bien. L’homme terrestre est un petit animal qui, d’une part, n’éprouve pas le besoin de penser, n’ayant même pas l’indépendance de l’âme, et qui, d’autre part, aime se battre et établit carrément le droit sur la force. Tel est son bon plaisir et telle est sa nature. Vous ne ferez jamais porter de pêches à un buisson d’épines.
«Songez donc que les plus délicieuses beautés terrestres auxquelles vous faisiez allusion tout à l’heure ne sont que des monstres grossiers à côté de nos aériennes femmes de Mars, qui vivent de l’air de nos printemps, des parfums de nos fleurs, et sont si voluptueuses, dans le seul frémissement de leurs ailes, dans l’idéal baiser d’une bouche qui ne mangea jamais, que si la Béatrix du Dante avait été d’une telle nature, jamais l’immortel Florentin n’eût pu écrire deux chants de sa Divine Comédie: il eût commencé par le Paradis et n’en fût jamais descendu. Songez que nos adolescents ont autant de science innée que Pythagore, Archimède, Euclide, Kepler, Newton, Laplace et Darwin après toutes leurs laborieuses études: nos douze sens nous mettent en communication directe avec l’univers; nous sentons d’ici, à cent millions de lieues, l’attraction de Jupiter qui passe; nous voyons à l’œil nu les anneaux de Saturne; nous devinons l’arrivée d’une comète, et notre corps est imprégné de l’électricité solaire qui met en vibration toute la nature. Il n’y a jamais eu ici ni fanatisme religieux, ni bourreaux, ni martyrs, ni divisions internationales, ni guerres; mais, dès ses premiers jours, l’humanité, naturellement pacifique et affranchie de tout besoin matériel, a vécu indépendante de corps et d’esprit, dans une constante activité intellectuelle, s’élevant sans arrêt dans la connaissance de la Vérité. Mais venez plutôt jusqu’ici.»
Je fis quelques pas avec mes interlocuteurs sur le sommet de la montagne, et arrivant en vue de l’autre versant, j’aperçus une multitude de lumières de diverses nuances voltigeant dans les airs. C’étaient les habitants qui, la nuit, deviennent lumineux quand ils le veulent. Des chars aériens, paraissant formés de fleurs phosphorescentes, conduisaient des orchestres et des chœurs; l’un d’eux vint à passer près de nous et nous prîmes place au milieu d’un nuage de parfums. Les sensations que j’éprouvais étaient singulièrement étrangères à toutes celles que j’avais goûtées sur la Terre, et cette première nuit sur Mars passa comme un rêve rapide, car à l’aurore je me trouvais encore dans le char aérien, discourant avec mes interlocuteurs, leurs amis et leurs indéfinissables compagnes. Quel panorama au lever du soleil! Fleurs, fruits, parfums, palais féeriques s’élevaient sur des îles à la végétation orangée, les eaux s’étendaient en limpides miroirs, et de joyeux couples aériens descendaient en tourbillonnant sur ces rivages enchanteurs. Là, tous les travaux matériels sont accomplis par des machines et dirigés par quelques races animales perfectionnées, dont l’intelligence est à peu près du même ordre que celle des humains de la Terre. Les habitants ne vivent que par l’esprit et pour l’esprit; leur système nerveux est parvenu à un tel degré de développement, que chacun de ces êtres, à la fois très délicat et très fort, semble un appareil électrique, et que leurs impressions les plus sensuelles, ressenties bien plus par leurs âmes que par leurs corps, surpassent au centuple toutes celles que nos cinq sens terrestres réunis peuvent jamais nous offrir.... Une sorte de palais d’été, illuminé par les rayons du soleil levant, s’ouvrait au-dessous de notre gondole aérienne. Ma voisine, dont les ailes frémissaient d’impatience, posa son pied délicat sur une touffe de fleurs qui s’élevait entre deux jets de parfums. — «Retourneras-tu sur la Terre?» dit-elle en me tendant les bras.