— J’étais là pendant ton expérience, répondit-il, et c’est même moi qui t’ai donné l’idée de comparer l’extrême violet à l’extrême rouge pour la vitesse des ondes lumineuses. Seulement, j’étais invisible, comme les rayons ultra-violets.
— «Voyons! est-ce possible? Laisse-moi te regarder, te toucher.» Je passai les mains sur son visage, sur son corps, dans sa chevelure, et j’eus absolument la même impression que si c’eût été un être vivant. Ma raison se refusait à admettre le témoignage de mes yeux, de mes mains et de mes oreilles, et pourtant je ne pouvais douter que ce ne fût bien lui. Il n’y a pas de sosie pareil. Et puis, mes doutes se seraient envolés dès ses premières paroles, car il ajouta aussitôt:
«Mon corps dort en ce moment sur Mars.
— Ainsi, fis-je, tu existes toujours, tu vis encore... et tu connais enfin la réponse au grand problème qui t’a tant tourmenté.... Et Icléa?
— Nous allons causer, répliqua-t-il. J’ai beaucoup de choses à te dire.
Je m’assis auprès de lui, sur le rebord du large parapet qui domine la vieille tour, et voici ce que j’entendis.
Quelque temps après l’accident du lac de Tyrifiorden, il s’était senti se réveillant comme d’un long et lourd sommeil. Il était seul, dans la nuit noire, sur les rives d’un lac, se sentait vivant, mais ne pouvait ni se voir ni se toucher. L’air ne le frappait pas. Il n’était pas seulement léger, mais impondérable. Ce qui lui paraissait subsister de lui, c’était seulement sa faculté de penser.
Sa première idée, en rappelant ses souvenirs, fut qu’il se réveillait de sa chute sur le lac norvégien. Mais lorsque le jour arriva, il s’aperçut qu’il était sur un autre monde. Les deux lunes qui tournaient rapidement dans le ciel, en sens contraire l’une de l’autre, lui firent penser qu’il se trouvait sur notre voisine la planète Mars, et d’autres témoignages ne tardèrent pas à le lui prouver.
Il y demeura un certain temps à l’état d’esprit, y reconnut la présence d’une humanité fort élégante, dans laquelle le sexe féminin règne en souverain, par une supériorité incontestée sur le sexe masculin. Les organismes sont légers et délicats, la densité des corps est très faible, la pesanteur plus faible encore; à la surface de ce monde la force matérielle ne joue qu’un rôle secondaire dans la nature; la finesse des sensations décide de tout. Il y a là un grand nombre d’espèces animales et plusieurs races humaines. Dans toutes ces espèces et dans toutes ces races, le sexe féminin est plus beau et plus fort (la force consistant dans la supériorité des sensations) que le sexe masculin, et c’est lui qui régit le monde.