— Existe-t-il sur Mars un grand nombre d’humains ayant déjà habité la Terre?
— Non. Parmi les citoyens de votre planète, la plupart sont ou ignorants, ou indifférents, ou sceptiques, et non préparés à la vie de l’esprit. Ils sont attachés à la Terre, et pour longtemps. Beaucoup d’âmes dorment complètement. Celles qui vivent, qui agissent, qui aspirent à la connaissance du vrai sont les seules qui soient appelées à l’immortalité consciente, les seules que le monde spirituel intéresse et qui soient aptes à le comprendre. Ces âmes peuvent quitter la Terre et revivre en d’autres patries. Plusieurs viennent pendant quelque temps habiter Mars, première étape d’un voyage ultra-terrestre en s’éloignant du Soleil, ou Vénus, premier séjour en deçà; mais Vénus est un monde analogue à la Terre et moins privilégié encore, à cause de ses trop rapides saisons qui obligent les organismes à subir les plus brusques contrastes de températures. Certains esprits s’envolent immédiatement jusqu’aux régions étoilées. Comme tu le sais, l’espace n’existe pas. En résumé, la justice règne dans le système du monde moral comme l’équilibre dans le système du monde physique, et la destinée des âmes n’est que le résultat perpétuel de leurs aptitudes, de leurs aspirations et par conséquent de leurs œuvres. La voie uranique est ouverte à tous, mais l’âme n’est véritablement uranienne que lorsqu’elle s’est entièrement dégagée du poids de la vie matérielle. Le jour viendra où il n’y aura plus, sur votre planète même, d’autre croyance ni d’autre religion que la connaissance de l’univers et la certitude de l’immortalité dans ses régions infinies, dans son domaine éternel.
— Quelle étrange singularité, fis-je, que personne sur la Terre ne connaisse ces vérités sublimes! Personne ne regarde le ciel. On vit ici-bas comme si notre îlot existait seul au monde.
— L’humanité terrestre est jeune, répliqua Spero. Il ne faut pas désespérer. Elle est enfant, et encore dans l’ignorance primitive. Elle s’amuse à des riens, obéit à des maîtres qu’elle se donne elle-même. Vous aimez vous diviser en nations et vous affubler de costumes nationaux pour vous exterminer en musique. Puis vous élevez des statues à ceux qui vous mènent à la boucherie. Vous vous ruinez et vous suicidez, et pourtant vous ne pouvez pas vivre sans arracher à la Terre votre pain quotidien. C’est là une triste situation, mais qui suffit largement à la plupart des habitants de votre planète. Si quelques-uns, d’aspirations plus élevées, ont parfois pensé aux problèmes de l’ordre supérieur, à la nature de l’âme, à l’existence de Dieu, le résultat n’a pas été meilleur, car ils ont mis les âmes hors la nature et ont inventé des dieux bizarres, infâmes, qui n’ont jamais existé que dans leur imagination pervertie, et au nom desquels ils ont commis tous les attentats à la conscience humaine, béni tous les crimes et asservi les esprits faibles dans un esclavage dont il sera difficile de s’affranchir. Le moindre animal, sur Mars, est meilleur, plus beau, plus doux, plus intelligent et plus grand que le dieu des armées de David, de Constantin, de Charlemagne, et de tous vos assassins couronnés. Il n’y a donc pas à s’étonner de la sottise et de la grossièreté des Terriens. Mais la loi du progrès régit le monde. Vous êtes plus avancés qu’au temps de vos ancêtres de l’âge de la pierre, dont la misérable existence se passait à disputer leurs jours et leurs nuits aux bêtes féroces. Dans quelques milliers d’années, vous serez plus avancés qu’aujourd’hui. Alors Uranie régnera dans vos cœurs.
— Il faudrait un fait matériel, brutal, pour instruire les humains et les convaincre. Si, par exemple, nous pouvions entrer quelque jour en communication avec la terre voisine que tu habites, non pas en communication psychique avec un être isolé comme je le fais en ce moment, mais avec la planète elle-même, par des centaines et des milliers de témoins, ce serait une envolée gigantesque vers le progrès.
— Vous le pourriez dès maintenant si vous le vouliez, car pour nous, sur Mars, nous y sommes tout préparés et l’avons même déjà essayé maintes fois. Mais vous ne nous avez jamais répondu! Des réflecteurs solaires dessinant sur nos vastes plaines des figures géométriques vous prouvent que nous existons. Vous pourriez nous répondre par des figures semblables tracées aussi sur vos plaines, soit pendant le jour, au soleil, soit pendant la nuit, à la lumière électrique. Mais vous n’y songez même pas, et si quelqu’un d’entre vous proposait de l’essayer, vos juges le mettraient en interdit, car cette seule idée est inaccessiblement au-dessus du suffrage universel des citoyens de ta planète. A quoi s’occupent vos assemblées scientifiques? à conserver le passé. A quoi s’occupent vos assemblées politiques? à accroître les charges publiques. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois.
«Mais il n’y a pas à désespérer tout à fait. Le progrès vous emporte malgré vous. Un jour aussi vous saurez que vous êtes citoyens du ciel. Alors vous vivrez dans la lumière, dans le savoir, dans le véritable monde de l’esprit.»
Tandis que l’habitant de Mars me faisait ainsi connaître les traits principaux de sa nouvelle patrie, le globe terrestre avait tourné vers l’orient, l’horizon s’était incliné, et la Lune s’était élevée graduellement dans le ciel qu’elle illuminait de son éclat. Tout à coup, en abaissant mes yeux vers la place où Spero était assis, je ne pus réprimer un mouvement de surprise. Le clair de lune répandait sa lumière sur sa personne aussi bien que sur la mienne, et pourtant, tandis que mon corps portait ombre sur le parapet, le sien restait sans ombre!
Je me levai brusquement pour mieux vérifier le fait et je me tournai aussitôt en étendant la main jusqu’à son épaule et en suivant sur le parapet la silhouette de mon geste. Mais, instantanément, mon visiteur avait disparu. J’étais absolument seul, sur la tour silencieuse. Ma silhouette, très noire, se projetait nettement sur le parapet. La Lune était brillante. Le village dormait à mes pieds. L’air était tiède et sans brises.
Cependant il me sembla entendre des pas. Je prêtai l’oreille, et j’entendis en effet des pas assez lourds et se rapprochant de moi. Évidemment on montait dans la tour.