Un jour que les deux amis visitaient ce musée, leur réminiscence, vague jusque-là, s’illumina comme un paysage nocturne traversé par un éclair. Tout d’un coup ils reconnurent l’aspect de Paris pendant l’Exposition de 1867. Leur souvenir se précisa. Chacun d’eux sentit séparément qu’il avait vécu là, et sous cette impression si vive, ils furent aussitôt dominés par la certitude d’y avoir vécu ensemble. Leur mémoire s’éclaira graduellement, non plus par lueurs interrompues, mais plutôt comme à la lumière grandissante du commencement de l’aurore.

Ils se souvinrent alors, l’un et l’autre, comme par inspiration, de cette parole de l’Évangile:

«Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père.»

Et de cette autre, de Jésus à Nicodème:

«En vérité je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne verra pas le royaume de Dieu.... Il faut que vous naissiez de nouveau.»

Depuis ce jour, ils ne conservèrent plus aucun doute sur leur existence terrestre antérieure, et demeurèrent intimement convaincus qu’ils continuaient sur la planète Mars leur vie précédente. Ils appartenaient au cycle des grands esprits de tous les siècles, qui savent que la destinée humaine ne s’arrête pas au monde actuel et se continue dans le ciel — et qui savent aussi que chaque planète, Terre, Mars, ou autre, est un astre du ciel.

Le fait assez singulier du changement de sexe, qui me semblait avoir une certaine importance, n’en avait, paraît-il, aucune. Contrairement à ce qui est admis parmi nous, il m’apprit que les âmes sont insexuées et ont une destinée égale. J’appris aussi que sur cette planète moins matérielle que la nôtre, l’organisation ne ressemble en rien à celle des corps terrestres. Les conceptions et les naissances s’y effectuent par un tout autre mode, qui rappelle, mais sous une forme spirituelle, la fécondation des fleurs et leur épanouissement. Le plaisir est sans amertume. On n’y connaît point les lourds fardeaux terrestres ni les déchirements de la douleur. Tout y est plus aérien, plus éthéré, plus immatériel. On pourrait appeler les Martiens des fleurs vivantes, ailées et pensantes. Mais, en fait, aucun être terrestre ne peut servir de comparaison pour nous aider à concevoir leur forme et leur mode d’existence.

J’écoutais le récit de l’âme défunte, sans presque l’interrompre, car il me semblait toujours qu’elle allait disparaître comme elle était venue. Cependant, au souvenir de mon rêve, qui m’était rappelé par la coïncidence des descriptions précédentes avec ce que j’avais vu, je ne pus m’empêcher de faire part à mon céleste ami de ce rêve si surprenant et de lui exprimer mon étonnement de ne pas l’avoir revu dans ce voyage sur Mars — ce qui me faisait douter de la réalité de ce voyage.

«Mais, répliqua-t-il, je t’ai parfaitement vu, et tu m’as vu aussi, et tu m’as parlé.... Car c’était moi....»

L’intonation de sa voix fut si étrange, à ces dernières paroles, que je reconnus subitement en elle la voix si mélodieuse de cette belle Martienne qui tant m’avait frappé.