Avais-je été le jouet d’un rêve?

Mon esprit s’était-il réellement transporté sur la planète Mars, ou bien étais-je dupe d’une illusion absolument imaginaire?

Le sentiment de la réalité avait été si vif, si intense, et les choses que j’avais vues se trouvaient si parfaitement conformes aux notions scientifiques que nous possédons déjà sur la nature physique du monde martien, que je ne pouvais accepter un doute à cet égard, tout en restant stupéfait de ce voyage extatique et en m’adressant mille questions qui se combattaient les unes les autres.

L’absence de Spero, dans toute cette vision, m’intriguait un peu. Je me sentais toujours si intimement attaché à son cher souvenir qu’il me semblait que j’aurais dû deviner sa présence, voler directement vers lui, le voir, lui parler, l’entendre. Mais le magnétisé de Nancy n’avait-il pas été lui-même le jouet de son imagination, ou de la mienne, ou de celle de l’expérimentateur? D’autre part, en admettant même que réellement mes deux amis fussent réincarnés sur cette planète voisine, je me répondais à moi-même que l’on peut fort bien ne pas se rencontrer en parcourant une même ville et, à plus forte raison, un monde. Et pourtant, ce n’est assurément pas le calcul des probabilités qu’il faudrait invoquer ici, car un sentiment d’attraction tel que celui qui nous unissait devait modifier le hasard des rencontres et jeter dans la balance un élément qui l’emportait sur tout le reste.

Tout en discourant en moi-même, je rentrai à mon observatoire de Juvisy où j’avais préparé quelques batteries électriques pour une expérience d’optique en correspondance avec la tour de Montlhéry. Lorsque je me fus assuré que tout était bien en ordre, je laissai à mon aide le soin de faire les signaux convenus, de dix à onze heures, et je partis moi-même pour la vieille tour, sur laquelle je m’installais une heure plus tard. La nuit était venue. Du haut de l’antique donjon, l’horizon est parfaitement circulaire, entièrement dégagé sur toute sa circonférence, qui s’étend sur un rayon de 20 à 25 kilomètres tout autour de ce point central. Un troisième poste d’observation, situé à Paris, était en communication avec nous. Le but de l’expérience était de savoir si les rayons des diverses couleurs du spectre lumineux voyagent tous avec la même vitesse de 300 000 kilomètres par seconde. Le résultat fut affirmatif.

Les expériences ayant été terminées vers onze heures, comme la nuit étoilée était merveilleuse et que la lune commençait à se lever, dès que j’eus mis les appareils à l’abri dans l’intérieur de la tour, je remontai sur la plate-forme supérieure pour contempler l’immense paysage éclairé par les premiers rayons de la lune naissante. L’atmosphère était calme, tiède, presque chaude.

Mais mon pied était encore sur la dernière marche, que je m’arrêtai, pétrifié d’effroi, en jetant un cri qui parut s’immobiliser dans ma gorge. Spero, oui, Spero lui-même était là, devant moi, assis sur le parapet. Je levai les bras vers le ciel et me sentis près de m’évanouir; mais il me dit, de sa voix très douce que je connaissais si bien:

«Est-ce que je te fais peur?»

Je n’eus la force ni de répondre ni d’avancer. Pourtant, j’osai regarder en face mon ami, qui souriait. Son cher visage, éclairé par la lune, était tel que je l’avais vu lors de son départ de Paris pour Christiania, jeune, agréable, pensif, avec un regard fort brillant. Je quittai la dernière marche et j’eus l’impulsion intime de me précipiter vers lui pour l’embrasser. Mais je n’osai et je restai devant lui à le regarder. J’avais repris l’usage de mes sens. «Spero!... C’est toi!...» m’écriai-je.