«Oui, reprit-il, c’était moi, je cherchais à me faire connaître, mais, ébloui par un spectacle qui captivait ton esprit, tu ne te dégageais pas des sensations terrestres, tu restais sensuel et terrien, et tu n’es pas parvenu à t’élever vers la perception pure. Oui, c’est moi qui te tendais les bras pour te faire descendre du char aérien vers notre demeure, lorsque subitement tu t’es réveillé.
— Mais alors, m’écriai-je, si tu es cette Martienne, comment m’apparais-tu ici sous la forme de Spero, qui n’existe plus?
— Ce n’est pas sur ta rétine ni sur ton nerf optique que j’agis, répliqua-t-il, mais sur ton être mental et sur ton cerveau. Je suis en ce moment en communication avec toi, j’influence directement le siège cérébral de ta sensation. En réalité, mon être mental est sans forme, comme le tien et comme toutes les âmes. Mais lorsque je me mets comme en ce moment en relation directe avec ta pensée, tu ne peux me voir que tel que tu m’as connu. Il en est de même pendant le rêve, c’est-à-dire pendant plus du quart de votre vie terrestre — pendant vingt années sur soixante-dix; — vous voyez, vous entendez, vous parlez, vous touchez, avec la même impression, la même netteté, la même certitude que pendant la vie normale, et pourtant vos yeux sont fermés, votre tympan est insensible, votre bouche est muette, vos bras sont étendus sans mouvement. Il en est de même aussi dans les états de somnambulisme, d’hypnotisme, de suggestion. Tu me vois, tu m’entends, tu me touches, par ton cerveau influencé. Mais je ne suis pas plus sous la forme que tu vois, que l’arc-en-ciel n’existe devant les yeux de celui qui le regarde.
— Est-ce que tu pourrais aussi m’apparaître sous ta forme martienne?
— Non; à moins que tu ne sois réellement transporté en esprit sur la planète. Ce serait là un tout autre mode de communication. Ici, dans notre entretien, tout est subjectif pour toi. Les éléments de ma forme martienne n’existent pas dans l’atmosphère terrestre, et ton cerveau ne se les figurerait pas. Tu ne pourrais me revoir que par le souvenir de ton rêve d’aujourd’hui; mais dès que tu chercherais à analyser les détails, l’image s’évanouirait. Tu ne nous a pas vus exactement tels que nous sommes, parce que ton esprit ne peut juger que par tes yeux terrestres, qui ne sont pas sensibles pour toutes les radiations, et parce que vous ne possédez pas tous nos sens.
— J’avoue, répliquai-je, que je ne conçois pas bien votre vie martienne à l’état d’êtres à six membres.
— Si ces formes n’étaient aussi élégantes, elles t’auraient paru monstrueuses. Chaque monde a ses organismes appropriés à ses conditions d’existence. Je t’avoue à mon tour que pour les habitants de Mars, l’Apollon du Belvédère et la Vénus de Médicis sont de véritables monstruosités, à cause de leur lourdeur animale.
«Chez nous, tout est d’une exquise légèreté. Quoique notre planète soit beaucoup plus petite que la vôtre, cependant les êtres y sont plus grands qu’ici, parce que la pesanteur est plus faible et que les organismes peuvent s’élever plus haut sans en être empêchés par leur poids et sans mettre en péril la stabilité.
«Ils sont plus grands et plus légers parce que les matériaux constitutifs de cette planète ont une densité très faible. Il est arrivé là ce qui serait arrivé sur la Terre si la pesanteur n’y était pas aussi intense. Les espèces ailées auraient dominé le monde, au lieu de s’atrophier dans l’impossibilité d’un développement. Sur Mars, le développement organique s’est effectué dans la série des espèces ailées. L’humanité martienne est en effet une race d’origine sextupède; mais elle est actuellement bipède, bimane, et ce que l’on pourrait appeler biale, puisque ces êtres ont deux ailes.