«Le genre de vie est tout différent de la vie terrestre, d’abord parce qu’on vit autant dans les airs et sur les plantes aériennes qu’à la surface du sol, ensuite parce qu’on ne mange pas, l’atmosphère étant nutritive. Les passions n’y sont point les mêmes. Le meurtre y est inconnu. L’humanité étant sans besoins matériels, n’y a jamais vécu, même aux âges primitifs, dans la barbarie de la rapine et de la guerre. Les idées et les sentiments sont d’un ordre tout intellectuel.

«Néanmoins on retrouve dans le séjour de cette planète, sinon des ressemblances, du moins des analogies. Ainsi il y a là comme sur la Terre une succession de jours et de nuits qui ne diffère pas essentiellement de ce qui existe chez vous, la durée du jour et de la nuit y étant de 24 heures 39 minutes 35 secondes. Comme il y a 668 de ces jours dans l’année martienne, nous avons plus de temps que vous pour nos travaux, nos recherches, nos études, nos jouissances. Nos saisons sont également près de deux fois plus longues que les vôtres, mais elles ont la même intensité. Les climats ne sont pas très différents; telle contrée de Mars, sur les rives de la mer équatoriale, diffère moins du climat de la France que la Laponie ne diffère de la Nubie.

«Un habitant de la Terre ne s’y trouve pas trop dépaysé. La plus forte dissemblance entre les deux mondes consiste certainement dans la grande supériorité de notre humanité sur la vôtre.

«Cette supériorité est due principalement aux progrès réalisés par la science astronomique et à la propagation universelle, parmi tous les habitants de la planète, de cette science sans laquelle il est impossible de penser juste, sans laquelle on n’a que des idées fausses sur la vie, sur la création, sur les destinées. Nous sommes très favorisés, tant par l’acuité de nos sens que par la pureté de notre ciel. Il y a beaucoup moins d’eau sur Mars que sur la Terre, et beaucoup moins de nuages.

«Le ciel y est presque constamment beau, surtout dans la zone tempérée.

— Cependant, vous avez souvent des inondations?

— Oui, et tout dernièrement encore vos télescopes en ont signalé une fort étendue, le long des rivages d’une mer à laquelle tes collègues ont donné un nom qui me restera toujours cher, même loin de la Terre. La plupart de nos rivages sont des plages, des plaines unies. Nous avons peu de montagnes, et les mers ne sont pas profondes. Les habitants se servent de ces débordements pour l’irrigation des vastes campagnes. Ils ont rectifié, élargi, canalisé les cours d’eau, et construit sur les continents tout un réseau de canaux immenses. Ces continents eux-mêmes ne sont pas, comme ceux du globe terrestre, hérissés de soulèvements alpestres ou himalayens, mais sont des plaines immenses, traversées en tous sens par les fleuves canalisés et par les canaux qui mettent en communication toutes les mers les unes avec les autres.

«Autrefois, il y avait, relativement au volume de la planète, presque autant d’eau sur Mars que sur la Terre. Insensiblement, de siècle en siècle, une partie de l’eau des pluies a traversé les couches profondes du sol et n’est plus revenue à la surface. Elle s’est combinée chimiquement avec les roches et s’est exclue du cours de la circulation atmosphérique. De siècle en siècle aussi, les pluies, les neiges, les vents, les gelées de l’hiver, les sécheresses de l’été, ont désagrégé les montagnes et les cours d’eau en amenant ces débris dans le bassin des mers dont elles ont graduellement exhaussé le lit. Nous n’avons plus de grands océans ni de mers profondes, mais seulement des méditerranées. Beaucoup de détroits, de golfes, de mers analogues à la Manche, à la mer Rouge, à l’Adriatique, à la Baltique, à la Caspienne. Rivages agréables, havres tranquilles, lacs et larges fleuves, flottes aériennes plutôt qu’aquatiques, ciel presque toujours pur, surtout le matin. Il n’est point de matinées terrestres aussi lumineuses que les nôtres.

«Le régime météorologique diffère sensiblement de celui de la Terre, parce que l’atmosphère étant plus raréfiée, les eaux, tout en surface d’ailleurs, s’évaporent plus facilement, ensuite parce qu’en se condensant de nouveau, au lieu de former des nuages durables elles repassent presque sans transition de l’état gazeux à l’état liquide. Peu de nuages et peu de brouillards.