Son grand désir de connaître la vie qu’il avait devant lui le décida à ne point demeurer longtemps à l’état d’esprit contemplateur, mais à renaître sous une forme corporelle humaine, et, étant donnée la condition organique de cette planète, sous la forme féminine.

Déjà, parmi les âmes terrestres flottantes dans l’atmosphère de Mars, il avait rencontré (car les âmes se sentent) celle d’Icléa, qui l’avait suivie, guidée par une attraction constante. Elle, de son côté, s’était sentie portée vers une incarnation masculine.

Ils étaient ainsi réunis l’un et l’autre, en l’un des pays les plus privilégiés de ce monde, voisins et prédestinés à se rencontrer de nouveau dans la vie et à partager les mêmes émotions, les mêmes pensées, les mêmes œuvres. Aussi, quoique la mémoire de leur existence terrestre restât voilée et comme effacée par la transformation nouvelle, cependant un vague sentiment de parenté spirituelle et un attachement sympathique immédiat les avaient réunis dès qu’ils s’étaient revus. Leur supériorité psychique, la nature de leurs pensées habituelles, l’état de leur esprit accoutumé à chercher les fins et les causes, leur avaient donné à tous les deux une sorte de clairvoyance intime qui les dégageait de l’ignorance générale des vivants. Ils s’étaient aimés si soudain, ils avaient subi si passivement l’influence magnétique du coup de foudre de leur rencontre, qu’ils n’avaient bientôt fait qu’un seul et même être, unis comme au moment de la séparation terrestre. Ils se souvenaient de s’être déjà rencontrés, ils étaient convaincus que c’était sur la Terre, sur cette planète voisine qui brille le soir d’un si vif éclat dans le ciel de Mars, et parfois, dans leurs vols solitaires au-dessus des collines peuplées de plantes aériennes, ils contemplaient «l’étoile du soir» en cherchant à renouer le fil brisé d’une tradition interrompue.

Un événement inattendu vint expliquer leurs réminiscences et leur prouver qu’ils ne se trompaient pas.

Les habitants de Mars sont très supérieurs à ceux de la Terre par leur organisation, par le nombre et la finesse de leurs sens, et par leurs facultés intellectuelles.

Le fait que la densité est très faible à la surface de ce monde et que les substances constitutives des corps sont moins lourdes là qu’ici, a permis la formation d’êtres incomparablement moins pesants, plus aériens, plus délicats, plus sensibles. Le fait que l’atmosphère est nutritive a affranchi les organismes martiens de la grossièreté des besoins terrestres. C’est un tout autre état. La lumière y est moins vive, cette planète étant plus éloignée du Soleil que nous, et le nerf optique est plus sensible. Les influences électriques et magnétiques y étant très intenses, les habitants possèdent des sens inconnus aux organisations terrestres, sens qui les mettent en communication avec ces influences. Tout se tient dans la nature. Les êtres sont partout appropriés aux milieux qu’ils habitent et au sein desquels ils ont pris naissance. Les organismes ne peuvent pas plus être terrestres sur Mars qu’ils ne peuvent être aériens au fond de la mer.

De plus, l’état de supériorité préparé par cet ordre de choses s’est développé de lui-même par la facilité de la réalisation de tout travail intellectuel. La nature semble obéir à la pensée. L’architecte qui veut élever un édifice, l’ingénieur qui veut modifier la surface du sol, soit qu’il s’agisse de creuser ou d’élever, de couper les montagnes ou de combler les vallées, ne se heurtent point comme ici au poids des matériaux et aux difficultés matérielles. Aussi l’art a-t-il fait dès l’origine les progrès les plus rapides.

De plus, encore, l’humanité martienne étant de plusieurs centaines de milliers d’années antérieure à l’humanité terrestre, a parcouru antérieurement à elle toutes les phases de son développement. Nos progrès scientifiques actuels les plus transcendants ne sont que de puérils jeux d’enfants, comparés à la science des habitants de cette planète.

En astronomie particulièrement, ils sont incomparablement plus avancés que nous et connaissent beaucoup mieux la Terre que nous ne connaissons leur patrie.

Ils ont inventé, entre autres, une sorte d’appareil téléphotographique dans lequel un rouleau d’étoffe reçoit perpétuellement, en se déroulant, l’image de notre monde et la fixe inaltérablement. Un immense musée, consacré spécialement aux planètes du système solaire, conserve dans l’ordre chronologique toutes ces images photographiques fixées pour toujours. On y retrouve toute l’histoire de la Terre; la France du temps de Charlemagne, la Grèce du temps d’Alexandre, l’Égypte du temps de Rhamsès. Des microscopes permettent d’y reconnaître même les détails historiques, tels que Paris pendant la révolution française, Rome sous le pontificat de Borgia, la flotte espagnole de Christophe Colomb arrivant en Amérique, les Francs de Clovis prenant possession des Gaules, l’armée de Jules César arrêtée dans sa conquête de l’Angleterre par la marée qui emporta ses vaisseaux, les troupes du roi David, fondateur des armées permanentes, ainsi que la plupart des scènes historiques, reconnaissables à certains caractères spéciaux.